Le relais manquant

Préparer la sortie avec une structure d’insertion, qui assurera un accompagnement intensif avant que les services sociaux de droit commun n’assurent un relais. Tel est le principal chaînon manquant selon Eric Pliez, qui explique le découragement de nombreux libérés. Mal préparés, insuffisamment accompagnés, ils se heurtent à la complexité et aux réticences de services sociaux qui méconnaissent leurs difficultés.

Eric Pliez, ancien éducateur spécialisé, dirige l’association d’insertion Aurore et préside le Samu social de Paris.

Quels sont les besoins prioritaires des sortants de prison ?

Est-ce le toit d’abord ? La formation ou l’emploi ? Il me semble surtout qu’il faudrait pouvoir préparer la sortie, qu’il y ait un temps d’articulation entre le dedans et le dehors. Et que certaines personnes ne sortent pas sans accompagnement, comme celles souffrant d’addictions, qui se retrouvent à la rue sans aucun repère. L’association d’insertion que je dirige, Aurore, a mis sur pied des unités rapides d’accueil pour sortants de prison, proposant sur une période assez courte – deux à trois mois – une prise en charge intensive avec hébergement. Avec pour objectif de préparer le plus long terme et le retour vers des circuits de droit commun. Ceux qui ont pu préparer leur séjour alors qu’ils étaient encore en prison s’inscrivent beaucoup mieux dans le programme. Nous l’observons aussi au centre Soleillet, qui accueille des femmes après de longues détentions. Le service travaille la préparation à la sortie très en amont, se rend en prison pour faire connaissance avec les femmes, les aide à demander des permissions pour qu’elles puissent découvrir l’endroit où elles vont vivre. Cet accompagnement avant et après la sortie, sur une durée

« C’est dans l’articulation entre le dedans et le dehors

que le bât blesse aujourd’hui »

suffisante, permet aux sortants de retrouver ou d’acquérir des repères. C’est dans cette articulation entre le dedans et le dehors que le bât blesse aujourd’hui. Les associations sont en contact avec différents interlocuteurs – juges de l’application des peines, services d’insertion et de probation (SPIP), autorités pénitentiaires, etc. – qui ne se concertent et ne se connaissent pas suffisamment. Il faudrait un référent unique jouant ce rôle d’interface, qui pourrait être le SPIP à mon avis.

Pourquoi les services sociaux de droit commun sont-ils si difficiles d’accès pour les sortants de prison ?

Les services de droit commun ne savent plus aller vers ceux qui ne sont pas en demande. Or, si le lien n’est pas fait avant la sortie, de nombreuses personnes concernées sont dans le « non-recours », elles ne vont pas solliciter les services. Les sortants de prison – et ils ne sont pas les seuls – ont beaucoup de mal à se repérer dans la complexité administrative et bureaucratique. Ils sont censés réaliser conjointement toutes les démarches d’inscription sociale et d’accès au droit, exigeant une lucidité et une énergie dont ils ne disposent pas forcément à cet instant. Très concrètement, il faut déjà avoir une adresse pour pouvoir commencer les démarches administratives. Et toutes les structures d’insertion n’acceptent pas de domicilier ceux qu’elles hébergent. Pour certains, il faut aussi régulariser leur situation sur le territoire, établir des papiers d’identité… La complexité de l’accès aux droits et la saturation des dispositifs peuvent conduire au découragement. Un autre facteur tient dans le fait que de nombreux services de droit commun se renvoient les publics « Justice » comme des « patates chaudes », essentiellement parce qu’ils en ont peur.

Pensez-vous qu’il faudrait créer, dans ces services, des filières spécifiques pour les sortants de prison ?

Pas des filières spécifiques, car cela reviendrait à enfermer les gens dans un statut de délinquant, mais des professionnels dédiés au sein des services de droit commun. Pôle emploi avait créé des agences spécialisées, et il faut reconnaître que nous avons perdu un outil quand elles ont fermé. Pour trouver un équilibre, un référent compétent au sein des agences pour travailler les problèmes particuliers des sortants de prison me paraît une bonne solution. Avoir un interlocuteur dédié permet à l’usager de se repérer, de savoir qu’il est attendu par un professionnel qui connaît et comprend ses problèmes, ce que les sortants de prison trouvent rarement aujourd’hui.

Le réseau associatif permet-il de palier certaines déficiences des services sociaux ?

Il permet une prise en charge globale et individualisée, indispensable pour certains. Le placement à l’extérieur, par exemple, permet aux associations qui accueillent des sortants dans le cadre de cette mesure, une réintégration en société dans un cadre – celui du centre d’hébergement – avec un projet – d’insertion professionnelle ou de formation. Les différentes problématiques de liens sociaux, de santé, de logement, d’emploi, etc. sont prises en charge. La première limite du secteur associatif, c’est la saturation du système : le nombre de places ne suffit pas. Leur augmentation est bridée par des problèmes budgétaires et des lourdeurs administratives. Il a fallu à Aurore un an de discussion avec le SPIP de Paris pour ouvrir trois places de placement extérieur dans deux structures, qui pourraient en accueillir beaucoup plus !

« De nombreux services de droit commun se renvoient les publics “Justice’’ comme des “patates chaudes’’, essentiellement parce qu’ils en ont peur »

Les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) se montrent souvent réticents à accueillir des sortants de prison. Pourquoi ?

Les structures comme les CHRS sont soumises à des contrats d’objectifs passés avec les pouvoirs publics dans le cadre de leur subventionnement. Elles sont tenues d’atteindre un quota de « réussites », ce qui les pousse à privilégier l’accueil des personnes dont la situation a le plus de chances d’évoluer positivement durant le séjour. Ce système joue en défaveur des publics ayant les problématiques les plus difficiles, dont font partie les sortants de prison. Les centres d’hébergement étant très engorgés, ils ne peuvent répondre à toutes les demandes et procèdent à une sélection sur la base de ce genre de critères. Un autre point de blocage est, là encore, la méconnaissance du public « Justice » et les craintes qu’il génère.

Le développement de dispositifs d’hébergement spécifiques serait-il souhaitable ?

Non, je pense qu’il faut plutôt intégrer au sein des équipes des professionnels ayant une bonne maîtrise administrative des dispositifs, connaissant la condition carcérale, les problèmes d’addictions, etc. Cela permettrait de ramener de la compétence dans le droit commun, de casser certains préjugés, de rassurer les équipes, et donc d’avancer. Il faudrait réserver les centres spécialisés « justice » à l’accueil des sortants qui ont purgé de longues peines par exemple, pour lesquels des méthodes de travail adaptées ont été développées par certaines structures. Ou alors pour des accueils préparés en amont, immédiats et courts, avec un relais rapide des dispositifs généralistes. Mais les dispositifs spécialisés pour hommes sortants de prison, qui restent la majorité, présentent le risque de recréer du ghetto. Ils ne permettent pas de les sortir d’habitudes prises en prison. Il est vrai qu’il peut être compliqué de faire cohabiter dans une même collectivité des publics très différents. Mais tenter d’atteindre un équilibre à partir d’une étiquette commune qui serait d’avoir fait de la prison ne me paraît pas souhaitable. Le passage en détention ne crée pas une catégorie, on peut avoir été condamné pour des problèmes de papiers, de trafic, pour un crime… Le travail d’insertion sera très différent dans chaque cas. Il doit être assuré par des personnes spécialisées au sein de structures généralistes.

Quels obstacles liés au fonctionnement judiciaire peuvent entraver la mise en œuvre de projets d’insertion, du point de vue des intervenants sociaux ?

Le tempo du réseau associatif n’est pas toujours le même que celui de la justice. Il est extrêmement fréquent, par exemple, qu’un centre d’hébergement réserve une place pour un détenu et que la date de sortie soit différée en dernière minute: une peine antérieure est mise à exécution, le juge ne rend pas sa décision sur l’aménagement… Du coup, la place est perdue pour la personne, et pour le centre c’est une place vacante. Les mises à exécution de peines antérieures ou des condamnations prononcées longtemps après les faits sont très préjudiciables, elles cassent le travail d’accompagnement. Quelqu’un peut avoir à être sanctionné pour des faits éloignés, mais faut-il pour autant remettre en question tout le chemin parcouru pendant de long mois ? Lorsqu’un accueil en centre d’hébergement est prévu, la possibilité d’avoir des périodes test lors de permissions de sortir aide beaucoup. Or, c’est très difficile à mettre en place – parce que la permission n’est pas accordée, ou pas au moment voulu… Il faut un travail de très longue haleine avec les institutions pour y parvenir. En matière d’emploi, le manque de travail en prison fait que les personnes ne sont pas préparées à affronter le marché du travail. S’y ajoute le casier judiciaire, interdisant certains emplois, ce qui représente un vrai blocage. C’est terrible d’être confronté à tant d’obstacles dans notre société où l’emploi reste un repère extrêmement important.

Recueilli par Barbara Liaras


« C’est là qu’on se rend compte de tout le temps qu’on a perdu ». « Il n’y a rien qui nous montre qu’on vieillit en prison : on rentre à 25 ans, on est libéré à 40, mais on a toujours 25 ans dans sa tête. Et du jour au lendemain, quand on sort, on a 40 ans. Et ça, c’est vraiment dur. Dehors, il y a nos parents qui vieillissent, nos enfants qui grandissent, on les voit – quand on a la chance de les voir au parloir – mais le temps, lui, on ne le voit pas passer… Il est figé, c’est assez curieux. A la sortie, on se dit : “Oh ! J’ai vieilli, j’avais pas fait gaffe !” C’est terrible. Moi, j’ai vu des gars qui rentraient à 20 ans par exemple, à l’époque où ils sortaient avec des gamines de 17 ans… Il leur faut un temps d’adaptation pour regarder des filles de leur âge. Quand on sort, on est assez décalé, c’est sûr. J’avais des petits neveux, ils avaient 8, 9 ans, enfin dans mon imaginaire… et tout d’un coup, j’ai vu débarquer de grands gaillards, plus grands que moi, avec la barbe et tout ! Et puis en sortant, j’ai voulu rendre visite à ma mère. Mais ils avaient construit partout des lotissements autour de chez elle, et je n’arrivais plus à retrouver le bâtiment! Enfin plein de choses comme ça… C’est là qu’on se rend compte de tout le temps qu’on a perdu, c’est terrible… ». « Je comprends la récidive, parce qu’on n’est pas préparé à sortir. On n’a jamais travaillé, on n’a plus personne… Comment on fait? Qui va nous prendre pour aller travailler? Après 50 ans, trouver du boulot, ce n’est pas évident… Alors qui va dire, tiens, le braqueur, il a une bonne tête, je vais le faire travailler? […] C’est dur de sortir, c’est très difficile de sortir… Justement parce qu’il n’y a pas de “débouché”. Moi, je connais des gars qui ne veulent pas sortir… En prison, en plus, on fait de nous des assistés. Donc, du jour au lendemain, il faut se prendre en charge, c’est pas évident… C’est même souvent désespéré… […] En plus, les seuls amis qu’on a, ce sont des amis de prison finalement. Donc, quand vous ressortez, vous revoyez ces amis de prison qui eux-mêmes sont dedans, donc c’est presque inéluctable… Si on n’a pas une main tendue… On peut rêver en se disant : “Moi terminé, je sors, j’en ai marre, j’arrête tout’’. Il y en a qui le disent, mais il y en a peu qui…c’est vraiment dur. ». Patrick Guillemin, 55 ans, 23 ans de détention, dans La vie après la peine, S. Portelli et M. Chanel, Grasset, 2014