Quartiers et prison : Remettre les jeunes en position d’acteurs

Tous les trois ont été confrontés à la prison, parce qu’ils y sont eux-mêmes passésou qu’un de leur proche y a séjourné. Tous les trois ont décidé d’agir, chacun à sa manière mais avec le même but : aider les jeunes à (re)prendre le contrôle de leur vie et rompre le cercle vicieux quartier-prison. Rencontre avec Laetitia Nonone (Zonzon 93), Berthet One (Makadam) et Karim Mokhtari (100 murs).

Laetitia Nonone, Zonzon 93 : agir sur tous les fronts

C’était il y a quelques années. Une voiture avait brûlé, la police a accentué la pression sur les jeunes. Un contrôle a dérapé, ça s’est terminé en bagarre, se souvient Laetitia Nonone. Mon frère a écopé de six mois fermes pour outrage, rébellion et violence contre représentant des forces de l’ordre. » L’incarcération de son frère, tout juste majeur, est le déclic. La jeune femme décide, en 2008, de créer une association, Zonzon 93. Son objet : « Faire tout ce qui est possible pour éviter aux jeunes la mort ou la prison. La formule peut paraître excessive, mais je vous assure que dans nos quartiers, ça ne l’est pas ».  La militante pose un diagnostic clair : « Dans les quartiers, on a réuni les gens les plus pauvres, pour la plupart issus de l’immigration. Les établissements scolaires, souvent en pied d’immeuble, manquent de moyens et de professeurs. Nous sommes confrontés tous les jours à des inégalités, il y a certes des associations, mais elles ne peuvent pas réparer les dégâts des politiques sans budget. Quand on cumule les difficultés, il ne faut pas s’étonner que nos jeunes finissent plus en prison que les autres. » A problème global, réponse globale. Le dispositif qu’elle imagine alors est simple : un local ouvert six jours sur sept entre les tours de Villepinte, une permanence téléphonique vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept et une équipe de bénévoles investis.

Sorties culturelles pour « combattre l’oisiveté », activités sportives pour canaliser la violence, accompagnement social et professionnel, suivi individuel rapproché dans le cas de problématiques lourdes (enfants victimes de violences intrafamiliales et même, récemment, d’inceste)… L’association ratisse large. « Mais on délègue beaucoup : on est surtout là pour faire le lien et accompagner vers la structure adaptée. » La lutte contre le décrochage scolaire est également un axe majeur de l’association, qui y voit le premier pas vers l’exclusion et la prison. « Notre slogan, c’est que la déscolarisation mène à l’incarcération. Il faut l’éviter absolument. Lorsque l’un des jeunes que nous suivons est convoqué en conseil de discipline, nous accompagnons les parents pour éviter son exclusion. » La pénurie d’enseignants du secondaire dans le département est régulièrement dénoncée par les parents d’élève. « On se retrouve avec des profs recrutés par Pôle emploi, qui n’ont ni le niveau ni l’envie. Comment voulezvous que ces gosses ne se sentent pas les laissés pour compte du système et aient du respect pour l’institution ? » Offrir un lieu d’accueil pour ces jeunes, c’est aussi leur permettre d’être moins exposés aux contrôles qui tournent mal. L’association a fait intervenir les juristes du collectif Stop contrôle au faciès afin qu’ils informent les jeunes sur leurs droits. « Ils ont appris qu’en cas de problème – manque de respect ou violence verbale ou physique de la part du policier – ils avaient le droit de demander le matricule de l’agent qui les contrôle, de filmer la scène si ça tourne mal et de transmettre la vidéo au collectif. » Dans l’idée que les remettre en position de sujets de droit peut aussi leur éviter de déraper.
Afin qu’ils mesurent les conséquences que pourraient avoir certains de leurs actes, des ateliers d’information sur la prison sont également organisés. « Au début, on entendait souvent des jeunes dire « La prison je m’en fous, c’est le Club Med ! » Mais à force de projections de documentaires, de débats et de rencontres avec des anciens détenus, le discours a commencé à changer. »

Prochaine étape, déjà sur les rails : nouer un partenariat avec une grande avocate parisienne, spécialisée dans la justice des mineurs. « L’idée est que les élèves avocats, qui sont en stage chez elle, viennent conseiller les jeunes qui ont des ennuis avec la justice, les informer sur leur droits. »

Berthet One, association Makadam : la preuve par l’exemple

Avant d’entrer pour la deuxième fois en prison, à 29 ans, Berthet One savait déjà qu’il voulait être dessinateur. « Mais je n’avais pas fait d’école et n’ayant aucuncontact, je m’étais dit que je n’y arriverais pas. Surtout, je voulais de l’argent, et tout de suite. » Un braquage le conduit derrière les barreaux pour cinq ans. Il y passe un bac littéraire et un BTS en communication visuelle. Et reprend les crayons. « Je me suis mis à raconter ce que je vivais, ce que je voyais, mais avec mon humour et mon parlé. A la base, c’était un exutoire. Quand la direction a commencé à s’y intéresser et à m’encourager, c’est devenu ma planche de salut. » A la sortie tout s’enchaîne, Berthet publie sa première BD et expose ses planches dans des galeries d’art à Paris. Parallèlement, il fonde Makadam, association de prévention et de réinsertion par l’art.

Les deux tomes de sa BD, en dépeignant la réalité de l’univers carcéral et les difficultés rencontrées à la sortie, s’avèrent être un parfait outil de sensibilisation et de prévention. « Elles permettent de faire découvrir la prison à des gens qui n’y connaissent pas grand-chose. Mais elle est surtout destinée à ces ados qui pensent que la prison, c’est génial. La vérité, c’est que c’est dur. Et que quand tu y vas, tu n’y vas pas tout seul : t’emmènes toute ta famille avec toi. Sans compter que ta copine, t’es pas sûr de la retrouver à la sortie. »
L’artiste anime également des ateliers BD, en milieu scolaire et en milieu carcéral, pour faire prendre conscience aux uns et aux autres de leurs talents. Il organise aussi des rencontres avec des artistes issus des quartiers. « J’ai grandi avec des personnes défavorisées, mais qui grâce à leur art, sont devenues des Jamel Debbouze, des Grands corps malade… Je les fais venir à la rencontre de jeunes, dans les prisons, dans les écoles, les médiathèques, les MJC pour qu’ils leur racontent leur parcours de vie, pour leur montrer que c’est des mecs comme eux, qui ont connu les mêmes galères, les mêmes délires et qui ont réussi. » Surtout, il cherche à leur faire prendre conscience de leur valeur. « C’est vrai qu’on n’est pas tous artistes, tout comme on n’est pas tous sportifs. Mais on a d’autres dons qu’on n’utilise pas. Certains ont une super tchatche : c’est un, atout pour être commercial, communicant ou avocat par exemple. A travers ces rencontres, je les pousse à s’interroger sur leurs talents à eux et les encourage à se battre avec les armes qu’ils ont. ». Berthet One est au clair sur les siennes : un bon coup de crayon, de l’humour, une éducation qui lui permet de maîtriser les codes de tous milieux… et un passage en prison. « Ça pourrait être un handicap, mais c’est ce qui fait mon originalité. » Et un formidable argument commercial, « même si le risque est de se laisser enfermer dans cette identité ».

Pour lui, le problème de fond reste l’argent. Et la décision de se ranger ne l’y a pas pour autant fait renoncer. « Je me suis entouré d’un staff. J’ai un manager, un bon avocat. Je suis presque chef d’entreprise. Parce qu’on a travaillé de façon professionnelle, et que je suis allé chercher l’argent où il était, et légalement. »
« Il y’a des mecs qui sont dix fois plus doués que moi en prison. Je leur dis : “Vous êtes des Bill Gates du crime, et vous ne vous en rendez-vous pas compte. Vous réussissez à monter des réseaux qui génèrent beaucoup d’argent, avec des succursales un peu partout… On utilise nos compétences pour faire des conneries. Il faut juste les rediriger pour faire des choses légales. Le résultat serait le même : vous rouleriez en Porsche aussi. La seule différence, c’est que vous pourriez avancer sans avoir les yeux derrière la tête.” »

Karim Mokhtari, association 100murs : agir des deux côtés du mur

Après la plateforme Carcéropolis, Karim Mokhtari a lancé, en 2014, l’association 100murs. Avec une offre éclectique : formations de professionnels à la gestion du passage à l’acte violent, conférences-débats à destination du grand public (thème : « Mon fils est en prison »), projections-débats en milieu scolaire ou dans les maisons de quartiers, interventions en détention… « On ne peut pas se contenter de travailler sur un seul tableau. J’essaye de bosser à la fois dans les prisons et les quartiers. Il faut poser une vraie passerelle. Tellement de jeunes ne font qu’aller et venir entre les deux ! », explique le formateur et militant associatif, avant de poursuivre : « Pour agir, il faut aller les voir, les rencontrer en face-à-face. Parler d’eux, avec eux. C’est très important, ça fait partie de la considération, de la ré-humanisation. Trop de gens parlent d’eux, sans eux. »

Il participe actuellement au programme Ligne Verte, mis en œuvre à la prison de Villeneuve-lès-Maguelone, à Montpellier. « Le principe est de faire se rencontrer personnes détenues et anciens détenus, magistrats, directeurs associatifs, patrons… », explique-t-il. Sa mission au sein du projet : travailler à la création de fascicules de prévention de la délinquance faits par des détenus, pour des adolescents. Pour cela, il intervient trois à quatre jours par mois auprès de groupes de douze détenus, au côté de personnels du service pénitentiaire d’insertion et de probation, du psychologue de l’établissement, mais aussi de surveillants. « A la fin de l’année, 150 personnes y auront participé, sur les 860 que compte le quartier maison d’arrêt.
Le but : amener les personnes détenues à réfléchir à leur parcours et au passage à l’acte. Une réflexion qui dépasse l’examen critique autocentré, puisque la finalité est d’aider d’autres jeunes à ne pas leur emboîter le pas. Au programme, discussions autour des concepts de responsabilité, de citoyenneté, de famille et élaboration de cartes mentales, des outils qui permettent de représenter les schémas de pensée pour les analyser. « Puis vient la réalisation concrète du fascicule. On part de deux interrogations : Qu’est-ce qui amène en prison ? Comment faire pour éviter ça ? Autrement dit, quel message faire passer aux gamins pour leur éviter de tomber dans la violence, dans la délinquance, dans la drogue ? » Des mises en situation sont également proposées aux détenus. « Tu sors après quatre ans de prison, tu rentres chez toi et dans le hall de ton immeuble, des mecs t’accueillent. Ils sont contents, fiers de toi, ils t’acclament, et le plus petit d’entre eux te dit “moi je vais aller en prison pour devenir un homme comme toi”. Comment est-ce que tu le décourages ? » Ou encore : « T’as un petit boulot payé au smic, t’arrives en bas de chez toi, et on te propose de faire un braquage ou de conduire une bagnole volée. Qu’est-ce que tu réponds ? » Pour Karim Mokhtari, ces mises en situation sont « une expérience très intéressante, parce que les mecs se voient et s’entendent dire “non”, parfois pour la première fois ». Le fait que Karim soit passé par là a du poids dans les échanges. « Je les convaincs par l’exemple, par mon parcours. Si je l’ai fait, pourquoi pas eux ? »
Une fois finalisé, le fascicule sera utilisé par les jeunes volontaires en service civique de l’association pour faire de la prévention dans les écoles. « Je suis allé les recruter dans divers quartiers de France. Ce ne sont pas des diplômés à, bac+5, même s’il y en a aussi dans ces quartiers. Ce sont des jeunes aux prises avec la délinquance, que je suis allé chercher dans les cages d’escalier à 22 h, pas à 14 h. » Tous n’acceptent pas. « Mais il y en a qui viennent travailler pour 440 € par mois, ce qu’ils pouvaient gagner en une journée. Parce que voir des gens les remercier, et les féliciter… Ça ne leur arrive pas tous les jours ! »
« Reconsidération », « revalorisation » sont les maîtres mots de ce projet. Qu’ils soient dehors ou dedans, les jeunes sont amenés à « réaliser qu’ils sont capables de faire quelque chose de bien, d’utile pour la société. Ça leur montre qu’ils ne sont pas définis par ce qu’ils ont fait, qu’il y a moyen qu’ils fassent autre chose, autrement ».