Christine Daure-Serfaty, un regard sans défaillance

« Le Chemin » par Christine Daure-Serfaty

Elle avait connu la prison à travers l’enfermement au Maroc de son époux, Abraham Serfaty, détenu dans les geôles du roi Hassan II pendant 17 ans. Au-delà du sort des prisonniers politiques, Christine Daure-Serfaty, décédée ce 28 mai, avait fait de sa lutte un combat universel pour exiger le respect de la dignité de toute personne détenue. Quels que soient les motifs de l’incarcération.
Une exigence qui l’avait poussée à participer à la création de l’Observatoire international des prisons en 1990, dont elle fut la présidente de 1993 jusqu’à la fermeture du secrétariat international en 1999. Ceux qui l’ont connue alors se souviennent d’une présence lumineuse, d’une personne dont le calme et la détermination forçait l’admiration.

« Que le regard se détourne et tout peut arriver » écrivait-elle dans la préface du premier rapport de l’OIP sur les conditions de détention dans le monde pour rappeler que la vigilance et l’observation, fondements de l’action de l’OIP, sont les bases de la plus élémentaire démocratie. Mais aussi « le fondement à partir duquel on peut commencer à construire, élaborer ». Tel est le chemin dessiné par Christine que continuera de parcourir la Section française de l’OIP.

La prison accompagne l’histoire des hommes. Les sociétés se protègent. Pour des délits ou pour des crimes, elles arrêtent, jugent, condamnent ceux et celles qui contreviennent à leurs lois. L’exclusion qu’elles prononcent se traduit le plus souvent par la réclusion. Mais elles vont au-delà, jusqu’à l’abus de pouvoir lorsqu’elles ajoutent à la peine le non-respect du règlement, la brimade, l’humiliation. Il y a faute, et il y a aussi absurdité. Entasser dans les prisons des hommes et des femmes qui ressortiront un jour sans avoir rien appris ni rien oublié, est un énorme gâchis.

La démocratie est, pour tous, le respect des règles qu’une société a édictées, et c’est, à travers elles, le respect de la personne humaine : rien de bon ne peut se faire sans cela.
La veille, la vigilance, l’observation, ce regard sans défaillance posé sur autrui, sont la base même de la solidarité et donc de la plus élémentaire démocratie. La base, au double sens de geste premier, préalable à tout autre, et aussi fondement à partir duquel on peut commencer à construire, élaborer. Que le regard se détourne, que la vigilance disparaisse, et tout peut arriver.
Et tout arrive d’ailleurs.

C’est dans le secret des gardes à vue que l’on tue, et que là-bas on torture. C’est dans les prisons clandestines que les peines sont indéfiniment dépassées, qu’on survit sans espoir ou qu’on meure dans des conditions cruelles. C’est tout simplement dans nos prisons ordinaires, officielles, que nous n’observons pas toujours les droits des détenus, qui déjà purgent la faute jugée par le temps de détention, la privation de liberté.
Partout dans le monde, nous sommes bien loin du respect de la dignité des prisonniers, de tous les prisonniers. Qu’ils aient osé penser à contre-courant, qu’ils aient commis la violence, qu’ils aient volé ou tué et qu’ils soient donc politiques ou droit commun.

Tout pouvoir frôle en permanence l’abus de pouvoir. Seuls les pouvoirs despotiques précisément veulent ignorer et nier cette réalité.
Les seuls remèdes, les garde-fous, sont les contre-pouvoirs que les citoyens ordinaires que nous sommes peuvent et doivent inventer, c’est le chemin que l’Observatoire international des prisons commence à inventer.

Préface du Rapport 1993 de l’OIP, Les conditions de détention des prisonniers ordinaires