« Mes ressources mentales s’épuisent »

Âgé de 50 ans, incarcéré depuis deux ans, j'ai passé mes cinq premiers mois de détention dans une cellule prévue pour quatre détenus dans laquelle nous vivions à cinq ou à six.

Un ou deux détenus devaient se reposer ou dormir à même le sol. J’ai ensuite été classé comme bibliothécaire et placé pendant presque un an dans une cellule plus viable et plus humaine, partagée avec un seul codétenu. Mais après une dizaine de codétenus passés, j’ai refusé toute solidarité et toute compréhension, fatigué et blasé que j’étais. Je n’ai aucunement été condamné à assister des codétenus de passage, à subvenir à leurs besoins, à servir d’assistante sociale, de garde-malade, je n’ai jamais non plus été condamné à devenir sale, à attraper la gale, à partager mes cantines.

J’ai ensuite été contraint de revenir dans une cellule prévue pour quatre êtres humains, dans laquelle deux lits ont été rajoutés, ce qui fait que nous vivons à six animaux dans ce poulailler. La surface au sol ne dépasse pas un mètre carré par détenu, en tenant compte de la place prise par le mobilier. Aucune intimité n’est possible dans de telles conditions. Il faut tout surveiller, tout contrôler, il faut sans cesse dire non. Impossible dans ces conditions de travailler sur soi-même et sur sa réinsertion. Impossible de trouver l’état d’esprit et la sérénité, le calme pour écrire, pour lire. En fait, les seuls moments durant lesquels je parviens à me retrouver, à me ressourcer, à me régénérer, sont ceux que je passe à la bibliothèque pour laquelle je m’implique totalement depuis 17 mois.

Mes ressources mentales s’épuisent, je le sens et je le sais. Mon équilibre, aussi bien mental que psychologique, est en danger. Moi qui aimais, qui aime tant écrire, je n’y arrive plus. Chaque jour, j’écrivais plusieurs heures à ma famille, à mon entourage, c’est fini. J’ai besoin d’avoir le minimum pour vivre et évoluer dans une cellule, j’ai besoin de l’espace vital et légal, j’ai besoin de bénéficier de la lumière naturelle durant ces journées. Impossible dans cette cellule où les néons doivent être allumés pour que nous puissions lire ou écrire.

J’ai besoin d’une cellule sécurisée dans laquelle je ne serais pas obligé de ramasser des codétenus au sol parce que leur lits ne sont pas équipés d’échelle, comme dernièrement avec un codétenu qui a dû être transporté aux urgences, arcade sourcilière éclatée, pose de dix points de suture. J’ai besoin d’une cellule sécurisée, dans laquelle, en cas d’incident, d’incendie, de bagarre, de malaise, on puisse faire appel au personnel, ce qui n’est pas le cas ici puisque le « bouton interrupteur-appel alarme » est en panne depuis plusieurs années. J’ai tout simplement besoin d’une cellule dans laquelle je puisse vivre, dormir réellement durant les nuits, et pas juste somnoler comme c’est le cas depuis des mois. J’ai besoin d’une cellule où il ne faille pas sans cesse tout contrôler, tout vérifier, tout nettoyer, tout désinfecter. J’ai besoin d’une cellule que je ne doive pas partager avec des codétenus imposés. Je ne supporte plus toutes ces contraintes.

Personne détenue, maison d’arrêt, janvier 2013