Une question de mots

Extrait du texte de Pierre Lemaitre, prix Prix Goncourt 2013 pour son roman Au revoir là-haut. Invité à s’entretenir de ses livres avec des détenus, le choc de sa première visite à la maison d’arrêt de Metz en 2007 a entraîné chez lui « un intérêt très vif pour la condition pénitentiaire ». De sa rencontre avec Véronique H., condamnée pour conduite en état alcoolique, il revient marqué par le décalage entre le vocabulaire ou les exigences de l’institution judiciaire, et l’univers de cette femme qui « a besoin de choses simples et claires ».

Le jugement détaille ce qui se passera si Véronique ne se soumet pas à lobligation de se soigner. C’est un texte de près de cent mots. Densité lexicale : 87,5 %. Il est censé expliquer à une femme à peu près illettrée ce qu’elle doit faire et ce qu’elle risque si elle ne le fait pas. Bien sûr, le juge a dû lui expliquer tout cela, mais quand je considère la difficulté que j’ai à m’entretenir avec elle, moi qui ai le temps d’essayer de comprendre, je me demande ce qu’on lui a réellement dit, comment on le lui a dit. Ce qu’elle en a compris puis retenu.

Véronique est condamnée à deux mois de prison avec sursis et une mise à l’épreuve de dix-huit mois avec obligation de soins.

Elle m’assure pourtant avoir été condamnée d’emblée à deux mois de prison ferme, chassant ainsi trois années de procédure, de visites au service de probation, de convocations du juge, la prolongation de son sursis, sa révocation… Véronique simplifie. Pour comprendre ce qui lui arrive, elle a besoin de choses simples et claires.

Il y a un serin quelque part, du côté de la cuisine, qui se met en marche toutes les dix minutes, il a une voix d’une puissance effarante, on dirait un serin fou. À ce moment-là, j’ai du mal à entendre Véronique. « C’est Chouquette, me dit-elle, admirative. C’est mon copain… »

Et donc deux mois avec sursis. Et l’obligation de se soigner.

Véronique H. a été condamnée par le Tribunal correctionnel de B. à la peine de 2 mois d’emprisonnement avec sursis et mise à l’épreuve pendant 18 mois, avec obligation de soins en alcoologie.

Le délai d’épreuve a débuté le 24 mai 2009 et aurait dû se terminer le 24 novembre 2010. Il a toutefois été prolongé de 18 mois par décision du juge de l’application des peines en date du 7 juillet 2011.

En effet, malgré des analyses sanguines témoignant d’une consommation alcoolique particulièrement ancrée, Véronique H. n’avait alors jamais entrepris de suivi spécialisé. Présente au débat contradictoire, elle avait cependant assuré avoir pris conscience de sa problématique alcoolique et de la nécessité de la traiter. Densité lexicale: 88.6 %

Le jugement assure que Véronique « a pris conscience de sa problématique alcoolique ».

Je regarde son teint cendré, ses mains rouges qui tremblent en tenant sa cigarette. En clair, elle a compris que l’alcool est son problème et qu’elle devait y remédier. Le jugement n’évoque ni sa polyarthrite, ni ses difficultés de déplacement, ses douleurs, ses chutes, son énurésie, ni l’environnement familial, ni son histoire… Juste ça : sa « problématique alcoolique », considérée comme une cause alors qu’elle est un effet.

Il n’est pas question non plus du fait que cette décision est quasiment inapplicable : le suivi anti- alcoolique se met en place treize mois plus tard, il faut trois mois pour obtenir un rendez-vous ; vu ses problèmes de déplacement, il faudrait des visites à domicile mais le seul dispositif existant dans la région vient de s’arrêter, faute de financement. Pour le service médical, les délais d’attente sont aussi longs que la durée de sa peine.

Véronique ne se soigne pas assez, elle n’est pas « réellement impliquée » dans le processus de sevrage, le juge de l’application des peines prolonge le délai de dix-huit mois. Mais là encore, Véronique ne se soigne pas. Pas suffisamment.

Le 13 novembre 2012, son sursis est révoqué. On ne juge pas son état de santé incompatible avec la détention: le 7 février, elle est arrêtée et incarcérée à la maison d’arrêt de Sequedin (taux de surpopulation : 140 %).

« L’enfer ! », me dit-elle. Je m’attends au pire : les bagarres entre détenues, le deal, la violence, les gardiennes sadiques… Pas du tout. Pour Véronique c’est une histoire de cigarettes et de télévision. Elle n’a rien à fumer et la télévision n’a fonctionné que quelques jours. « Enfermée dans la cellule, toute seule, personne à qui parler, je voulais avoir quelqu’un moi, parler, simplement, j’étais toute seule… »

A l’entendre, elle a été victime d’une sorte de machination de l’administration pénitentiaire qui l’a placée en quarantaine pendant toute la durée de sa détention. « Je sais pas pourquoi, j’ai jamais compris ! » L’expression revient sans cesse dans sa conversation : « J’ai pas compris ». Elle ne s’explique pas ce qui lui est arrivé. En fait, Véronique ne sort pas de sa cellule parce qu’elle souffre beaucoup, qu’elle peut à peine marcher. Et qu’elle ne maîtrise pas sa vessie.

Et cette télé en panne! Véronique va revenir dessus encore et encore. L’enfer, c’est un monde sans télé. « Et la fenêtre était toujours ouverte ! » mais elle ne se souvient pas en quelle saison on était.

Elle est certaine d’avoir intégralement purgé sa peine. Elle a bénéficié de quatorze jours de remise de peine réglementaire, mais c’est comme le sursis, elle n’en garde qu’un souvenir confus. Le temps, dans sa vie, a une curieuse épaisseur, opaque.

Au lieu de « consommation alcoolique particulièrement ancrée », le jugement devrait dire « historiquement ancrée ».

Véronique: alcoolique. Père: alcoolique. Une sœur: alcoolique. Gendre : alcoolique. Mari : alcoolique. Tiens, le mari. Il est couvreur. Je pense à Coupeau, je le vois tomber du toit et je me reproche aussitôt ce rapprochement, c’est vraiment trop facile mais c’est plus fort que moi, ça ne me quittera plus. Il suffit de regarder autour de soi, la salle à manger, le carrelage cassé, le poêle, les couvertures dépareillées sur le canapé hors d’âge, tout me ramène à Zola. Un siècle plus tard…

Elle vit « avec un euro par jour ». Son mari ne lui donne pas d’argent, il fait lui-même les courses (« il dit comme ça que si j’ai de l’argent, je vais aller acheter ma bouteille »). Il lui accorde « un petit verre le midi et le soir ; j’ai droit à une bière l’après-midi, et c’est tout ». Elle me sourit, les dents abîmées… (Bon Dieu, maintenant c’est Fantine, je n’en sors pas).

Je me souviens qu’il a été question de divorce, de séparation. Impossible de comprendre. Véronique estime qu’elle a été séquestrée en prison, séquestrée par son mari. Sa vie est une succession d’enfermements. Elle dit qu’il boit beaucoup. « Il faudrait qu’il s’en aille. Avec lui, c’est pas possible. » Toujours la faute des autres.

Véronique n’a pas fait d’études. Personne, dans la famille, n’en a fait (même Cindy, sa fille, dix- huit ans, la nouvelle génération marche sur les pas de la précédente). Elle ne travaille pas, elle et son copain vivent ici.

« Depuis mon passage en prison, j’ai mal au cœur. Tout le temps. Parce que, pendant deux mois, j’ai été totalement seule, séparée de ma fille. La douleur est restée dans mon corps. »

Véronique a perdu son père il y a bien longtemps (« Il était sorcier. S’il voulait qu’il arrive quelque chose à quelqu’un, de vraiment mortel, “Je mets un voile sur lui le soir et le lendemain…” Mais il ne voulait pas le faire, il ne voulait pas avoir ça sur la conscience. Lui, il était sorcier et mon grand-père, les gens le voyaient la nuit au-dessus de son toit. Pas “sur” son toit: “au-dessus”! Allongé. » Quand elle parle de ce grand-père qui, avec sa petite canne, passait par les marais et rapportait aux trois filles « des petites bricoles » glanées sur le chemin, elle a les yeux embués).

De la famille, il ne reste que sa mère (« Dieu merci ») et sa sœur jumelle qui habite tout près. Lorsque Véronique va la voir, elle lui passe un coup de téléphone : « Je pars, tu me regardes, hein ? »

La sœur se met à la fenêtre et surveille Véronique : « Pour le cas où je tomberais…