Des millions de cellules pour les usagers de drogues ?

Après avoir fermé son blog sur Médiapart, le surveillant pénitentiaire anonyme tient désormais une rubrique dans Dedans-Dehors.
Il s'interroge ici sur la tolérance en prison des mêmes choses qui y envoient ?

4,6 millions et 700 000 ! Le premier est le nombre de personnes qui auraient fait un usage de cannabis au cours de l’année 2014 et le deuxième serait le nombre de consommateurs quotidiens. Il y aurait encore 450 000 usagers réguliers de cocaïne et 400 000 d’Ecstasy (OFDT, Chiffres clés, juin 2015). L’usage sans trafic « de l’une des substances ou plantes classées comme stupéfiants » est passible d’un an d’emprisonnement, le trafic de dix ans. D’un point de vue légaliste, ce seraient donc des millions de cellules qu’il faudrait construire en France, pour enfermer les usagers de drogues, contrevenants au code de la santé publique (article L3421-1). Il faut devant de tels chiffres se poser la question du réalisme de la loi, et si pour quelques raisons populistes on ne continue pas une politique dépassée et inadaptée.

Si les incarcérations pour simple usage sont rares en pratique, de nombreux détenus sont ou étaient toxicomanes. Et le premier paradoxe ne tarde pas de se poser : le même ministère qui juge des personnes au nom de la loi sait que des drogues circulent en détention. Une prison, quelle que soit son type, est efficace pour deux choses: empêcher de sortir ceux qui doivent y rester, et empêcher d’entrer ceux qui n’en ont pas le droit. C’est tout. Le reste finit par y entrer malgré les efforts et interdictions.

Autre secret de polichinelle: la tolérance au «shit» en détention est partielle, mais réelle.

En apparence il apporte une tranquillité momentanée au surveillant. A long terme c’est un objet de trafics et de leurs corollaires: le racket et la violence. C’est un paradoxe que dans ce lieu où tout est surveillé, où tout hormis ce qui est acheté aux cantines est interdit, le cannabis soit aussi présent. Parfois, dès le matin à 7h30, l’odeur est là dans les coursives. Le manque de cohérence est aussi nuisible à la réinsertion des personnes détenues, comment comprendre qu’on tolère en prison les mêmes choses qui vous y envoient ? Le réalisme l’emporte seulement sur l’idéal. Accompagner cinquante détenus aux ateliers dont quinze fument et tenter de saisir les « joints » en question, c’est mettre la sécurité en péril car il est peu probable qu’ils les remettent sans broncher. Il faudrait ensuite conserver et répertorier les « joints » pour engager des procédures et prou- ver qu’il s’agit bien de cannabis. Et recommencer le tout dès le lendemain.

Les drogues dures sont beaucoup moins présentes.

Et attention, en prison les toxicomanes sont soignés. Les produits de substitution sont efficaces et distribués. Oui, mais ils font eux aussi l’objet de trafics – les échanges de cachets sont fréquents – et d’usages dangereux, étant stockés ou mélangés à ceux d’un autre détenu. On aimerait voir la pénitence à l’œuvre dans cet ersatz monastique et croire que les toxicomanes ne le sont plus parce qu’ils ont été punis. A l’évidence on se trompe depuis longtemps.

Je peux constater de visu les dégâts physiques et mentaux causés par les drogues dures, et je crois que quiconque a vu et connu quelques toxicomanes est dissuadé à jamais d’en faire l’apologie ou de prendre le sujet à la légère. Mais si c’était une sorte de maladie et qu’au lieu de la punir, on la soignait ? Si on faisait en sorte de limiter les raisons de sa propagation et d’en diminuer la valeur qui attire toutes les mafias ? Les toxicomanes sont déjà murés dehors dans leur addiction, y ajouter des barreaux est-il vraiment utile ? La question mérite d’être posée.

Krapitouk, surveillant pénitentiaire