Vue du quartier : la prison omniprésente

Sentiment de ségrégation raciale, sociale, urbaine et scolaire, difficultés d’échapper au « quartier » et à son passage obligé par la case prison… Les proches de détenus et anciens détenus témoignent de l’emprise de l’enfermement dans leur vie.

Par Amid Khallouf et Cécile Marcel

S’ils sont incontestables, les liens entre la population carcérale et les quartiers dits « prioritaires » ne sont pas sujets faciles à évoquer avec les proches de personnes incarcérées. Les anciens prisonniers, familles ou amis de détenus rencontrés au cours de deux enquêtes menées par l’OIP1 sont pourtant essentiellement issus de ces quartiers. Mais la discussion peut éveiller, selon les personnes concernées, des sentiments mêlés d’embarras, de méfiance ou encore d’aquoibonisme, tant leur conviction d’être délaissées par les institutions est profonde. « Vous ne travaillez par pour eux j’espère ? » Cette question posée de manière récurrente par les proches de détenus rencontrés à la maison d’arrêt de Villefranche-sur-Saône, dans le Rhône, résume parfaitement la méfiance ressentie à l’égard de l’institution pénitentiaire et, au-delà, des institutions en général. Sentiment auquel s’ajoute la perception d’un « eux » qui s’oppose au « nous », renforcée par des situations vécues comme discriminantes. « Allez voir au tribunal comment on leur parle », explique Warda2, de Roubaix, dont deux frères sont incarcérés, et qui dénonce « une pointe de racisme » de la part des magistrats. Une mère rencontrée alors qu’elle venait voir son fils incarcéré à la maison d’arrêt de Villepinte, en région parisienne, raconte qu’il a été arrêté pour outrage à la suite d’une altercation avec la police. Tous ses copains ont été arrêtés, mais « le seul qui n’a pas été incarcéré s’appelle Kevin ! », s’indigne- t-elle.

L’acharnement policier revient régulièrement dans les discussions. « Aujourd’hui, c’est la police qui provoque les jeunes. Ils insultent, comme ça le jeune riposte et on peut l’arrêter », témoigne Elies, originaire de Roubaix. Il poursuit : « Maintenant, quand je vois la police, j’ai le sentiment d’avoir des choses à me reprocher, même si je n’ai rien fait ! » Un homme, venu avec son épouse déposer des colis au parloir de Villepinte pour leurs deux fils incarcérés, évoque les descentes systématiques de la police dans le parc de leur quartier de la Plaine-Saint-Denis « à la recherche de personnes qui ont des casiers ». Le couple se plaint des contrôles abusifs subis « depuis l’âge de 12 ans » par leur troisième enfant, aujourd’hui âgé de 15 ans. « On lui demande de vider son cartable, d’enlever ses chaussettes », raconte la mère, les yeux rougis, avant d’avouer qu’elle a « la haine ». Pour elle, on incarcère les jeunes des quartiers pour des petits délits – recel de bijoux pour leur fils –, tandis que « les vrais criminels, eux, s’en sortent toujours ».

© Nicolas Oran

Un sujet tabou…

Si les familles préfèrent la discrétion, c’est aussi que l’incarcération de leur proche est souvent vécue comme humiliante, en particulier pour les parents qui « se demandent où ils se sont manqués », relève Warda. Un homme, proche de la soixantaine, rencontré devant la maison d’arrêt de Grenoble-Varces, explique qu’il évite de parler de la prison dans son entourage. « J’ai trop honte. Je préfère dire que mon fils est parti travailler à Marseille », avoue-t-il. Il ne fait qu’accompagner sa femme au parloir, « parce que j’ai dit à mon enfant que je n’irai pas le voir s’il tombait ». Tout comme son fils aîné, qui a déjà fait de la prison et à qui il n’a jamais rendu visite, « par principe ». Ce sont d’ailleurs surtout des femmes que l’on rencontre au parloir. Samia, qui vit en banlieue lyonnaise et dont le fils est incarcéré à Villefranche-sur-Saône pour conduite sans permis, abonde : « Ce n’est pas un sujet dont on parle dans le quartier, je ne suis pas fière. » Et de préciser : « La première fois, je rasais les murs. C’est quand même moi qui l’ai engendré, ce gamin ! » Elle explique que son fils ne reçoit pas de visite de sa soeur, qui estime « n’avoir rien à faire là-bas ». Miléna, qui habite Maubeuge, évoque quant à elle une dame de son quartier qui ne rend plus visite à son fils car « elle croise là-bas des gens » à qui elle avait dit que son fils était parti au Maroc…

… Bien qu’omniprésent

Le parloir est effectivement un lieu où se rencontrent voisins et connaissances, si bien que toute tentative de cacher l’incarcération d’un proche apparaît vaine. S’y rendre est presque banal pour qui vit en quartier. A 17 ans, Miléna est fille, cousine et petite amie de détenu. Elevée essentiellement par sa mère alors que son père était incarcéré pour trafic de drogues et braquages, elle se rend désormais tous les samedis au parloir pour y voir son petit ami, condamné à six mois de prison ferme.
Aurélie, qui rend visite à son petit-ami à la maison d’arrêt de Villefranche-sur- Saône, confie qu’ « une dizaine de personnes » de son entourage ont des proches incarcérés. « Je les connais de l’école ou de mon quartier » témoigne cette jeune femme de 20 ans.
Fatima, dont le frère est également détenu à Villefranche et qui est originaire de Saint-Fons, en banlieue lyonnaise, dit aussi connaître « une dizaine de jeunes qui sont passés par la case prison, tous venant de [son] quartier ». Educatrice en quartiers prioritaires en politique de la ville, elle explique qu’elle en connaît également « beaucoup d’autres » par le biais de son travail. Pour elle, « en prison, il n’y a pratiquement que des gens des banlieues ».

Le quartier, responsable de tous les maux

Pour beaucoup de personnes rencontrées, le quartier en lui-même est à l’origine des nombreux allers-retours en prison. « Tu mélanges tous les gens, toutes les cultures, dans la même merde, les cages d’escalier dégueulasses, les ascenseurs qui ne fonctionnement pas. Tu les laisses se démerder, après ils se font des histoires », note Mokhtar, ancien détenu originaire de Roubaix. D’autres jeunes issus des quartiers sensibles de Roubaix témoignent également de la ghettoïsation des quartiers, de l’absence de dispositifs mis à leur disposition, du désintérêt des élus locaux. « C’est normal qu’on dévie de l’autre côté, y’a rien, on s’ennuie, on tient les murs ! », s’indigne Amid.
Le salut ne vient pas de l’école, vécue également comme un instrument de ségrégation. « Pour eux, j’étais perdu », confie Elies, qui précise : « A cette époque-là, à l’école, ils faisaient des groupes. Le groupe 1 c’était les meilleurs, le groupe 2 les moyens, et le 3 euh… ». Fatima, explique que tous les jeunes qu’elle suit ont quitté le système scolaire très tôt. Pour l’éducatrice, pour laquelle la prison ne fait qu’aggraver les choses, « il faudrait des peines intelligentes, avec du sens, avec un véritable accompagnement, une découverte des métiers et une remise à niveau scolaire ».
La problématique du chômage ou du travail précaire est également très présente dans les discussions. L’épouse d’un homme incarcéré à Villefranche-sur-Saône pour trafic de stupéfiants explique : « Quand il n’y a pas de travail ou qu’il est mal rémunéré, ils n’arrivent pas à payer les factures et donc ils cherchent à gagner de l’argent autrement. » Aurélie renchérit : « Ce qui pourrait être fait, c’est un peu plus d’aide pour l’accessibilité au travail, qu’on leur explique comment se présenter à un entretien, comment parler à un patron ». D’autant qu’à la faible employabilité sur le marché du travail s’ajoute, pour les sortants de prison, la stigmatisation. Après sa dernière sortie, son compagnon avait décroché plusieurs entretiens d’embauche. « Il leur a dit qu’il sortait de prison car il ne voulait pas leur mentir, et à chaque fois, il se prenait des portes », regrette-t-elle.

Un désir de rupture difficile à assouvir

Pour échapper au cercle vicieux de la récidive, certains sont tentés de tout reprendre à zéro ailleurs. « Quitter Roubaix de toute façon, c’est mon objectif », confie Elies, avant d’expliquer : « Parce qu’avant, je vivais 100 % pour le quartier. J’ai rien gagné ! Au contraire, j’ai perdu de ma vie. J’ai fait que de la prison. » « Moi, je suis parti sur la commune X, je sais que ça va être mieux pour les enfants », explique Mokhtar, qui y a fondé une famille. « On a acheté une maison avec un grand jardin, comme ça les enfants ne seront pas dans la rue. »
Pour Emilie, 24 ans, qui rend visite à son mari incarcéré à Villefranche-sur-Saône, ce sont ses fréquentations qui ont amené son conjoint à récidiver. « Il est aujourd’hui en prison pour la première fois, mais en est à sa septième condamnation, confie-t-elle. Pour s’éloigner de tout ça, on a décidé de quitter Saint-Fons et j’ai demandé ma mutation, que j’ai obtenue dans le sud-est de la France. Là-bas ça allait beaucoup mieux parce qu’on ne connaissait personne. » Mais le couple a dû revenir pour des raisons familiales… Ainsi, il n’est pas toujours facile d’échapper au quartier. « Ben ma famille est là, on naît ici, on va mourir ici », dit Amid en riant, avant de compléter : « Ceux que je connais qui sont partis ailleurs, ils sont restés cinq ou six mois et ils sont revenus ici. »

Des réseaux de solidarité

Mais le quartier, c’est aussi un réseau d’entraide et d’assistance. « Il existe une vraie solidarité entre les copains », explique Fatima. « Ils se débrouillent pour emmener du linge, ils accompagnent les papas ou les mamans non véhiculés pour aller au parloir, ce sont les jeunes entre eux qui organisent un réseau pour assurer cette solidarité, pas les adultes. » Samia abonde dans son sens : « Dans tous les quartiers c’est comme ça. Quand un jeune entre en prison, ce ne sont pas les mamans, mais tous les copains qui envoient de l’argent : ils font une quête, ils achètent des survêts, des baskets et envoient des mandats. » Elle poursuit : « Un jour un type est venu me voir, je ne le connaissais pas et il ne faisait que côtoyer mon fils avant son incarcération. Il me dit : “Je suis venu pour votre fils, c’est très dur à Villefranche, mais ne vous inquiétez pas, on va l’aider, on est là” ».

(1) Enquête menée en mai 2016 par des militants de l’OIP auprès de proches de personnes incarcérées au sein des maisons d’arrêts de Villefranche-sur-Saône (69), Varces (38), Villepinte (93) et du centre pénitentiaire de Marseille (13). « L’impact de la prison dans les quartiers en politique de la ville », enquête menée dans le Nord Pas de Calais pour l’OIP par Lise Perino, août 2013.
(2) Tous les prénoms ont été changés.