Dans un audit datant de décembre 2025, la Cour des comptes dresse un bilan critique du « Plan 15 000 », lancé en 2017 pour créer 15 000 places nettes de prison à horizon 2027. Le calendrier était intenable. Repoussé par le garde des Sceaux à 2031/2032, son objectif n’en reste pas moins tant une réponse inadaptée à la croissance frénétique de la population carcérale qu’un gouffre financier.
La publication de l’audit[1] survient dans un contexte pénitentiaire au bord de l’implosion. La densité carcérale ne désemplit pas, dépassant une moyenne de 170 % en maison d’arrêt avec plus de 7 600 matelas au sol au 1er mai 2026[2]. Différentes instances nationales et européennes s’accordent sur le caractère alarmant de la situation française. Début 2026, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) condamnait une nouvelle fois la France pour conditions indignes de détention, cette fois à la maison d’arrêt de Strasbourg[3]. Le Contrôle général des lieux de privation de liberté (CGLPL) formulait pour sa part des recommandations en urgence relatives au centre pénitentiaire de Baie-Mahault[4]. De son côté, le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) estimait, s’agissant de la France, que « la surpopulation carcérale peut transformer une prison en un entrepôt humain »[5] . Et la Cour des comptes, quant à elle, de pointer l’ineffectivité actuelle et à venir du Plan 15 000 places que le garde des Sceaux entend, envers et contre tout, mener à terme.
Des objectifs manqués et une rénovation sacrifiée
Alors que l’objectif annoncé était de répondre à la « surpopulation chronique des établissements pénitentiaires », la réalité est tout autre. La Cour des comptes souligne d’emblée que si le programme visait dans cette optique à « porter en 2027 la capacité nette d’accueil des prisons à 75 000 places », ce nombre a été dépassé dès novembre 2023, avec 75 130 personnes incarcérées. Pire, la situation n’a fait depuis que s’aggraver, avec 88 654 personnes détenues pour 63 322 places effectives au début mai 2026, tandis que seul un tiers des places programmées a vu le jour depuis 2017. Rappelant la révision à la baisse, pour chacun des plans réalisés depuis 1988, du nombre de places créées, la Cour souligne que le Plan 15 000 n’échappe pas à cette réduction. Seules 5 411 places nettes avaient été livrées huit ans après son lancement, soit 35 % du nombre escompté. La Cour conclut ainsi que « la conjugaison d’une augmentation importante du nombre de détenus et de livraisons de places inférieures aux prévisions n’a pas permis au Plan 15 000 d’atteindre ses objectifs », et tranche sans équivoque : « La réorientation du Plan 15 000 ne permettra pas [à court terme] de résorber la surpopulation carcérale. »
La Cour des comptes le pointe : « Le Plan 15 000 se distingue par un accent plus marqué sur la création de nouveaux établissements plutôt que sur la réhabilitation de l’existant. » Seulement huit établissements vont pouvoir bénéficier d’une rénovation lourde, à hauteur d’1,2 milliard d’euros, alors même que 120 des 186 prisons françaises ont été construites avant 1920, dont 15 antérieurement à 1830. Aussi, et malgré l’objectif annoncé d’améliorer les conditions de détention, « l’entretien du patrimoine ancien reste sous-financé ».
Augmentation de près de moitié des coûts
Autre sujet d’attention, celui de la hausse du coût prévisionnel. Alors qu’il était de 3,9 milliards d’euros en 2019, il a bondi de 46 % en étant réévalué à 5,7 milliards d’euros en 2025. Et la note risque de s’allonger encore. Aussi la Cour des comptes s’interroge-t-elle sur « la soutenabilité du plan dans un contexte budgétaire contraint ». Cette augmentation révèle la poursuite par le ministère de la Justice d’une surprenante logique : alors que différentes propositions de pilotage du plan avaient été suggérées, aucune n’a été retenue « en dépit de l’ampleur et du poids budgétaire » du programme. Ce n’est que six ans après la mise en œuvre du plan que le garde des Sceaux et la direction du budget ont été poussés à établir un comité d’audit ainsi qu’un comité interministériel des investissements. Deux initiatives tardives, qui auraient permis de « renforcer le suivi de l’exécution et des coûts du programme », mais ne sont pour autant toujours pas mises en œuvre.
Les raisons de la révision des coûts à la hausse sont variées : crise des matériaux, aléas opérationnels, modifications de programme, etc. Ce faisant, la trajectoire budgétaire, jugée irréaliste par la Cour des comptes, requiert « un effort de financement additionnel significatif pour les six à sept exercices budgétaires à venir ». Elle appelle donc le ministère à hiérarchiser ses priorités, celui-ci mobilisant aussi des investissements urgents pour l’aménagement de prisons de haute sécurité, qui pèsent sur les financements. Dans le contexte actuel des finances publiques, la Cour conclut que « la trajectoire budgétaire du Plan 15 000 et […] celle de l’ensemble [des] opérations immobilières [du ministère de la Justice] sont difficilement soutenables ».
Face à l’urgence, un panel de solutions lacunaires
En parallèle du Plan 15 000 et pour pallier ses difficultés inhérentes, le ministère a lancé un Plan d’urgence pour la création de quartiers semi-liberté (QSL) devant permettre de créer « 1 500 places de semi-liberté d’ici 2027 ». Le programme aurait recours à des structures modulaires, permettant ainsi de « limiter les coûts et de raccourcir les calendriers ». Si la Cour des comptes qualifie cette opération de « réponse pragmatique à la situation de saturation du parc pénitentiaire », elle alerte toutefois sur l’accompagnement des personnes détenues dans les quartiers de semi-liberté qui « ne pourra pas être réalisé sans un effort significatif ». De même, le budget alloué s’ajouterait aux crédits déjà programmés du Plan 15 000, poussant la Cour à tirer la sonnette d’alarme quant au coût du dispositif.
Dans le cadre de son audit, la Cour a par ailleurs pris connaissance de solutions potentielles visant à répondre à l’urgence carcérale, qu’elle considère toutes aussi insatisfaisantes les unes que les autres. La solution des hébergements d’urgence ou de courte durée (bâtiments hospitaliers modulaires ou centres de rétention flottants) est mal adaptée aux contraintes pénitentiaires. La réutilisation du patrimoine de l’État, notamment militaire, se heurte à la vétusté des bâtiments. La location de places de prison dans des établissements pénitentiaires à l’étranger soulève la problématique du consentement de la personne détenue et celle du principe de la poursuite de l’exécution de la peine selon le droit de l’État d’exécution.
Et la Cour de conclure qu’« à court terme, le ministère gagnerait à envisager de recourir à des dispositifs alternatifs à l’incarcération déjà en place ». Solution louable à long terme également, la construction de nouvelles places de prison ayant démontré qu’elle n’était aucunement une réponse adaptée à la frénésie de la politique d’enfermement.
par Ozélie Marolleau-Broussous
Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°129 – Adolescent•es incarcéré•es : une faillite collective
[1] Cour des comptes, « Le Plan 15 000 places de prison : une ambition forte, une concrétisation laborieuse », audit flash, décembre 2025.
[2] Ministère de la Justice, Statistique des établissements et des personnes écrouées en France au 1er mai 2026.
[3] CEDH, 15 janvier 2026, R.M. c/ France, n° 34994/22.
[4] CGLPL, Recommandations en urgence relatives au centre pénitentiaire de Baie-Mahault, 20 janvier 2026.
[5] CPT, rapport relatif à la visite en France du 23 septembre au 4 octobre 2024 (publié le 22 janvier 2026).