Fleury : quartier mineurs en mode majeurs

Le plus grand quartier mineurs de France concentre et multiplie les difficultés de prise en charge inhérentes à ces enclaves dans des prisons pour adultes : locaux inadaptés, violence latente et vacuité du temps carcéral.

Tout est démesuré à Fleury-Mérogis. Au sein de cette prison qui serait la plus grande d’Europe se trouve le quartier mineurs le plus important de France, avec un effectif oscillant de 70 à 100 mineurs détenus, parfois un peu plus (74 au 1er février 2015). Les difficultés inhérentes à la prise en charge des enfants détenus sont en proportion: les garçons sont coincés au 3e des quatre étages du Centre pour jeunes détenus (CJD), appellation restée d’un temps où les jeunes adultes, jusqu’à 21 ans, occupaient avec les mineurs ce bâtiment situé à 300 mètres de la maison d’arrêt des hommes. Aujourd’hui, 350 détenus majeurs (1) occupent les étages inférieurs et supérieur. De leurs fenêtres donnant sur la cour de promenade des mineurs, ils envoient tabac, haschich, puces de téléphone, aliments… Les « yoyos » – celles permettant de faire passer d’une fenêtre à l’autre les objets qu’on y a attachés – font le reste. Tout circule, contribuant au processus de « carcéralisation » et familiarisant les plus jeunes avec la détention des majeurs. Longtemps détenues avec les femmes adultes, les filles (18 en février 2015) sont, depuis 2007, dans une aile réservée au sein de la maison d’arrêt des femmes (MAF), à l’autre bout du site. Toutes les mineures détenues en Ile-de-France y sont rassemblées, afin de limiter leur isolement. Revers de la médaille, les temps de parcours imposés aux familles souhaitant venir au parloir sont allongés.

Équipements vétustes et temps millimétré

«Les équipements sont dans un état lamentable» dénonce Georges, éducateur au CJD durant cinq ans, à la retraite depuis 18 mois. « Les jeunes cassent les fenêtres des cellules en été, pour lutter contre la chaleur » précise Nelly, éducatrice. « Elles ne sont pas toujours remplacées en début d’hiver et il arrive qu’il fasse un froid glacial. » Dans les cellules, individuelles, « le box des toilettes n’est pas fermé » ajoute le Contrôleur général (2). Les enfants ne disposent que d’un lavabo avec un robinet d’eau froide. Six cabines de douche, dans une salle collective, pourvoient aux besoins de l’ensemble des occupants du QM. « Elles sont très dégradées, signale Nelly, plusieurs ne fonctionnent pas. » Dès lors, assurer les trois douches hebdomadaires réglementaires relève du dé . Des infestations régulières de puces et punaises de lit, sans remède durable, accroissent l’inconfort. Seule la rénovation complète des locaux pourrait venir à bout des bestioles, comme ce fut le cas à la maison d’arrêt des hommes.

Annoncé pour 2016, le chantier enverra les mineurs dans un secteur du « grand quartier », qui leur sera réservé, pour au moins deux ou trois ans. Très attendue, la création d’un escalier dédié devrait fluidifier les déplacements. L’unique escalier desservant les quatre étages du bâtiment constitue aujourd’hui un point de blocage important, la loi interdisant que mineurs et majeurs se croisent. Une contrainte pouvant facilement faire sauter une activité, un rendez-vous médical, réduire un temps de promenade… « Le temps carcéral est millimétré », explique Georges. « Tout changement pose problème. Pour une activité sportive, il faut prévoir des surveillants pour la sécurité, mais aussi pour accompagner les mouvements, emmener les gamins à la douche… » Nelly confirme : « Les jeunes arrivent souvent avec un tel retard qu’on doit annuler. Hier, sur les quinze inscrits au rugby, cinq étaient présents : ils avaient dû choisir entre sport et promenade. »

Groupes rivaux

Gérer les groupes, éviter la confrontation entre rivaux… représente un casse-tête permanent. « La tension peut très vite monter, dégénérer en bagarre généralisée, y compris chez les filles » indique Nelly. « Un jeune s’est récemment fait confisquer son téléphone. Des surveillants l’avaient repéré, mais il était convaincu qu’un autre jeune l’avait dénoncé. Il lui est tombé dessus en promenade, tout le monde s’y est mis. La veille, c’est un simple regard qui a déclenché les hostilités. » Les surveillants contrôlent la cour de promenade depuis l’extérieur. Le temps qu’ils constatent la bagarre et déclenchent les procédures d’intervention, le mal est fait. La cour s’avère pour beaucoup « un lieu criminogène par excellence, estime Nelly, l’effet groupe y joue à plein, avec des phénomènes de bandes, parfois importées de l’extérieur. » Majoritaires, ceux « de Paris et de ses banlieues sud et est, […] occupent leurs journées à transformer leur lieu de détention en une annexe de la cité (3) », selon la sociologue Léonore Le Caisne. Pour éviter les conflits, les enfants venus des pays de l’est, évalués par une éducatrice à 33 % des garçons, ont été regroupés dans « l’aile des roumains » et restent entièrement isolés des autres. « La pénitentiaire les étiquette en “risque de bagarre” avec tout le reste de la détention, ce qui nous interdit de les inscrire sur une activité avec d’autres » déplore Nelly.

« Condamnés à s’emmerder »

Intervenant au CJD depuis 2005, les éducateurs sont 18. Un effectif « presque délirant au regard des faibles moyens attribués ailleurs» estime un adhérent du SNPES-PJJ, jugeant que ces professionnels seraient mieux employés en milieu ouvert. Le travail éducatif y reste en effet « difficile à appréhender » selon Georges, qui note « un certain détachement des éducateurs, peut-être lié à l’idée que leur travail à ce moment-là n’aura qu’un impact limité. C’est un temps contraint, un peu suspendu, on essaye juste de faire que ça se passe au mieux, de poser des éléments qui pourront servir par la suite. Quand un jeune roumain est là pour la 5 ou 6e fois, qu’on sait qu’il n’y aura aucun accompagnement éducatif après sa libération, notre rôle se limite à un accompagnement bienveillant. » Les possibilités de rencontre avec les mineurs sont limitées, d’autant que le bureau des éducateurs est situé hors de la détention et que la journée pénitentiaire s’arrête à 17 h 30. « La semaine dernière, explique Nelly, j’ai dû monter cinq fois en détention avant de pouvoir rencontrer le jeune que je voulais voir : les surveillants avaient d’autres priorités que me l’amener. » Après avoir travaillé en milieu ouvert, un éducateur s’avoue « surpris par le peu d’accès aux mineurs. C’est encore pire avec les filles, la MAF est à 1,5km.»

Une vingtaine d’activités sont proposées : du ping-pong à la boxe en passant par des jeux de société, ou des interventions d’associations extérieures pour de la prévention sanitaire. Mais entre les difficultés d’organisation et ceux qui optent pour la « playstation » ou la télévision en cellule, « seuls une vingtaine de gamins en profitent », tempère Nelly. « Une majorité reste en cellule une vingtaine d’heures par jour. Quelques-uns, une dizaine, ne supportent pas l’enfermement et parviennent à s’occuper toute la journée. » Selon l’éducatrice, le temps hebdomadaire de scolarisation tourne en moyenne autour de deux à trois heures de cours. « Ceux qui bénéficient de la « liaison scolaire » sont considérés comme scolarisés. Il s’agit en fait d’une demi-heure par semaine en individuel avec un enseignant, qui monte en détention. » Un autre intervenant observe que les mineurs « sont aussi condamnés à s’emmerder. Ça participe de la dureté de l’enfermement. »

Barbara Liaras

(1) Rapport annuel 2012 de la maison d’arrêt.

(2) CGLPL, rapport de visite à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, 11 au 22 janvier 2010.

(3) L. Le Caisne, « La prison, une annexe de la cité ? », in L’expérience collective des détenus mineurs, Ethnologie française, 2009/3, vol. 39.


Mineurs isolés étrangers : tests osseux pour déterminer l’âge

A Fleury-Mérogis sont régulièrement incarcérés des jeunes dépourvus de documents d’identité. Déterminer leur âge emporte plusieurs enjeux: les plus grands doivent-ils être orientés vers le quartier mineurs, ou chez les majeurs? Les plus jeunes ont-ils atteint 13 ans, âge minimal pour une incarcération ? « En médecine, on se e à la déclaration du patient », explique un soignant. « Mais la justice a recours à des tests osseux, dont la marge d’erreur est estimée à 18 mois, en plus ou en moins. » Saisi par l’OIP, le Défenseur des droits a ainsi examiné la situation d’un enfant illégalement détenu au quartier mineurs de Fleury du 1er au 18 juillet 2012 : « Le parquet s’est fondé sur un âge osseux estimé qui s’est avéré parfaitement erroné, les multiples doutes et contradictions tenant tant à l’âge supposé du mineur qu’à sa réelle identité n’ont pas profité à ce dernier » (Décision du 19 avril 2013). Les éléments recueillis ont permis d’établir que garçon était en réalité âgé de 12 ans, conduisant le procureur de la République à lever l’incarcération.


« La justice, elle me dégoûte »

« Moi au début, dans ma famille, c’était moi le chouchou de ma famille… Mais depuis que je suis parti en couille, ça y est… je ne suis le chouchou que de ma mère… mon père, il m’a oublié ! […] Mon CP, je l’ai fait normal… CE1, je l’ai redoublé… Je suis allé en CLIS… C’est des trucs, je ne sais pas quoi, de rattrapage tout ça… Hé bah, les deux premières années se sont bien passées… et les trois dernières années… je dormais en cours… Après je commençais à sortir… 13 ans, à minuit, une heure du matin, j’étais dehors… 9-10 ans, j’étais déjà dehors… Parce que mon père travaillait la nuit… il travaillait dans une usine ! Je sais que ma mère venait me chercher, mais voilà… Moi, des fois quand je n’avais pas envie, je rentrais à une heure ou 2 heures… A 13 ans, j’étais à la rue… non, qu’est-ce que je raconte… dès 10 ans, j’étais déjà à la rue…

A l’issue de sa première incarcération] Hé ouais, je suis sorti, je me souviens le 26 novembre… je ne peux pas aller aux Assedic, je suis encore mineur… Je ne peux rien faire… ouais, je n’ai pas de sous… Hé ben, ouais, je me souviens bien, le lendemain… le lundi, j’étais en train de voler ! Pourquoi ? Pour que le jour de Noël, je puisse acheter la PSP à mon petit frère et pour avoir des sous pour passer un bon jour de l’An… J’ai volé pour m’habiller. C’est tout ! Ça fait que je recommençais mes conneries ! Parce qu’il n’y avait personne derrière moi… qui venait me dire : « bon, on va essayer de trouver du travail… » Ce que je veux, c’est qu’on me renvoie chez moi mais qu’on m’aide, qu’on me dit d’aller voir là ou là… pour trouver du travail ! Ou pour trouver, je ne sais pas, un apprentissage… ou un patron… un CFA ou quoi… Non, je suis sorti… une semaine après, mon éducatrice, elle m’a dit : « viens me voir ». Moi, je ne suis pas allé la voir… parce que c’était pour aller dans une famille d’accueil…

Ici, tu es enfermé du matin au soir… et la prison, franchement, je la ressens mal. La justice, elle me dégoûte ! Comme l’a aire de Clearstream et tout ça ! C’est une grosse a aire quand même ? Hé ben, pour- quoi les gens ne sont pas en prison ? On insulte un condé et on va en prison pour ça… pour trois mois, quatre mois! Franchement, voilà, c’est ça qui me dégoûte. »

Ha z, 17 ans, troisième incarcération – Extrait de G. Chantraine, Trajectoires d’enfermement, récits de vie au quartier mineurs, Cesdip, 2008