Les nouvelles structures d’accompagnement vers la sortie (Sas) offrent à quelque 1800 personnes détenues une prise en charge plus dense qu’ailleurs. Mais les moyens restent souvent insuffisants, et les Sas sont largement instrumentalisées pour désengorger les maisons d’arrêt surpeuplées.
Renforcer l’accompagnement des personnes détenues les moins préparées à leur libération : c’est l’objectif, sur le papier, des structures d’accompagnement vers la sortie (Sas). Une approche qui se veut novatrice, en rupture avec les pratiques habituelles privilégiant le suivi des personnes les plus mobilisées sur leur projet de sortie. Lancées en 2018, les Sas sont désormais 17, sur les 21 prévues. Au 1er octobre 2025, elles comptaient 1802 personnes détenues pour 1908 places opérationnelles – soit un peu plus de 2 % de la population carcérale.
Des critères d’affectation contournés
Les principaux critères pour l’orientation en Sas sont fixés dans une « doctrine » de l’administration pénitentiaire[1] : un besoin d’accompagnement soutenu, la capacité de s’adapter à la vie en collectivité, un reliquat de moins de deux ans et un faible risque d’évasion. À noter que le consentement de la personne détenue n’est pas requis, même s’il « convient de rechercher son adhésion ».
Une note de la Direction de l’administration pénitentiaire[2] insiste cependant sur un autre impératif : celui d’atteindre un taux d’occupation de 95 % des Sas. « L’optimisation de leur taux d’occupation est un enjeu essentiel pour l’administration pénitentiaire au regard de l’ampleur du phénomène de surpopulation chronique en maisons d’arrêt », souligne la note. Et dans les faits, d’après les professionnel·les interrogé·es, cet objectif prend souvent le pas sur les critères d’affectation. « Plus ça va, plus j’ai l’impression que la Sas de Noisy-le-Grand est utilisée pour désengorger les centres pénitentiaires de la région », déplore la juge de l’application des peines (Jap) Élise Lebas, à l’unisson de ses collègues. Avec, à la clé, l’affectation en Sas de profils peu adaptés : alors que l’objectif est de favoriser l’insertion locale, « nous recevons parfois des personnes qui n’ont aucun projet à Marseille, voire qui font l’objet d’interdictions de séjour dans la région », regrette Madame C., qui intervient à la Sas des Baumettes. Et bien que les Sas s’adressent en principe aux personnes les plus dépourvues de ressources, « on voit arriver des gens dont le projet de sortie est déjà prêt, qui ont un contrat de travail et une demande d’aménagement de peine en cours d’examen », observe Madame I., intervenante à la Sas d’Aix-en-Provence.
Devant l’urgence de désencombrer les prisons surpeuplées, la précipitation est telle que parfois, l’établissement de départ omet même de vérifier si d’autres peines doivent être portées à l’écrou, au risque d’excéder le reliquat de deux ans : « Quand on s’en aperçoit, la personne repart en détention ordinaire et tout le projet qu’on a travaillé tombe à l’eau », rapporte Élise Lebas.
« Les Sas sont devenues un outil de gestion de la détention », tranche Eneko Etcheverry, secrétaire national de la CGT Insertion Probation. « C’est ce qui se passe toujours quand on laisse la main à la pénitentiaire sur les affectations. » Avec une autre conséquence : la tentation d’orienter en Sas des personnes faisant preuve d’un « bon comportement » en détention, plutôt que celles qui présentent le plus de difficultés. Là où la doctrine recommande de prendre en compte le potentiel d’évolution de la personne plutôt que ses antécédents, à Marseille, « on demande généralement trois mois sans CRI [compte rendu d’incident] » pour affecter quelqu’un en Sas, note ainsi Madame C.
Un accompagnement dense mais menacé
La pierre angulaire des Sas, d’après la doctrine, est l’accompagnement renforcé des personnes détenues. Les professionnel·les qui y interviennent décrivent effectivement une offre d’activités sans commune mesure avec ce qui existe en détention ordinaire. À Noisy-le-Grand, de multiples partenariats ont été noués avec des intervenants extérieurs : ateliers sur la prise de parole en public, programme de « transfert de compétences » acquises dans l’illégalité, suivi des addictions, accompagnement à la gestion des émotions, justice restaurative… À la Sas de Colmar, Lauryne Prince, secrétaire locale du Snepap-FSU, souligne le « regard pluridisciplinaire » qu’apporte la « très bonne coopération entre la détention, le Spip et les partenaires qui interviennent. On a le temps d’échanger sur l’évolution des personnes que l’on accompagne ». De fait, en Sas, les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (Cpip) suivent bien moins de personnes détenues qu’ailleurs, ce qui permet un accompagnement plus poussé : le ratio de 30 personnes détenues par conseiller, prévu par la doctrine, semble le plus souvent respecté.
Mais ces conditions privilégiées restent précaires : la plupart des professionnel·les interrogé·es pointent la faiblesse des budgets et listent les activités sacrifiées au gré de moyens fluctuants ou de la vacance d’un poste. « Le Spip et les partenaires extérieurs ont parfois des budgets, et parfois non, témoigne Madame I. à Aix-en-Provence. Il n’y a pas vraiment de continuité. Et il y a eu des périodes de plusieurs mois où l’intervenant France Travail étant en arrêt maladie, la réinsertion professionnelle n’était pas vraiment travaillée. » « Il y a un fossé entre ce qui est prévu sur le papier et les moyens dont disposent les Sas », résume Estelle Carraud, secrétaire générale du syndicat Snepap-FSU. « Parfois, il n’y a pas de personnel administratif, pas d’assistant de service social dédié, pas de coordinateur d’activités, pas d’argent pour les partenariats… »
Au-delà des contraintes budgétaires, les Sas n’ont pas été épargnées par les annulations d’activités depuis la circulaire de Gérald Darmanin sur les « activités ludiques et provocantes[3] », en février 2025. À Colmar, « du théâtre d’improvisation, du yoga, de la sophrologie et de l’équithérapie ont été annulés, souffle Lauryne Prince. Cette année, les personnes détenues nous ont souvent dit qu’elles s’ennuyaient. » Dans le sillage de la polémique alimentée par le garde des Sceaux, les annulations ont également concerné des permissions de sortir collectives, favorisées en Sas pour nourrir le « lien dedans-dehors ». À Marseille comme à Colmar, les professionnel·les décrivent des sorties collectives aujourd’hui plus compliquées à obtenir, avec des contrôles poussés imposés par l’administration pénitentiaire en amont de l’examen par le Jap.
L’octroi de permissions de sortir individuelles, en revanche, n’a pas été remis en cause : bien plus fréquentes qu’en détention ordinaire, elles font partie intégrante du parcours en Sas. « Les permissions de sortir sont fondamentales pour nous, témoigne Élise Lebas à Noisy-le-Grand. Elles permettent un accompagnement vers l’extérieur, des mises en situation et des évaluations pluridisciplinaires qui nous aident beaucoup dans la prise de décision. » À Aix-en-Provence, « le premier mois, [les personnes détenues] sont en observation, le mois suivant elles ont des sorties encadrées par la pénitentiaire, puis si tout va bien, les sorties autonomes se multiplient au fil des mois », décrit Madame I.
Un régime de détention privilégié
« L’autonomisation » des personnes détenues, prônée par la doctrine Sas, se reflète aussi dans le régime de détention : portes des cellules ouvertes en journée, possibilité de prendre les repas en commun… Certaines Sas, cependant, y font exception : aux Baumettes, par exemple, « on est en régime portes fermées depuis plusieurs années, rapporte Madame C. Les personnes détenues n’ont pas plus d’autonomie qu’en maison d’arrêt. » Par ailleurs, bien que la doctrine y ouvre la voie, l’accès à Internet n’est généralement pas effectif à ce jour. « Comment faire les démarches attendues, sans accès à une boîte mail et France Connect ? Cela n’a aucun sens », fulmine Lauryne Prince.
À deux exceptions près – Osny-Pontoise et Noisy-le-Grand –, les Sas sont épargnées par la surpopulation carcérale, et l’encellulement individuel est la règle. En revanche, tout comme les autres personnes détenues, les Sassistes se heurtent à la saturation des organismes de droit commun dont ils dépendent, qu’il s’agisse de prendre des rendez-vous médicaux ou de faire une demande d’hébergement pour la sortie.
Accompagnement plus dense qu’ailleurs, suivi individualisé, permissions de sortir plus fréquentes… « Les Sas sont un dispositif a priori très intéressant et pertinent – à condition qu’on oriente bien les personnes au départ, et qu’on s’en donne les moyens […]. Et je pense que là-dessus, on a une grosse marge de progression », conclut Madame I.
par Johann Bihr
Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°128 – Préparation à la sortie de prison : le grand renoncement
[1] Dap/SDSP, « Doctrine des structures d’accompagnement vers la sortie (Sas) », 8 décembre 2021.
[2] Dap, « Rappel des critères d’orientation des personnes détenues vers une structure d’accompagnement vers la sortie (Sas) », 29 mars 2023.
[3] Voir « Annulation illégale d’activités en prison : une nouvelle salve de recours », Dedans Dehors n° 127, juillet-août 2025.