Captifs à l’extérieur

Que payent-ils pour l’incarcération d’un proche ? En argent, en temps, en stress… De janvier à août 2015, des membres de l’OIP sont allés poser ces questions aux proches venant visiter un détenu au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin, situé à 50 km de Paris. Près de cent-cinquante visiteurs ont été rencontrés. Témoignages.

Réorganisation au rythme de la journée carcérale, situation et relations sociales affectées par l’incarcération du membre de la famille, développement de troubles psychiques ou somatiques… Les visiteurs de la prison de Meaux-Chauconin décrivent « leur » détention. Soumis, « comme le détenu, aux règles des institutions judiciaire et carcérale », ils « relatent la manière dont cette soumission réorganise leur vie jusqu’au point d’avoir le sentiment d’être également enfermés ».(1)

© Grégoire Korganow

La vie au rythme des parloirs et coups de fil…

Le temps contraint des heures de visites et des possibilités d’appels téléphoniques entraînent pour les proches d’un détenu une réorganisation de leur quotidien. Certains sacrifient leur vie sociale. Pour la petite amie d’un détenu, « le temps libre, c’est pour les parloirs », au détriment de la famille et des amis. Concilier activité professionnelle et horaires des visites n’est pas aisé. La mère d’un jeune détenu explique ne pas parvenir à retrouver d’emploi, « personne ne [voulant la] prendre pour un travail alors [qu’elle a] besoin d’une ou deux matinées par semaine pour aller voir [son] fils ». Les condamnés du centre de détention ne peuvent être visités que le samedi ou le dimanche, pour un parloir d’une heure. A la maison d’arrêt, trois matinées et trois après-midi, du lundi au samedi, sont affectées en alternance aux visites des prévenus et des condamnés, d’une durée d’une demi-heure. « Il m’est très difficile de me libérer sur mes heures de travail. Il faudrait un accès plus large aux visites », regrette la sœur d’un prisonnier. Une mère a réussi pour sa part à trouver « un job en fin d’après-midi », ce qui lui permet d’« aller au parloir le matin ». Quant au téléphone, les personnes détenues sont autorisées à l’utiliser « uniquement pendant le temps de la promenade et sous réserve que l’activité du surveillant le permette : de 7 h 45 à 11 h 15 et de 13 h 30 à 17 h 15. Le reste du temps, les cabines ne fonctionnent pas » (règlement intérieur). Des horaires en décalage avec la vie à l’extérieur, lorsque les proches travaillent et les enfants sont à l’école. « Il faudrait permettre aux familles de joindre directement le détenu, au lieu de devoir attendre un appel qui n’est pas forcément reçu, vu les horaires », plaide une visiteuse. Une autre raconte que son mari l’a appelée de la cabine « pour un problème urgent » un jour où elle était sortie. « Maintenant, je m’arrange pour ne pas sortir aux heures où il peut téléphoner, sinon je culpabilise. » Les quelques postes téléphoniques, sans isolation sonore, n’offrent en outre aucune intimité. « Un fixe dans la cellule, qui resterait sécuritaire pour l’AP [administration pénitentiaire], ce serait bien plus confortable pour les détenus. Pas de bruit extérieur, possibilité d’appels quand on le souhaite, notamment à la fermeture des portes des cellules, qui est un moment très angoissant », suggère l’ami d’un détenu. Si l’usage illégal du portable est relativement répandu en détention, les visiteurs qui osent en parler le font avec prudence. « L’accès au portable permettrait aux familles de joindre la personne incarcérée quand il y a urgence, et aussi d’avoir des nouvelles plus régulièrement », plaide la sœur d’un détenu. Le difficile accès au téléphone pénalise aussi les prisonniers dans la préparation de leur sortie, et contraint leurs proches à prendre en charge son organisation. « Je dois faire plein de démarches pour lui, qu’il ne peut pas faire de l’intérieur. Rechercher des contacts pour qu’il puisse avoir un travail à la sortie, récupérer des documents », confie la sœur d’un détenu. « Il ne peut appeler que des numéros autorisés à l’avance, il n’a pas accès à internet. En ce moment, je m’occupe des formalités pour préparer une permission de sortir », explique aussi une amie. « C’est moi qui vais voir son employeur, qui gère les dates. Son CPIP [conseiller d’insertion et de probation] doit avoir plus de cent dossiers à gérer. Si je ne m’en occupais pas, il ne se passerait pas grand-chose. »

Se dépêcher pour mieux attendre

Bien avant neuf heures du matin en semaine, le parking « visiteurs » est saturé. Chez tous, un leitmotiv : ne pas arriver en retard pour ne pas être privé de visite. Un embouteillage, un retard de train ou de bus, sont source d’un stress qui ne les quitte qu’une fois arrivés devant le centre pénitentiaire. Il existe une tolérance pour un léger retard, qui n’excède pas quelques minutes, tant qu’à l’intérieur les visiteurs n’ont pas achevé le contrôle au portique. Le centre pénitentiaire est situé à la périphérie de Meaux. Pour y accéder par les transports, il faut prendre le train jusqu’à la gare de Meaux puis un bus en commun qui dessert l’établissement. Tous les usagers rencontrés (visiteurs, personnels, bénévoles) déplorent l’irrégularité des horaires de passage du bus – au mieux toutes les demi-heures – ainsi que des retards fréquents. « Impossible de compter sur les bus qui ne passent pas toujours à l’heure prévue », dit la mère de deux jeunes enfants, arrivée à pieds de la gare par le petit chemin de terre souvent boueux, avec une poussette à deux places et un sac de linge propre. « Ils pourraient mettre du béton et de la lumière sur le chemin. L’hiver, il faut marcher dans la nuit », déplore une visiteuse. Pour ce trajet à pieds, il faut compter entre vingt et trente minutes. Arrivées quelques minutes après l’entrée des visiteurs car le bus avait pris du retard, une femme d’une soixantaine d’années et sa fille se sont vu refuser l’accès au parloir. La femme est en larmes. Une autre, dont le frère est détenu et qui est la seule à avoir un permis de visite, est restée bloquée dans un embouteillage sur l’autoroute. Elle vient des Hauts-de-Seine, et attend de savoir si elle pourra bénéficier d’un parloir à la session suivante. Pour ceux arrivés à temps dans l’abri d’accueil, il faut présenter sa pièce d’identité, remplir la fiche détaillant le linge et les objets apportés pour la personne détenue, présenter le sac au contrôle des personnels pénitentiaires, déposer dans un casier tous ses effets personnels puis attendre l’appel pour entrer dans l’établissement pénitentiaire. Ensuite, il faut passer le portique de contrôle. Puis un box est attribué aux visiteurs, dans lequel ils s’installent et sont enfermés. A l’extérieur, l’accueil famille et ses alentours ne sont pas vides pour autant. Certains sont arrivés en avance et attendent le parloir suivant, d’autres ont accompagné une personne. Appuyé contre sa voiture, un homme explique qu’il attend sa femme qui visite leur fils. Il l’accompagne deux fois par semaine, car « par les transports, c’est trop galère ». Lui ne veut pas le voir pendant qu’il est en prison : « Qu’il assume ses conneries tout seul. » Très tendue, une femme est venue voir son fils incarcéré depuis peu. Elle a réussi à entrer, mais est ressortie peu après, en larmes. Il ne veut pas de visite, il a refusé de descendre au parloir. Elle reviendra. Les personnes sortant du dernier parloir de l’après-midi, après 17 h, signalent qu’au moindre retard – et ils sont fréquents car ils dépendent du temps de la fouille des détenus – le bus n’a pas attendu. Il faut alors repartir à pieds.

Coût des visites, coût de la détention…

Que ce soit pour trente minutes ou une heure de parloir, le coût financier et le temps nécessaire à la visite sont élevés. A fortiori pour les proches qui viennent de loin, comme l’explique la sœur d’un détenu : « J’ai parlé avec un monsieur qui vient de Bretagne, un autre du sud de la France. C’est monstrueux pour eux le coût de la visite, le trajet, l’hébergement. » L’association Trait d’union peut accorder une aide de trente euros pour les frais d’hôtel dans les environs. En 2014, elle a financé « vingt-quatre nuits d’hôtel pour les familles éloignées ». « C’est assez incroyable qu’on n’arrive pas à mettre les gens en prison près de chez eux. On parle de réinsérer les gens, mais on empêche leurs familles de jouer un rôle de soutien », commente une visiteuse. L’épouse d’un détenu raconte : « Mon mari est prévenu depuis quatre ans et risque une longue peine. J’ai dû quitter mon travail pour déménager à Meaux, sinon c’était trop difficile. » Une autre, qui vit dans les Yvelines, à l’autre bout de l’Ile-de-France, explique qu’elle venait trois fois par semaine au parloir, mais qu’elle a réduit à une fois en raison du coût financier. La grande majorité des personnes rencontrées déclare envoyer entre 100 et 400 euros par mois à leur proche incarcéré, même lorsqu’il travaille derrière les murs, vu la faiblesse des rémunérations. « Il travaille à l’atelier environ deux semaines par mois et il est payé une cinquantaine d’euros », indique la sœur d’un détenu. « Je lui envoie 150 € par mois, plus les vêtements, les caleçons, les serviettes que je lui apporte. Je ne sais plus comment faire aujourd’hui. » Les frais de justice reviennent régulièrement dans les difficultés signalées. Le frère d’un détenu dit avoir dû trouver 9 000 € pour payer l’avocat. Tout comme la mère d’un autre : « Mes revenus ont beaucoup baissé, car j’ai un crédit pour l’avocat et je dois envoyer des virements à mon fils, à peu près 200 € par mois. » Lorsque le détenu travaillait avant d’être écroué, « une paye en moins, c’est difficile, témoigne une compagne. De plus, je suis arrêtée pour ma grossesse. Et je dois lui envoyer des mandats, cent euros par semaine. Ça lui paye la nourriture, les produits d’hygiène, la télé, la plaque électrique ».

« A la maison, comme il n’est pas là, je ne sais plus si on a le droit de rigoler, de bien manger. Et puis il y a la fatigue. Les parloirs, le travail, les enfants à la maison… J’ai du mal. »

Des relations mises à mal

« Depuis qu’il est ici, on est devenus distants », confie la compagne d’un détenu. « Ça change la relation, au parloir on fait attention à ce qu’on dit. Pareil pour le courrier, on se censure l’un l’autre. Il y a des questions que j’aimerais lui poser mais je ne peux pas le faire », complète une femme très proche de son frère incarcéré. Beaucoup manquent d’informations sur la vie quotidienne de leur proche détenu. Parce que celui-ci reste silencieux sur ce plan, parce que l’administration reste opaque… « J’aimerais avoir plus de renseignements sur l’endroit où il vit, comment il vit, sur cette prison », indique une femme, tandis qu’une autre explique qu’une lettre de son mari aurait été retenue au motif qu’il se plaignait de ses conditions de travail à l’atelier. L’absence de confidentialité de tous leurs échanges, si ce n’est lors des rares moments accordés en unité de vie familiale (UVF), ou lors des contacts par les téléphones portables interdits, appauvrit et fausse les relations. L’intimité s’étiole à un moment où il serait pour tous nécessaire qu’elle se renforce. « C’est dur de savoir qu’ils lisent les courriers, qu’ils écoutent. Du coup, on ne se dit plus les choses comme avant. On n’ose plus se dire des choses intimes », raconte une visiteuse. D’autres liens se renforcent néanmoins dans l’épreuve. Pour une amie d’un détenu du CD, « nous étions déjà très proches avant, mais je crois que cette épreuve nous rapproche encore plus. Il sait qu’il peut compter sur moi et me dit des choses qu’il ne m’avait jamais dites avant ». Les relations peuvent aussi devenir plus tendues et conflictuelles. « Je ressens de la colère, de la tristesse, de la déception, mais comment et quand lui dire ? », s’interroge une femme à la sortie d’un parloir. La compagne d’un autre constate amèrement que « son incarcération a créé des tensions entre [eux], et des doutes sur [leur] avenir ». L’impact de la détention sur l’état psychique de la personne détenue se ressent fortement dans les liens familiaux. « Depuis quatre ans qu’il est en prison, on est plus proches par certains côtés, mais il y a beaucoup de disputes souvent inutiles, on dirait qu’il est devenu tendu et paranoïaque », raconte la femme d’un détenu. Trois membres de la famille d’un autre confirment : « Le manque de temps passé ensemble et ce qu’il vit en prison se traduisent souvent par des engueulades entre nous. » « Ça l’a changé, il est devenu très agressif », constate, impuissante, la mère d’un jeune détenu. Dans bien des cas, la détention finit par rimer avec séparation et conflits familiaux. « L’incarcération de mon frère, ça a été un divorce à la clé. Ses enfants sont partis vivre aux quatre coins de la France pour fuir la situation », explique une visiteuse. Une autre confie que « l’incarcération de [son] copain est très mal vécue par [sa] famille ». Elle a maintenant le sentiment d’être traitée comme si elle-même avait commis « des actes répréhensibles ». Une autre rapporte les nombreuses « disputes » avec sa famille, qui n’accepte pas qu’elle « soutienne à ce point » son mari incarcéré.

« Il est distant, il ne veut pas dire comment ça se passe dedans, du coup, j’y pense tout le temps. »

Dire ou ne pas dire

Les proches subissent aussi l’ostracisme et la stigmatisation de leur entourage. Pour un homme âgé venu voir son fils incarcéré pour la première fois, « le plus dur c’est le rejet et les reproches des voisins, qui disent que j’ai mal élevé mon fils, que je suis responsable de ce qui est arrivé ». Une mère explique qu’après l’arrestation de son fils, elle a « dû déménager à cause du voisinage ». « Là où on est maintenant, ça va, on ne nous connait pas. » La soeur d’un détenu, militante d’un parti politique, a dû retirer sa candidature à des élections au moment de l’arrestation de son frère. Du temps est passé, elle envisage de se « remettre dans la vie politique. On va bien voir ce que ça va donner. Je ne suis pas sûre que l’incarcération de mon frère n’impacte pas mes projets. » Pour éviter jugements et rejets, certains taisent leur situation. La compagne d’un détenu raconte à tous qu’« il est parti dans le sud pour son travail ». Un jeune homme venu voir son frère incarcéré explique qu’il alterne les visites avec ses autres frères présents dans la région. Ils cachent tous la situation aux parents qui vivent à la Réunion. « Aux horaires où il peut m’appeler de la prison, je suis à mon travail, du coup je ne peux lui parler de rien si je ne veux pas que collègues sachent », explique encore l’amie d’un détenu. La question de ce qu’il faut dire ou cacher aux enfants se pose également. De même que celle de les emmener au parloir. Une femme qui vient voir son fils aîné incarcéré s’interroge : « Des fois, je me dis que ce serait une bonne idée qu’ils voient leur frère en prison, ça pourrait servir d’exemple. Mais je ne sais pas trop, les enfants, ils n’ont rien à faire là. » Des espaces spécifiques sont dédiés aux plus petits pour les visites. L’association Trait d’union accompagne aussi les enfants en visite auprès de leur père détenu lorsque la famille n’est pas en mesure de le faire (cinq enfants en 2014 pour vingt-deux parloirs). Deux femmes dont les conjoints sont en détention provisoire dans une affaire de trafic de voitures se battent depuis des mois pour obtenir des permis de visite pour leurs enfants. Le juge refuse, selon leur avocat, au motif que le parloir risque d’être traumatisant pour eux, que « leur place n’est pas en prison ». L’une d’elles raconte que ses filles de quatre et neuf ans croient dès lors « que leur père est mort et que je leur mens en leur disant qu’il est en prison ».

Le corps et l’esprit trinquent

Choc, inquiétude, maladies psychosomatiques… Les proches de personnes détenues vivent l’incarcération dans leur chair. Et ce, dès l’interpellation, qui se déroule souvent de manière assez brutale. « Au départ, je n’avais plus faim, je revoyais tout le temps l’image de l’arrestation. » Cette mère venue au parloir avec son jeune fils handicapé raconte comment la police est arrivée chez elle un matin à 6 h, a défoncé la porte et arrêté son fils aîné. Le choc demeure dans son esprit et celui de son plus jeune fils, qui était présent. « Tristesse et fatigue », résume une autre femme, tandis qu’une troisième confie avoir développé un psoriasis. Une autre a « perdu quinze kilos ». Les conditions de visite ne sont pas non plus sans conséquence. Les boxes des parloirs sont décrits par le frère d’un détenu comme « très petits, déprimants, angoissants ». Un homme âgé, rencontré sur le parking du centre pénitentiaire, explique qu’il attend sa femme qui est au parloir. Lui, claustrophobe, s’y est rendu une fois mais ne peut plus y retourner. L’épouse d’un détenu conclut : « Avant j’étais vivante, mais là, je m’inquiète tout le temps. »

Par François Bès et Sarah Dindo

[1] G. Bouchard, D. Lapeyronnie, Prisons et transitions familiales, étude réalisée en 2005 pour l’UFRAMA.