Nina, musicienne, a passé sept ans sous les verrous, dont sept mois au quartier mineurs de Fleury-Mérogis entre décembre 2013 et juin 2014. Elle revient sur son parcours avant la détention, empreint de violences familiales et de placements en foyer.
« J’étais dans un contexte familial très compliqué et anxiogène, avec un père violent et alcoolique et une mère toxique. Elle était beaucoup dans la critique, le rabaissement et l’humiliation. J’ai eu un cancer quand j’avais quatre ans et demi. À mes huit ans, elle m’a dit : « T’aurais dû crever dans ta maladie ! », entre autres. J’ai eu des responsabilités assez tôt, très jeune et j’étais au milieu des conflits parentaux. Après la séparation de mes parents, j’allais chez mon père le week-end, et il me tapait assez souvent. Ça se répercutait forcément sur mon comportement à l’école, en primaire je pouvais avoir des mots dans mon carnet comme : « Violente avec ses camarades et bavarde en classe ». Ma mère m’avait posé la question : « Qu’est-ce qu’il se passe chez ton père ? à chaque fois que tu reviens des week-ends chez lui, il se passe un truc, j’ai un mot dans le cahier de ta maîtresse ». Mais c’est tout ce qu’elle m’a demandé, à cet âge-là évidemment je ne disais rien, j’étais enfant, j’avais peur. Elle ne savait pas ce qu’il se passait et n’a pas cherché à savoir davantage.
À mes douze ans, elle a demandé un suivi en protection de l’enfance. J’ai été vue par les juges des enfants à Nanterre, j’ai eu des rendez-vous avec des assistantes sociales de l’aide sociale à l’enfance (ASE), et j’ai été de foyer en foyer. Dans les foyers je ne restais jamais. Je fuguais tout le temps. Le premier était à Issy-les-Moulineaux, Les Pléiades, j’y suis restée au moins un an. Je sortais beaucoup le soir, je rentrais au petit matin. Je me faisais réprimander par les éducateurs gentiment. Ils faisaient des rapports. J’ai eu beaucoup de soucis extérieurs et intérieurs au foyer, avec des autres jeunes, des petites bagarres mais aussi du harcèlement et des guet-apens. Après je suis allée dans un autre foyer, Les Lutins, à Villeneuve-la-Guyard, c’était plutôt un internat familial et assez archaïque car les filles et les garçons ne devaient pas se mélanger, même pas aux repas.
Là-bas, je n’ai pas fait plus d’un an. C’était vraiment à chaque fois soit quelques mois, soit un an, mais jamais plus. Je partais car je ne me sentais pas à ma place. Le dernier que j’avais fait, c’était à Auxerre, ça s’appelait La Brèche. Je trouvais ce foyer assez sympa. Les éducateurs nous accompagnaient énormément, notamment dans l’autonomie. Nous allions faire les courses au centre-ville avec eux. On faisait à manger, on cuisinait. Mais moi ce dont j’avais besoin à ce moment-là, ce n’était pas du tout d’éducateurs mais de mes parents, de leur attention, de leur considération, de l’amour que je n’avais pas eu. En plus, ils ont voulu me rescolariser, et quand j’ai expliqué que je voulais faire un CAP petite enfance, ils n’ont pas validé mon projet. Ils ne m’ont pas prise au sérieux, je n’ai pas senti l’accroche avec la direction de l’établissement et la conseillère d’orientation. C’est très peu de temps après ces échanges que j’ai décidé de partir. Un jour, on avait une journée quartier libre au centre-ville et j’ai décidé de partir. J’avais averti deux trois copines du foyer, je suis partie et j’ai pris le train sans billet et sans ma valise qui était restée dans la chambre du foyer. C’est très facile de s’échapper des foyers. Moi je n’ai jamais fait le mur, jamais sauté par la fenêtre, j’y allais par la porte d’entrée. Je passais devant les bureaux administratifs.
Dans les foyers, même s’il y a toujours une minorité bienveillante, les éducateurs étaient en majorité dans le rapport de force, ils avaient du mal avec la rébellion d’adolescents qui ne se sentaient pas compris. Ils étaient très peu conciliants, et s’ils n’arrivaient pas à encadrer le jeune après avoir tenté de discuter avec eux de manière virulente, ils finissaient par être violents psychologiquement, physiquement et verbalement. Ce n’étaient pas forcément des coups portés, moi je n’en ai pas reçu à proprement parler. Mais c’étaient des mains très serrées pour maîtriser physiquement, on te mettait dans un coin, on te plaquait contre le mur. Pourtant, la rébellion des ados c’est vraiment un appel à l’aide. C’est facile de dire qu’un enfant est perturbateur, pour moi avant tout c’est un enfant perturbé, donc il faut savoir le fond du problème, passer par de la communication, un accompagnement. J’ai été suivie par plusieurs éducateurs de l’ASE, mais ça ne marchait pas. Je considère qu’ils ont une part de responsabilité dans le sens où au lieu de parvenir à canaliser cette rébellion, ce sentiment d’injustice, ils ont appuyé dessus. Il n’y avait pas d’accompagnement, pas d’écoute. Ils m’ont un peu plus poussée vers la sortie, comme mes parents avaient pu le faire. Ça a pu contribuer au fait que j’ai continué à errer, à avoir un sentiment de colère à l’intérieur, et à en vouloir au monde entier, ne pas respecter les règles ni même l’autorité en général. Je me disais : « À quoi bon respecter les règles, si moi-même on ne m’écoute pas ? »
Quand je rentrais à la maison après mes fugues, ma mère n’a jamais insisté pour me remettre en foyer, ni pour savoir le pourquoi du comment. J’errais dans les rues à douze ou treize ans jusqu’à deux heures du matin, elle ne s’en souciait absolument pas. À l’époque, avec l’ordonnance de la juge, on avait un week-end sur deux chez notre père. Ce que je faisais c’est que je déposais ma petite sœur chez mon père et moi je partais, je la laissais là-bas. Elle n’avait pas subi les mêmes violences parce que c’était la plus jeune. Moi je dormais à droite à gauche, parfois dans les métros, dans les bus, je rodais. On m’a repêchée plus d’une fois devant des bars qui ouvraient très tôt. J’ai eu à faire à des personnes derrière le bar qui m’ont offert des cafés ou des chocolats chauds le matin en me disant : « Ils sont où, tes parents ? ».
Forcément à cet âge-là, quand on traîne dans les rues la nuit, on ne trouve pas des gens de notre âge, du moins c’est très rare. Sauf ceux qui vivent la même situation avec leur famille, différemment mais en tout cas dans un contexte compliqué. Sinon c’est dix ou vingt ans de plus que nous. C’est comme ça d’ailleurs que j’ai commencé à prendre certaines drogues illicites. Je fumais un peu de cannabis, je buvais un peu d’alcool, après on se retrouve dans des contextes de soirée avec plein de personnes. Et puis forcément, parfois ça dérive. Ça a favorisé la situation à risques qui m’a conduite à agir de la sorte ce soir-là et à me retrouver enfermée. Il y a une forte responsabilité parentale. J’ai mes propres responsabilités parce que j’ai agi de mon propre chef, mais je ne me serais jamais retrouvée dans cette situation-là si j’avais été chez moi, sereinement.
Ça a commencé par quelques délits, des vols de téléphones, des arrachés. La juge m’avait mis plusieurs avertissements, puis au bout d’un moment elle m’a mis un placement éducatif avec la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), en plus du suivi de l’ASE. On m’a inscrite à l’UEAJ (Unités éducatives d’activités de jour) pour mon insertion professionnelle, je suivais mes cours de CAP petite enfance, ça a fonctionné au début, mais j’avais trop subi avant. Même si j’avais la volonté de le passer, je n’étais pas prête intérieurement, j’ai décroché. L’éducateur PJJ a essayé de m’aider du mieux qu’il pouvait, il a été très pédagogue, il m’appelait souvent, il m’accompagnait. Mais j’étais arrivée à un point de non-retour et d’errance totale, j’étais en crise identitaire, je devais d’abord régler mes problèmes et chasser mes démons intérieurs. Ma mère a tenté tant bien que mal de me scolariser au collège. Je n’allais pas en cours, le matin je squattais le parc à dix minutes de chez moi le temps que ma mère parte au travail. Après, soit je rentrais chez moi parce que je savais qu’elle ne reviendrait pas avant la fin de journée, soit, si j’avais un doute, je restais dehors toute la journée avec des potes pour faire les 400 coups. J’ai fait ça jusqu’au moment où je suis entrée en prison. Je n’allais plus aux rendez-vous à la PJJ, je leur mettais des plans tous les jours. Je crois qu’une fois j’avais même changé de numéro de téléphone. J’étais de plus en plus dans des situations à risques jusqu’au soir de la fameuse interpellation.
Propos recueillis par Odile Macchi et Pauline Petitot
Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°129 – Adolescent•es incarcéré•es : une faillite collective