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Être père en prison : « je suis raye de sa vie »

Entravée par d’innombrables obstacles, l’expérience de la paternité en détention est souvent douloureuse. Une épreuve à laquelle chacun tente de faire face à sa manière.

« Torture », « cauchemar », « pensée obsessionnelle »… Les pères incarcérés peuvent ressentir très cruellement la coupure, totale ou partielle, des liens avec leurs enfants. Père de deux jeunes de treize et dix-neuf ans avec lesquels il avait toujours vécu, Monsieur N. ne les a pas revus depuis son incarcération à Lille-Annoeullin et sa rupture avec leur mère, il y a trois ans : « C’est une catastrophe, je n’en peux plus. Cela fait 40 mois que je ne les ai pas vus, bien que le juge m’y autorise. J’appelle tous les jours et je n’ai pas de réponse… » Quant à Monsieur R., il n’a pas vu son fils depuis cinq ans : « Pour moi, c’est une calamité. Je n’ai plus les mots, je suis anéanti. » La rupture peut sembler d’autant plus irrémédiable que les enfants sont très jeunes : « Qu’est-ce que je dis à un enfant qui ne me connaît pas ? », demande Monsieur F., incarcéré alors que son fils avait à peine un an. Quatre ans plus tard, celui-ci vit avec sa mère et son nouveau compagnon, qu’il prend pour son père.

Indépendamment d’éventuelles décisions de justice, les pères incarcérés sont largement tributaires de l’autre parent pour avoir accès à leurs enfants. Monsieur H., incarcéré au centre de détention de Toul, s’est retrouvé sans nouvelles du jour au lendemain : « Ils avaient sept et neuf ans quand j’ai été arrêté. Je leur téléphonais tous les dimanches. Mais au bout de quelques mois, elle a coupé les ponts, déménagé sans laisser d’adresse. Ça m’a pris cinq ans de procédure avec le Jaf [juge aux affaires familiales] pour obtenir le droit de leur téléphoner. Mon fils m’a dit : “Pourquoi tu nous as abandonnés ?” Aucun des deux n’a plus voulu me parler. » Pour beaucoup, la crainte que leur image de père soit altérée par les propos de l’entourage est omniprésente : « Je ne sais pas ce que sa mère lui dit et c’est ça qui m’angoisse. Est-ce qu’elle lui dit : “Ton papa ne veut plus être ton papa” ? », s’inquiète Monsieur R., qui estime avoir perdu sa place de père : « Je ne suis plus là pour lui et c’est terrible, je suis rayé de sa vie. C’est comme si j’étais mort. »

Derrière les murs, les pères ont peu de leviers pour faire évoluer la situation ou jouer leur rôle comme ils le voudraient, ce qui peut engendrer un fort sentiment d’impuissance. Lorsqu’ils ne peuvent faire valoir que leur droit à l’information[1], ils sont parfois réduits à la passivité face aux nouvelles qu’ils reçoivent : « Les bulletins scolaires de mes enfants sont catastrophiques, déplore Monsieur H. Ma fille de seize ans cumule 56 absences non justifiées depuis le début de l’année. J’ai écrit à leur mère pour en savoir plus, je n’ai pas eu de réponse. »

Ceux qui parviennent à maintenir des liens font souvent état de l’importance du soutien que cela représente. « Les parloirs se passent merveilleusement bien. Je prends des nouvelles tous les jours grâce au téléphone en cellule. Je suis très complice avec eux trois », confie Monsieur M. au sujet des enfants de sa compagne, dont il se définit comme le « papa bonus ». Quand les conditions sont favorables, il arrive même que certains pères donnent à leurs enfants une place centrale qu’ils n’avaient pas forcément auparavant – notamment quand ils purgent de longues peines, comme l’observe la sociologue Marine Quennehen. Dans une logique proche de cette « paternité ressource » (voir p.23), certains développent aussi des liens très soutenus avec leurs neveux, nièces ou autres proches : « [Mes petits-enfants] viennent au parloir, je les appelle, je leur écris, on a même des UVF [unités de vie familiale] ensemble, avec leurs parents. Ils me donnent beaucoup d’amour et de force, d’espoir. Leurs parents me tiennent au courant de leurs résultats scolaires, je les suis dans tout ce qu’ils font, comme mes propres enfants », explique Monsieur I., incarcéré au centre de détention du Val-de-Reuil.

Mais préserver le lien dans la durée et parvenir à jouer son rôle de père depuis la prison restent des défis au quotidien, dans un contexte qui, malgré les aménagements, est difficilement compatible avec l’exercice de la paternité.

Etre père en prison le choc de la rupture

« Un sentiment de scission totale »

« Beaucoup de silences, de regards, d’inquiétudes de la part des enfants, rien de très naturel… » : c’est ainsi que Gilles Martin, ancien détenu, se rappelle ses rencontres au parloir avec ses enfants. Outre des conditions d’accueil peu adaptées (voir p.25), le fait de se rencontrer pour un temps limité dans une salle dédiée est très éloigné de la réalité des interactions entre parents et enfants à l’extérieur : « Une table, deux chaises, et on se retrouve en face-à-face pendant 45 minutes : aucun parent ne fait ça dans la vie quotidienne », note Estelle Carraud, conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation (Cpip) et secrétaire générale du syndicat Snepap-FSU. Le temps alloué, même très court, peut donc se révéler particulièrement long. De nombreux pères racontent des entrevues souhaitées mais contraintes, au cours desquelles ils se sentent obligés de jouer un rôle pour ne pas inquiéter leurs enfants. « Je les protège de la vérité, je leur assure que tout va bien, que je mange bien, que j’ai une belle chambre. Et quand je vais mal, je ne veux pas les voir au parloir, je ne veux pas qu’ils ressentent ma détresse », reconnaît Monsieur V.

L’expérience du parloir peut donc constituer une véritable épreuve pour les pères incarcérés, d’autant qu’elle est cloisonnée du quotidien de la détention. « Pour certains, c’est un déchirement, ils nous disent qu’ensuite ils sont mal en cellule, rapporte Martine Noally, présidente du Relais enfants parents d’Isère et vice-présidente de la Fédération internationale des relais enfants parents (Frepi). Il peut y avoir pas mal d’angoisse à venir au parloir et à se présenter devant les enfants, chez certains c’est même un moment d’effondrement. » Soulignant la difficulté de faire coexister les statuts de détenu et de père dans un espace carcéral où l’expression de la paternité n’est pas attendue, Marine Quennehen témoigne (voir p.22) : « À la fin du parloir, plusieurs me racontaient qu’ils devaient tout de suite se remettre “en mode prisonnier”. Cela donnait vraiment un sentiment de scission totale entre les espaces. » Les mots de certains pères incarcérés peuvent exprimer le trouble face à une autre scission : pour Monsieur S., « venir voir en prison un père qui devrait être un exemple, on peut dire que c’est un oxymore, deux mots impossibles à mettre dans une même phrase ».

Nier l’incarcération, ou la paternité

Pour faire face aux nombreux écueils de la paternité en détention, les pères adoptent des stratégies variées, en fonction de leur situation individuelle et des marges de manœuvre dont ils disposent. Certains tentent de cacher leur incarcération à leur enfant. Tenable uniquement lorsque les enfants sont très jeunes, ce choix est souvent envisagé comme une façon de ne pas les confronter à une réalité trop violente ou de protéger l’image paternelle, quand il ne résulte pas simplement d’une difficulté à mettre des mots sur la situation. La compagne d’une personne détenue, rencontrée au centre pénitentiaire de Grenoble-Varces en novembre 2023, explique : « On a quatre enfants, âgés de un à quinze ans. C’est difficile d’expliquer la situation aux plus petits, alors on leur dit que “c’est la maison de papa” et qu’il travaille ici. » Si certains attendent que l’enfant grandisse pour leur en parler, d’autres jouent la montre, espérant ne jamais avoir à le faire : « Mes enfants sont tout petits, mon mari sera sorti avant qu’ils soient en âge de savoir », confie une autre mère. Quand bien même, d’après la psychologue Charlotte Haguenauer, le silence autour de l’incarcération protège davantage le parent que l’enfant : « Comme tout silence, il produit de l’angoisse. Les enfants n’osent pas trop poser de questions, et imaginent souvent le pire. »

Etre père en prison derrière les barreaux au moment de l'accouchement

Face à la difficulté de maintenir le lien et aux douleurs que cela peut susciter, certains pères jugent préférable de limiter d’eux-mêmes les contacts avec leur enfant, voire de renoncer temporairement à le voir. C’est le cas de Monsieur O., qui estime : « Les pieds dans un parloir, ce n’est pas une vie ! Je ne veux pas les perturber, donc j’attends et j’espère un aménagement. » D’autres, comme Gilles Martin, ancien détenu et fondateur de l’association Concienta, disent vouloir protéger leurs enfants du cadre carcéral et de ses effets délétères supposés : « Ce n’est pas un lieu où amener des enfants, une prison, ils s’habituent au cadre et ça ne leur fait plus peur… » Tout en reconnaissant aussi une volonté de se préserver lui-même : « Si j’espaçais au maximum [les parloirs, c’était] aussi pour moi, pour ne pas me sentir mal, gêné avec eux. » Le renoncement peut alors être un moyen de moins souffrir de la situation en la mettant à distance, surtout en l’absence de tout levier d’action, comme dans le cas de Monsieur M. : « Plus on essaie de ne pas penser à une chose, et plus on y pense. Le plus simple est d’accepter cette distance, en silence, de la comprendre pour mieux l’admettre. » L’essentiel étant de tenir bon jusqu’à la fin de la peine : « On se raccroche à la sortie, à l’idée de pouvoir construire quelque chose avec eux à ce moment-là », poursuit-il.

Garder le contact – ou s’efforcer de le faire

À l’inverse, certains pères investissent tous les canaux d’échange pour être le plus possible en relation avec leurs enfants, cherchant à pallier une qualité de lien altérée par la multiplication des contacts – à condition de pouvoir se le permettre, étant donné le prix élevé des communications téléphoniques. En plus des parloirs et des UVF, Monsieur M. téléphone tous les soirs à ses beaux-enfants, leur écrit et demande à sa compagne de leur transmettre des cadeaux. Il reçoit leurs bulletins de notes, est informé des interventions médicales, signe les autorisations. Ses propres enfants, en revanche, ne lui rendent pas visite : « Cette relation se vit, se survit plutôt, par le téléphone, les photos, les courriers. »

Même sans espoir de réponse immédiate, certains pères ne renoncent pas à écrire à leur enfant. Monsieur D., incarcéré à la maison d’arrêt de Vesoul, envoie des lettres à son fils de dix ans comme autant de bouteilles à la mer : « Je ne sais même pas s’il les reçoit, pourtant je n’ai aucune interdiction de contact avec lui. Mon ex a déménagé, mon fils a changé d’école, je ne sais plus du tout où ils sont. » Quant à Monsieur R., sans nouvelles de son fils depuis son incarcération il y a plus d’un an, il n’envoie même pas ses courriers, se contentant d’un « lien symbolique » : « J’écris tous les mois à mon fils, j’en suis à treize enveloppes cachetées que je lui donnerai plus tard. Je lui explique ma détention, mes projets, combien il me manque, ce que j’aimerais faire avec lui quand je sortirai de prison. J’essaie de lui dire des choses qui feront sens quand je sortirai. Je veux qu’il sache que j’ai pensé à lui. » Exprimer son identité de père ou la travailler en-dehors de tout rapport direct avec son enfant est aussi au cœur de différents ateliers organisés par des associations dans certains établissements.

Si des pères privés de tout contact avec leur enfant finissent par renoncer et tentent de vivre avec l’absence, d’autres se lancent dans des démarches, qui peuvent durer des années, pour obtenir gain de cause. Monsieur N. multiplie ainsi les contacts avec le Relais enfants parents et le service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip) pour pouvoir voir ses enfants, auxquels il écrit et téléphone en vain. Dès qu’il a obtenu un travail, il a saisi le Jaf pour pouvoir leur verser une pension alimentaire. Monsieur D., qui n’a pas vu son fils depuis un an et demi, a lui aussi entamé une procédure auprès du Jaf. Malgré la faible marge de manœuvre dont ils disposent, cet investissement pour faire valoir leurs droits parentaux leur permet de garder un minimum de contrôle sur la situation. Mais celle-ci leur semble parfois tellement bloquée que certains pères peuvent être conduits à des gestes désespérés. Ne pouvant se résoudre à la passivité, Monsieur V., dont les enfants sont placés, a décidé de commencer une grève de la faim.

Rester père malgré l’absence

Pour certains pères, afficher ou conserver des photos de leurs enfants est un moyen de conjurer l’absence, de maintenir une proximité symbolique et de vivre des scènes familiales par procuration, tout en personnalisant l’espace de la cellule : « C’est dur, mais j’imagine un peu comment ils évoluent, comment ils grandissent », confie Monsieur S. Cependant, plus les clichés sont anciens, plus leur effet peut être ambivalent : « J’ai des photos de lui dans une enveloppe mais je ne les regarde jamais, j’ai peur de m’effondrer. Ça me montre tout le temps que j’ai passé sans lui, ça me rend trop mélancolique », souffle Monsieur R. D’autres s’abstiennent d’afficher de telles photos pour préserver leur intimité des autres personnes détenues, dont ils redoutent les réactions : « Moins ils en savent, mieux on se porte », résume Monsieur D. Mais c’est parfois du personnel pénitentiaire qu’il s’agit de se protéger : « Avant, j’avais des photos dans ma cellule, des dessins aussi, mais les surveillants les détruisent pendant les fouilles, poursuit Monsieur D. Ils ne prennent pas de gants, pas le temps d’enlever le scotch, alors ils les déchirent pour vérifier s’il n’y a rien de caché derrière. Donc je préfère ne plus rien afficher, ça m’évite de m’énerver et d’avoir des soucis. »

Parler de leurs enfants peut être un autre moyen pour les pères d’atténuer leur mise à l’écart de la vie familiale. Pour Gilles Martin, c’était aussi une façon de créer un lien avec les autres personnes détenues : « On en parlait souvent, dès le début : “Tu es marié ? Tu as des enfants ?” C’est le premier langage qu’on a entre détenus, la situation familiale et la situation carcérale. » Mais comme pour les photos, certains considèrent au contraire que ce partage intime est inapproprié au contexte carcéral, ou encore que cela les entraînerait sur le terrain de l’émotion, au risque d’aggraver leur souffrance : « Avec les autres, dès qu’on en parle, on pleure, confie Monsieur E., incarcéré dans un centre de détention du nord de la France. Pour se protéger, on ne parle pas de ce qui fait mal. Les langues se délient pour les affaires pénales, mais pour l’intime c’est compliqué. » Dans ces conditions, le manque de personnel médical peut se faire cruellement sentir : « J’en parle avec la psychologue mais elle est débordée, c’est impossible de la voir en ce moment. »

« La douleur d’être mis de côté, journalière, patente, est un choc supplémentaire, qui vous accompagne jour après jour », résume Gilles Martin. Une douleur que seul chasse parfois le sommeil : « Je fais souvent un rêve où je les enlace, confie Monsieur V., incarcéré au centre de détention de Riom. Mais quand je me réveille, j’ai les bras dans le vide ! »

Etre père en prison être en contact à tout prix au risque de la sanction

Par Odile Macchi

Cet article est paru dans la revue DEDANS DEHORS n°121 – Décembre 2023 – « Ils grandissent loin de moi » : être père en prison

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[1] L’article 373-2-1 du code civil prévoit que « le parent qui n’a pas l’exercice de l’autorité parentale conserve le droit et le devoir de surveiller l’entretien et l’éducation de l’enfant » – sauf si ce droit lui a également été retiré par un juge