En Finlande, un tiers des personnes détenues sont libérées sans solution d’habitat*. Derrière ces chiffres, des parcours fragilisés et un coût social lourd. Mais des solutions existent et différentes initiatives se déploient afin d’accompagner ces personnes vers un habitat stable et durable.
En Finlande comme ailleurs, les difficultés administratives rencontrées par les personnes sortant de prison sont nombreuses. Manque d’informations, mauvaise coordination entre les différentes parties prenantes… Pour permettre un meilleur accompagnement des personnes en amont de leur libération, des services de conseil en logement interviennent en détention. Ils proposent des orientations et échangent avec les personnels en prison et la personne détenue sur le mode de vie et d’habitat le plus adapté pour celle-ci à sa sortie. Ces services permettent d’évaluer la situation de la personne et de la faire entrer dans des files d’attente plusieurs mois avant sa libération. Ils sont notamment offerts par la fondation RETS « Life without crime » en présentiel, au sein de la prison, ou à distance. « Je fais le lien entre la personne détenue, la municipalité et l’administration pénitentiaire », explique Mia Juselius, spécialiste du logement pour les personnes sortant de prison pour RETS. « L’administration ne connaît pas bien les services accessibles aux personnes détenues en matière de services de soutien ou d’aide. Je suis en quelque sorte une traductrice ou une messagère. »
Ce rôle est essentiel : une étude[1] souligne ainsi, en mars 2025, que les personnes libérées ne reçoivent pas suffisamment d’informations sur les possibilités de logement accompagné, et que les prisons et les services sociaux ne coopèrent pas suffisamment. En pratique, l’administration pénitentiaire ne sait pas à qui s’adresser au sein des services sociaux, et ces derniers ignorent qui sort de prison. Il en résulte des situations où des personnes sont libérées sans savoir où aller ni où trouver de l’aide, constate l’équipe de recherche.
Mieux collaborer
Améliorer la collaboration entre parties prenantes, c’est l’un des objectifs du réseau d’aide au logement pour les personnes libérées (VAT). Il travaille en coopération avec l’administration pénitentiaire et les municipalités, et regroupe aujourd’hui 27 organisations membres. Celles-ci fournissent différents services aux personnes libérées, dont l’aide au logement. Les organisations membres disposent de plus de 3 000 appartements à travers la Finlande. Le VAT a élaboré un manuel en ligne d’aide au logement pour les personnes libérées[2], mis à jour régulièrement. Il endosse également un rôle de sensibilisation, de formation et de mise en lien. Pour faciliter la coopération entre les municipalités, l’administration pénitentiaire et les prestataires de services, il rassemble des informations en matière de bonnes pratiques et organise régulièrement des formations et des journées de coopération.
Différents modèles de coopération dans le domaine du logement pour les personnes sortant de prison ont ainsi vu le jour en Finlande. Parmi eux, le Groupe de coopération pour la clientèle[3] de Joensuu promeut la coordination afin de permettre l’accès à un logement pérenne et à des services de soutien. Ce groupe, coordonnée par un·e membre de l’administration pénitentiaire, inclut des représentant·es des services sociaux, des professionnel·les en matière de toxicomanie et de santé mentale, des propriétaires à but non lucratif, des organisations fournissant des logements subventionnés, etc.
Lorsqu’un·e agent·e pénitentiaire, de probation ou un·e travailleur·se social·e identifie une personne détenue sans solution de logement, il ou elle lui propose d’intégrer un groupe de travail dédié. La personne concernée renseigne un formulaire pour préciser ses besoins. L’ensemble des parties prenantes examine ensuite la situation : lieu de résidence avant l’incarcération, dettes éventuelles, problèmes de dépendance, besoins de soutien, etc. Les préférences en matière de logement sont également discutées. Le groupe procède alors à une évaluation conjointe des besoins en matière de logement et de soutien. Il est notamment précisé si l’accès à un logement dépend de la mise en place d’autres aides. L’objectif est de définir clairement qui fait quoi, et à quel moment, pour assurer une prise en charge coordonnée et efficace.
Les politiques de logement d’abord
La Finlande compte[4] quelque 3 950 personnes sans domicile fixe en 2021, contre environ 20 000 au milieu des années 1980. Cette évolution majeure résulte largement de la mise en œuvre d’une politique ambitieuse de « logement d’abord », un modèle dont le pays a été l’un des pionniers[5].
Les logements temporaires traditionnels, tels que les foyers pour les personnes sans-abri, ont presque entièrement disparu[6]. Les bâtiments existants ont été convertis en unités de logement collectif avec des contrats de location permanents pour les personnes y résidant. Les petites unités permettent de constituer un collectif plus soudé, tandis que les grandes apportent une solution rapide au problème prolongé du sans-abrisme. Ce système par unités fait parfois l’objet de critiques[7]. Mia Juselius mentionne que certaines personnes détenues refusent d’être intégrées dans ces unités à leur sortie, craignant la stigmatisation du fait d’être associées à des publics en grande précarité. Ces unités sont néanmoins présentées comme une solution à la situation tendue du marché du logement, en particulier à Helsinki.
Outre les unités de logement collectif, les programmes gouvernementaux successifs ont considérablement augmenté le nombre de logements dispersés. RETS « Life without crime » dispose, en 2024, de plusieurs dizaines d’appartements accompagnés à Helsinki, Espoo et Vantaa, destinés aux personnes qui sortent de prison sans abri. « Le contrat de location est au nom des personnes, elles sont comme n’importe quel locataire », précise Leena Oikarinen qui travaille au sein de RETS. « Les contrats sont à court terme et les locataires s’engagent à accepter notre accompagnement, en matière de logement mais aussi sur d’autres sujets. »
L’étude de 2025 montre bien que le logement et l’accompagnement offerts par RETS aident les personnes à imaginer un autre avenir. Sans soutien, beaucoup se retrouvent seules face aux démarches administratives, à l’endettement et à la recherche d’emploi. En revanche, elle souligne que les contrats d’accompagnement de courte durée entretiennent une incertitude permanente, susceptible d’accroître l’anxiété et de rendre toute planification de vie impossible. L’étude souligne ainsi la nécessité de solutions de logement plus durables, propices à de véritables changements de vie.
Un « modèle » en danger ?
En Finlande, le récent changement de couleur du gouvernement a entraîné une réduction des subventions publiques. Les coupes budgétaires touchent les allocations chômage, le revenu minimum de base, l’aide au logement et les services sociaux : des mesures qui affectent directement les personnes sortant de prison. Elles s’accompagnent également de la suppression de subventions gouvernementales destinées aux organisations les accompagnant.
Ces organisations n’ont de cesse d’alerter[8] les autorités : la réduction des financements ne permettra que des économies à court terme, pour des coûts accrus à long terme. En effet, le besoin de services publics augmente à mesure que les difficultés des personnes s’aggravent, en l’absence de soutien précoce et accessible. S’agissant du logement, par exemple, l’accès à un toit pour une personne sortante de prison permettrait d’économiser entre 10 000 et 15 000 euros[9] par an.
Par Clémence Bouchart, Prison Insider
Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°128 – Préparation à la sortie de prison : le grand renoncement
Pour en savoir plus, retrouvez l’article « Prisons nordiques, prisons humaines ? » sur le site internet de Prison Insider.
* RETS, « Vapautuvien asumisen tuen verkosto: Hallituksen tavoite ei toteudu, ellei erityisryhmien haasteita huomioida », 20 mars 2023.
[1] Ulla Salovaara, RETS-kotien tuetun asumisen ja kohtaamisen vaikutukset vankilasta vapautuneiden asiakkaiden elämässä, Rikosseuraamuslaitos, 2025.
[2] Anna Leppo (ed.), Vapautuvien asumisen tuki – käsikirja asumissosiaaliseen työhön rikostaustaisten kanssa, 2020.
[3] Voir https://rets.fi/wp-content/uploads/2020/03/Vapautuvien-asumisenyhteisty%C3%B6ryhm%C3%A4-.pdf.
[4] Voir World Habitat, « Helsinki is still leading the way in ending homelessness – but how are they doing it? »
[5] Voir Jan Petter, « A Paradigm Shift in Social Policy: How Finland Conquered Homelessness », Der Spiegel, 12 février 2024.
[6] Voir Juha Kaakinen, Saija Turunen « Finnish but not yet Finished – Successes,and Challenges of Housing First in Finland », European Journal of Homelessness, vol. 15, n° 3, 2021.
[7] Kirsi Juhila, Suvi Raitakari, Johanna Ranta, « Housing First: Combatting Long-Term Homelessness in Finland », in Caroline de la Porte et al., Successful Public Policy in the Nordic Countries: Cases, Lessons, Challenges, Oxford University Press, 2022.
[8] RETS, « Kenestä Suomi välittää? », 9 octobre 2024.
[9] Anna Leppo (ed.), op. cit.