Docteure en droit pénal et en criminologie, Margaux Coquet est l’auteure d’une thèse sur « l’abolition du système pénal ». Elle s’attache à déconstruire la notion de réinsertion d’un point de vue historique et économique.
Sous quel angle abordez-vous la notion de (ré)insertion ?
Margaux Coquet : J’ai surtout étudié comment l’évolution du discours sur les politiques carcérales pouvait être liée aux évolutions plus générales de l’ordre socio-économique. J’ai un ancrage marxiste dans ma façon d’envisager les discours du droit pénal et de la criminologie : ma perspective est donc d’interroger ce que les concepts d’amendement, puis de réinsertion et maintenant de prévention de la récidive disent des besoins et des intérêts de l’appareil de production capitaliste.
Comment ce discours a-t-il évolué ?
Au début du XIXe siècle, on conçoit avant tout l’infraction comme une faute morale, et on cherche à accompagner la personne condamnée dans un processus de transformation individuelle, vers une meilleure moralité. Dans les discours du moins, la réforme, l’amendement des condamné·es est le but recherché par la peine, et a fortiori par la prison. Toute une série de dispositifs sont donc mis en place entre les murs pour favoriser, supposément, cet amendement, à commencer par l’encellulement individuel. Au-delà des discours, cette époque correspond aussi à une ère dans laquelle l’appareil de production capitaliste n’est pas encore vraiment développé et n’est pas en recherche de main d’œuvre. C’est aussi pour cela qu’on ne favorise pas nécessairement le travail en détention. On met l’accent sur l’introspection personnelle et la réforme morale des condamné·es, et divers mouvements philanthropiques, quakers et autres, se rendent en prison pour essayer d’accompagner les personnes dans ce processus.
Tout au long du XIXe siècle, le mode de production capitaliste se développe, et avec lui les besoins de main d’œuvre et le développement d’un appareil industriel qui requiert la formation de salarié·es. On voit parallèlement se développer d’autres discours et d’autres pratiques pénales, centrées sur la capacité des personnes condamnées à être réintégrées au sein du corps social pour en devenir des membres productifs. Il s’agit de rendre l’individu conforme à ce que la société attend de lui – à savoir être capable de travailler et de s’inscrire dans un modèle socio-économique capitaliste en pleine expansion. On voit du même coup se développer, à l’intérieur de la prison, les dispositifs disciplinaires que Foucault décrit très bien, avec ces parallèles entre prison et manufacture, avec l’établissement de routines, d’habitudes, pour que les corps des condamné·es soient pour ainsi dire dressés à accepter le travail ouvrier, notamment en usine. Mais cela va de pair avec une série de développements que l’on pourrait dire dans l’intérêt de la personne condamnée, avec l’apparition de la personnalisation de la répression, des dispositifs de libération conditionnelle par exemple, où l’on va chercher à influencer le milieu et à faire en sorte que l’individu soit plus apte à intégrer l’appareil de production. Certains ont pu y voir un « âge d’or » de la réinsertion, au tournant et dans la première moitié du XXe siècle.
Depuis, on est passé d’impératifs de « normation »[1] comme disait Foucault, c’est-à-dire de conformité, de discipline, à des impératifs de gestion des corps et des populations, plutôt que des individus. Pourquoi ? Parce que la façon dont on produit les richesses a encore évolué, requérant désormais beaucoup moins la présence des individus dans les usines et les manufactures. C’est l’avènement d’une économie de consommation, et aujourd’hui de dématérialisation des capitaux. Et cela entraîne une évolution de la façon dont est conçue la réinsertion : on essaie de gérer toute une population qu’on ne sait plus vraiment comment intégrer à l’appareil de production, et on va quand même essayer de prévoir et réguler ses comportements pour les orienter vers les objectifs à atteindre en termes de consommation et de production des richesses. On peut situer ce glissement entre les années 1980 et 1990, période de grande récession économique : c’est alors qu’on voit apparaître des discours qui ne sont plus vraiment ceux de la réinsertion au sens de réhabilitation, mais plutôt de gestion du risque et de prévention de la récidive. La personne condamnée n’est plus cet individu qu’il faut aider, accompagner, soutenir ; c’est plutôt un individu dont il faut se méfier. Il faut désormais vérifier s’il s’est bien réinséré à l’issue de son incarcération, pour voir s’il est bien apte à être relâché dans la société sans présenter un danger. Cela fait apparaître des dispositifs tout à fait typiques et différents dans la façon dont on contrôle la capacité des personnes à sortir de prison – qu’il s’agisse des conditions d’octroi de la libération conditionnelle, où l’analyse du risque de récidive par le juge devient obligatoire, ou encore de la mise en place de périodes ou de mesures de sureté qui anticipent la « dangerosité » future de la personne condamnée[2]. La grille de lecture des capacités productives subsiste néanmoins : le travail, l’entretien avec un·e employeur·se potentiel·le, font encore partie du dispositif d’évaluation. Avec un décalage évident entre ce qu’on attend des personnes qui sortent de prison et ce que la société a concrètement à leur offrir pour s’insérer, notamment pour les personnes précarisées, isolées, que l’incarcération a d’autant plus isolées et précarisées.
Cette figure du récidiviste potentiel participe d’une rhétorique du bouc émissaire, qui n’est pas nouvelle mais qui est particulièrement utile dans un contexte de crise du capitalisme[3]. Le sentiment croissant d’insécurité économique, politique et désormais environnementale est redirigé vers des individus choisis pour leur appartenance au groupe – et non aux élites – et en même temps leur extranéité : au-delà des questions de racisme systémique, les figures de personnes étrangères ou racialisées peuvent ainsi cristalliser ce sentiment d’insécurité. Tout cela participe d’un discours plus général, sécuritaire et méfiant.
Voyez-vous dans le discours sur la réinsertion des résonances avec la rhétorique néolibérale ?
Complètement. On retrouve cette idée d’être entrepreneur·e de soi-même. Et ce n’est pas un hasard : ce sont des matrices discursives, des grilles de lecture du monde qui se reflètent dans différents domaines. On attend de l’individu qu’il « se responsabilise », « s’autonomise » et fasse la preuve de cette capacité d’entreprendre, de consommer, de produire dans une moindre mesure puisque la production de richesses est largement délocalisée – ou bien de s’exclure. Car on retrouve désormais l’idée de quitter le territoire par exemple, avec les OQTF [obligations de quitter le territoire français], les interdictions de paraître, les assignations à résidence… Si l’on n’accepte pas de se « responsabiliser », il faut accepter d’être neutralisé.
Comment analysez-vous l’échec patent du discours sur la réinsertion, toujours écrasé en pratique par les impératifs sécuritaires ?
Comme le disait Foucault, il ne faut pas rechercher les objectifs affichés du processus pénal et de l’incarcération, mais leurs objectifs réels. En l’occurrence, ils jouent un rôle de neutralisation et de contrôle, de gestion des populations – et ils le jouent très bien. Même à l’époque de l’« amendement » ou de la « réinsertion », des auteur·es comme Rusche et Kirchheimer ont théorisé le principe de la « moindre éligibilité »[4], soit l’idée selon laquelle les conditions de vie en prison doivent rester plus difficiles que celles des personnes les plus pauvres et précarisées à l’extérieur, pour qu’elles préfèrent des conditions de travail même catastrophiques à l’incarcération ou au « vagabondage ». C’est une des raisons mises en avant dans la perspective marxiste pour expliquer pourquoi, tout au long de l’évolution du système pénal et carcéral, on a conservé des conditions de détention délétères qui ont toujours fait échec par principe à de réelles potentialités d’insertion, de soin, d’épanouissement personnel ou de restauration des liens, qui n’ont jamais été réellement recherchés. Au-delà même de la perspective abolitioniste, la plupart des professionnel·les auxquel·les je parle régulièrement voient bien l’antagonisme intrinsèque entre l’objectif de punir et celui de réinsérer, qui sont assignés simultanément à la peine.
Plus largement, que dit le discours sur la réinsertion de notre société ?
Dans l’idée de la (ré)insertion, il y a toujours cette idée de se conformer à une norme, même si c’est un peu moins apparent aujourd’hui. On ne peut pas questionner la réinsertion sans questionner ce qu’est cette norme, d’où elle vient et pourquoi on attend ce type de comportement des individus. C’est une vision complètement dépassée que cette vision consensualiste des normes sociales, selon laquelle il existe une seule façon d’être en société, et les personnes qui ne partagent pas cette façon d’être sont nécessairement des déviants « dangereux » qu’il faut ramener dans la norme. Pourquoi ne pas reconnaître que la société est pleine de conflits de normes, de sous-cultures, de tout un ensemble hétérogène ? À cet égard, le fait que les prisons soient largement peuplées de personnes condamnées pour des atteintes aux biens ou à la législation sur les stupéfiants devrait interroger. Tout comme le fait que le discours sur la réinsertion s’adresse à des personnes appartenant à une certaine catégorie sociale, « sélectionnée » par la prison – c’est ce que Foucault appelle la sélection différentielle des illégalismes[5]. On ne parle pas de réinsertion pour des personnes qui ont commis des fraudes économiques ou environnementales par exemple, puisqu’elles sont, de fait, déjà intégrées à l’ordre socio-économique tel qu’il est. Questionner la réinsertion, au fond, c’est donc aussi et avant tout questionner la société dans lequel on veut vivre, et les façons de la transformer.
Receuilli par Johann Bihr
Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°128 – Préparation à la sortie de prison : le grand renoncement
[1] Michel Foucault, Cours au Collège de France, Sécurité, territoire, population (1977-1978), Le Seuil-Gallimard, 2004.
[2] Pour une analyse particulièrement éclairante s’agissant du dispositif belge, voir Thibaut Slingeneyer, « La réinsertion sociale dans le dispositif belge de la libération conditionnelle : une analyse foucaldienne des conditions d’octroi et des instances décisionnelles », in Les sens de la peine, Presses universitaires Saint-Louis, 2019.
[3] Voir Christian-Nils Robert, L’impératif sacrificiel, Éditions d’En Bas, 1986.
[4] Georg Rusche et Otto Kirchheimer, Peine et structure sociale. Histoire et « théorie critique » du régime pénal, Les éditions du Cerf, 1994.
[5] Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975.