Pratique des cultes dans le quotidien carcéral

Offices et prières perturbés, aumôniers en nombre insuffisant, absence de salle polycultuelle, convictions moquées par certains surveillants... Si la religion fait partie, à côté du sport, des activités les plus accessibles en prison, des obstacles perdurent.

Figure incontournable du culte, l’aumônier n’est pas toujours présent ou accessible en établissement pénitentiaire. Les confessions catholique et protestante comptent le plus d’intervenants (681 et 345), suivies par les confessions musulmane (182), jéhoviste (105), juive (71), orthodoxe (50) et bouddhiste (7) (1). Et les écarts entre établissements sont importants. A la centrale d’Ensisheim, il y a quatre aumôniers catholiques pour 200 détenus, tandis qu’un détenu du centre pénitentiaire de Nancy-Maxéville raconte qu’« il a fallu se battre pendant deux ans et demi pour que les détenus qui le souhaitent puissent accéder au culte catholique de manière hebdomadaire ». Au centre de détention de Mauzac, l’aumônier catholique vient deux fois par semaine, « le rabbin rarement », tandis qu’on ne compte aucun aumônier musulman. A la maison d’arrêt de Grasse, pendant quatre ans, il n’y a pas eu d’aumônier protestant. A Chambéry et Aiton, ce sont les représentations orthodoxe et juive qui font défaut.

« Je participe à n’importe quelle religion »

Faute d’aumônier représentant leur culte, certains détenus se tournent vers celui d’une autre religion, comme à Strasbourg où l’aumônier bouddhiste rencontre « des personnes d’autres confessions (par exemple des musulmans) mais aussi des personnes ayant des convictions marginales (chamanisme) ou sans aumônerie (des alevis (2) par exemple) ». Y compris des athées, qui cherchent un interlocuteur ou une occasion de sortir de cellule. « Pour certains, c’est juste une façon de remplir le vide, une forme d’adaptation à un vécu difficile de l’enfermement » ajoute l’aumônier bouddhiste. Une situation partagée par un confrère de Savoie : « Il y a des personnes qui viennent pratiquer la méditation sans être bouddhiste, certaines se disent athées. Ces rencontres individuelles ou collectives sont importantes pour elles, ce sont des occasions d’ouverture et de partage. C’est aussi l’occasion d’évoquer les difficultés avec un interlocuteur qui n’est pas de l’administration pénitentiaire, du médical, de la justice. » C.L. profite ainsi des occasions offertes par chaque culte : « Je participe à n’importe quelle religion. » Bien que « rien ne s’oppose à ce qu’une personne détenue pratique plusieurs cultes (3) » selon les textes réglementaires, C. L ajoute : « On me l’a reproché, dans plusieurs prisons. » En l’absence d’aumônier, certains prisonniers se tournent aussi vers d’autres détenus : « Forcément quand vous n’avez pas d’aumônier, et que vous avez un besoin spirituel, vous allez taper à une autre porte. Donc, si vous avez quelqu’un de mal intentionné, il peut y avoir des dérives qui vont viser les jeunes gens, facile- ment manipulables » explique D.S., libéré en 2014.

Pas toujours de lieu pour l’office

Bien que la loi pénitentiaire de 2009 précise qu’« une salle spécifique » doit être prévue dans chaque prison, les salles poly-cultuelles servent souvent à l’ensemble des activités. Certaines sont trop petites et insuffisamment disponibles. La note de l’administration pénitentiaire du 16 juillet 2014 prévoit que « la superficie de la salle est en rapport avec le nombre de personnes détenues fréquentant les activités cultuelles ». Une réglementation non appliquée au quartier maison centrale de Réau, d’après E.B. : « Depuis décembre 2014, l’office du culte musulman a lieu dans le local prévu pour les audiences, d’environ 8 mètres carrés, on s’y retrouve parfois à six ou sept. » A la mai- son d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis, depuis janvier 2015, « l’administration pénitentiaire a décidé que la salle des cultes ne devrait accueillir que quarante personnes. Absente pour raison de maladie, j’ai été rayée de la liste. Beaucoup de détenues ont été choquées de cette restriction pour une salle qui peut recevoir 80 personnes. » Certaines salles insuffisamment disponibles font l’objet de batailles entre intervenants pour en obtenir l’accès. A Réau, « le 11 décembre 2014, comme tous les jeudis, l’imam se rendait sur le quartier maison centrale. Une intervenante arts plastiques s’est présentée dans la salle utilisée par l’imam. Elle s’est exclamée “Je vais avoir besoin de la salle !” » raconte E.B. L’office s’est néanmoins poursuivi, mais la semaine suivante, il était décidé que la salle serait désormais réservée à cet horaire pour les arts plastiques.

Parmi les aumôniers catholiques, environ 560 sont des laïcs, 150 des prêtres, 50 des diacres et une cinquantaine des religieux ou religieuses.

En l’absence de salle pour les offices, l’administration pénitentiaire ne tolère pas pour autant que des détenus se retrouvent en cellule pour prier. « Ils n’ont pas d’endroit. Cela provoque des tensions », raconte un détenu de Mauzac. Tensions encore, lorsque des détenus de confessions différentes partagent une cellule : « Cela m’empêchait de faire ma prière. Quand on est seul, on peut faire une chapelle sur un petit coin de table. Beaucoup de détenus me disent le dimanche à la messe vouloir avoir une cellule seul », écrit un détenu âgé de Fleury-Mérogis. Ce que confirme un autre incarcéré à Nancy- Maxéville : « La seule chose qui me gêne, c’est quand [mes codétenus] prient : ils chantent à haute voix, on ne peut pas se concentrer. » Un aumônier évoque aussi des conditions de « promiscuité (bruit, télévision, fumée, etc.) qui ne sont pas favorables à la pratique » religieuse. Au point que certains renoncent à la promenade pour s’isoler et prier : « Le mieux pour moi c’est de ne pas descendre en promenade pour rester seul en cellule », confie un détenu de Béziers.

Au bon vouloir pénitentiaire…

Les quartiers de détention ne sont pas toujours accessibles aux aumôniers et il manque du personnel pénitentiaire pour leur permettre de rendre visite à tous les détenus demandeurs. Comme à la maison d’arrêt de Borgo, où « la direction ne souhaite pas que les aumôniers aient les clefs pour se rendre dans les différentes unités, et de ce fait, il semble que ce soit lent et difficile pour faciliter les rencontres en cellule par le biais indispensable d’un surveillant “portier” ». De même à Réau, nouvel établissement pénitentiaire, les aumôniers n’ont pas les clés, contrairement à l’usage. A la centrale d’Ensisheim, les aumôniers catholiques ont les clés et « la liberté de déplacement ». Au centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne, la situation est encore différente : « Nous avons les clés des cellules mais pas celles des grilles donnant accès aux quartiers, ce qui a pour conséquence des attentes parfois longues devant lesdites grilles. »

Plusieurs aumôniers déplorent que les détenus soient souvent emmenés en retard aux offices, voire pas du tout. Un aumônier protestant déclare qu’il y a « souvent des problèmes, dus au manque d’effectifs pendant les week-end. Des détenus de notre liste non appelés par exemple, et ce régulièrement, ce qui génère frustrations et colère de leur part. » Un constat que partage un aumônier bouddhiste : « Le manque de vigilance du personnel au moment où est annoncée l’heure du culte, ou le manque d’attention à la demande du détenu de se rendre au culte (voyant allumé, mais non observé), a pour conséquence que le détenu est privé de se rendre au culte ou de s’y rendre à l’heure. »

Propos mal avisés

Les commentaires de certains surveillants sur les croyances et pratiques religieuses semblent ignorer le principe de neutralité du service public. A Fleury, une détenue se rappelle cet épisode : « Une surveillante s’est moquée de nous après la cérémonie des Cendres où nous avions une marque : “Qu’est-ce que cette sale- té sur votre front ? Allez vous laver !” Le “oh ça pue ici !”, quand le prêtre diffusait de l’encens, ça aussi nous l’avons entendu ! » A la maison d’arrêt de Grasse, un détenu raconte comment les plus pratiquants sont ouvertement moqués par les agents : « Allez les gars, c’est l’heure de vos alléluias et de vos amens » ou « allez les saints, allez vous faire pardonner vos péchés ». D’autres font état de propos plus violents. A Bourg-en-Bresse, un détenu témoigne des mots de surveillants: «Tu devrais avoir honte d’aller au culte vu que tu as tué » ou « tous les catholiques sont des violeurs ». Peu de détenus osent s’en plaindre, comme l’évoque l’un d’eux à Fleury, interpellé par un surveillant : « J’ai trouvé cela très déplacé, mais je l’ai écouté pour ne pas avoir un rapport et surtout ne pas être retiré de la liste pour la messe. » Certains n’échappent pas aux sanctions. A Grasse, un détenu explique que son voisin de cellule, musulman pratiquant, a pour habitude de faire l’appel à la prière depuis sa fenêtre, « ce qui lui a valu plusieurs séjours au cachot ».

Les objets de cultes sujets à litige

« Les objets cultuels étant chargés d’une valeur symbolique forte, le personnel pénitentiaire veille à manipuler ces objets avec soin, notamment lors des fouilles », exhorte la note DAP du 16 juillet 2014. Parmi les difficultés les plus constatées, les personnes détenues mentionnent néanmoins le non respect des objets religieux, que ce soit dû à l’ignorance ou à un mépris affiché. « Un jour, j’ai eu une fouille dans ma cellule, un surveillant a arraché le poster du Christ que j’avais au mur. Il me l’a déchiré, et m’a dit que c’est interdit d’avoir des affiches sur les murs », écrit un homme incarcéré à Fleury-Mérogis. D’après l’article D439 du code de procédure pénale, les détenus sont « autorisés à recevoir ou à conserver en leur possession les objets de pratique religieuse et les livres nécessaires à leur vie spirituelle ». Beaucoup regrettent cependant de ne pas pou- voir se procurer de livres religieux, ou de se voir contraints de demander l’autorisation de posséder des objets expressément autorisés. « Le 1er mai 2014, ma femme se présentait au parloir avec des siwaks (bâtonnets utilisés pour purifier la bouche), autorisés par la circulaire de la DAP. Pour- tant à la fin du parloir, l’administration m’a expliqué qu’il fallait demander une autorisation », explique E.B. Déjà en avril, ses livres religieux écrits en arabe avaient été retenus et plusieurs tapis de prière lui avaient été retirés. En septembre c’est sa tenue, une kurta, qualifiée de « non réglementaire » et « interdite en détention » qui lui a valu plusieurs comptes rendus d’incident et le refus d’accéder à la cour de promenade, à la cabine téléphonique et au parloir. Sa sortie du quartier disciplinaire a été conditionnée au port d’une tenue vestimentaire non « ostentatoire », sans qu’il ne lui soit apporté de réponses à ses demandes de précisions sur la tenue appropriée stipulée dans le règlement.

L’alimentation à l’épreuve du culte

Faute de pouvoir respecter les normes alimentaires prévues par leur religion, certains détenus se tournent vers les régimes végétariens servis par l’administration, bien qu’ils ne souhaitent pas renoncer à la consommation de viande. « Les repas ne sont pas halal, nous sommes obligés de manger végéta- rien. Les seuls menus, c’est le vendredi : poisson pour tout le monde », explique un homme incarcéré à la maison d’arrêt de Blois. Beaucoup se plaignent d’avoir faim et souffrent de carences alimentaires. Pourtant, les prix ne seraient pas plus élevés pour assurer la distribution de viande halal aux détenus qui en font la demande, selon un avis de 2011 du Contrôleur général des lieux de privation de liberté : « Les indications recueillies par le contrôle général n’ont pas permis d’établir que le prix de ces aliments serait prohibitif ; tout au contraire, les prix pratiqués apparaissent parfois inférieurs à ceux des produits habituellement achetés (4). »

Delphine Payen-Fourment


« Ici, il ne faut pas être juif ».

Ici, il ne faut pas être juif, ou ne pas le dire. Dans le cas contraire, vous subissez des actions antisémites. Je les subis. J’en ai informé la direction, pour seule réponse on me propose l’isolement que je refuse, je n’ai pas à être privé de détention normale. A l’extérieur je portais la coiffe des juifs, ici ce n’est pas possible, je suis de suite agressé. Il n’y a aucun rabbin, heureusement que je vois un aumônier protestant, il est là pour faire tampon. Il est impossible d’avoir un régime spécifique, juste un régime alimentaire musulman alors qu’il devrait être casher. Il y a des surveillants antisémites proférant des menaces, j’ai envoyé une plainte au procureur.

Réponse à un questionnaire OIP, mai 2015

 

(1) Chiffres DAP 1er janvier 2015

(2) Membres de l’islam chiite dits hétérodoxes

(3) DAP relative à la pratique du culte en détention, 16 juillet 2014

(4) CGLPL, avis du 24 avril 2011 relatif à l’exercice du culte dans les lieux de privation de liberté