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Accès aux soins dentaires : un droit bafoué en prison

Les affections dentaires sont particulièrement fréquentes en prison. Mais se faire soigner est souvent un parcours du combattant.

« Je demande depuis mai à être extrait à l’hôpital pour que l’on m’arrache six dents mortes. Mais à ce jour, rien. […] Ma santé dentaire se détériore de jour en jour, tout comme ma santé mentale. Je ne sais plus quoi faire. » Le témoignage de Monsieur T., incarcéré au centre de détention de Bapaume, est tout sauf isolé. De nombreuses personnes détenues font état de leur attente, de leur souffrance et de leur abattement face aux difficultés d’accès aux soins dentaires en prison. Cette situation, corroborée par les professionnel·les de santé, est d’autant plus alarmante que les personnes détenues sont particulièrement touchées par des problèmes de santé dentaire.

Saisies par l’OIP, plusieurs agences régionales de santé (ARS) et unités sanitaires en milieu pénitentiaire (USMP) confirment un accès aux soins particulièrement sinistré. Dans un contexte de surpopulation, les délais d’attente s’allongent et le nombre de consultations dentaires accessibles diminue.

Le rapport d’activité de l’USMP de la maison d’arrêt de Périgueux souligne ainsi qu’« un nombre important de reports ou d’annulations de consultations médicales est constaté tout au long de l’année » dernière. En 2024, 64% des rendez-vous pris ont dû être annulés. De son côté, l’USMP de la maison d’arrêt de Strasbourg fait état de six mois d’attente pour une consultation de médecine dentaire, en dehors des situations urgentes. Pour les nouveaux arrivant·es, l’ARS de Martinique évoque trois à quatre mois d’attente avant qu’un premier bilan dentaire soit effectué, alors même que chaque personne détenue devrait normalement « bénéficier d’un examen médical dans les plus brefs délais[1]».

Des moyens humains et matériels dégradés

Les longs délais, l’annulation et le report de consultations sont principalement dus au manque de personnel médical dans les USMP. Dans de nombreux établissements pénitentiaires, les postes de dentistes et d’assistant·es dentistes sont très peu pourvus, voire pas du tout. Au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure, le poste de chirurgien-dentiste serait ainsi vacant depuis deux ans. L’ARS d’Auvergne-Rhône-Alpes parle d’« un sous-effectif quasi chronique et sur toutes les USMP du territoire en dentistes ».

Ce manque d’effectif s’explique, selon les ARS, par les difficultés de recrutement de praticien·nes, du fait d’« un manque d’attractivité spécifique au milieu carcéral » et de la localisation de certains centres pénitentiaires dans des déserts médicaux. De nombreux postes d’infirmier·ères sont également vacants, limitant les possibilités de prise en charge médicale des personnes détenues. Dans certains cas, des tensions entre les équipes médicales et les directions d’établissements pénitentiaires aggravent cette situation[2]. Le sous-effectif est encore exacerbé par la surpopulation carcérale : alors que les besoins ne cessent de croître, le nombre de soignant·es reste calculé sur la base du nombre de prisonnier·ères théorique et non effectif.

Le manque de moyens humains est couplé à un matériel parfois dégradé et insuffisant. C’est le cas du centre pénitentiaire de Fa’a’ā-Nu’utania, en Polynésie française, qui indique dans son rapport d’activité de 2024 devoir travailler dans des locaux « en sous-sol, sans aération ni issue de secours », ne « répondant pas aux normes de sécurité des personnels ». Le cabinet dentaire de la maison d’arrêt de Périgueux, quant à lui, a dû fermer trois semaines cette année pour « contamination dans le système d’eau ». L’ARS de Martinique, pour sa part, indique ne disposer « que d’un fauteuil [de dentiste], initialement prévu pour 500 détenus », alors que le centre pénitentiaire de Ducos, unique prison de l’île, enferme plus d’un millier de personnes.

Arracher plutôt que soigner

En réponse à cette situation, de nombreuses ARS et USMP ne peuvent avoir recours qu’à des solutions de court terme, insuffisantes au regard des besoins de la population pénale. Il est fait appel à des étudiant·es dentistes, à des dentistes libéraux ou intérimaires pour combler les postes non pourvus. Des journées de prévention sur l’hygiène buccale sont également organisées.

À défaut d’une intervention médicale adaptée, les personnes détenues se voient régulièrement administrer des antalgiques, dont certains présentent de forts risques de dépendance. Monsieur B., incarcéré au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure et ne bénéficiant plus de soins depuis janvier 2025, explique ne pas avoir de prise en charge médicale « à part des bains de bouche et du Tramadol », malgré une santé bucco-dentaire catastrophique : « Il me reste deux dents. Je souffre, j’ai mal aux gencives, mon visage change tous les deux ou trois mois. »

Pour les personnes détenues parvenant à obtenir un rendez-vous avec l’unité sanitaire, l’opération dentaire pratiquée le plus souvent est l’arrachage de dents. En effet, l’impératif pour un personnel médical en sous-effectif de traiter un nombre trop élevé d’urgences dentaires ne permet pas d’envisager les traitements nécessitant un suivi régulier. L’arrachage de dents, peu coûteux en temps et en moyens humains, apparaît alors aux soignant·es comme la seule solution. Monsieur E., incarcéré au centre de détention de Joux-la-Ville, rapporte avoir eu « 19 dents arrachées sur 32 ». Ces interventions sont parfois questionnées par les personnes détenues, considérant que d’autres formes de soin auraient été possibles.

S’automutiler comme dernier recours

Face à la douleur et à l’impossibilité de se faire soigner dans un délai raisonnable, les automutilations sont courantes. C’est le cas de Monsieur T., qui rapporte avoir dû « intervenir deux ou trois fois pour crever un abcès avec une aiguille, [s]’arracher un bout de dent avec un coupe-ongle ou [s]’ouvrir la gencive ». Une autre personne détenue, incarcérée au centre pénitentiaire d’Orléans-Saran, raconte s’être ouvert la gencive « avec une lame de rasoir désinfectée au briquet ». Ces interventions improvisées dans la détresse, avec un matériel non conforme et dans un environnement non stérile, sont très dangereuses et présentent des risques d’infection.

Le problème structurel d’accès aux soins dentaires en milieu carcéral affecte lourdement la santé des personnes détenues concernées. Elles sont confrontées à d’intenses souffrances quotidiennes, les entravant dans des choses aussi élémentaires que la communication ou l’alimentation. Monsieur B. dit avoir « du mal à parler, à prononcer certaines syllabes et consonnes » et souhaiter un certificat médical pour qu’on lui donne du pain de mie plutôt que du pain classique, qui lui « fait mal aux gencives ». À ce jour, sa demande est restée lettre morte. Ces situations ont également un effet délétère sur la santé mentale des personnes détenues : « Ça joue sur mon mental, psychologiquement je ne suis pas bien. […] Elle est où, ma dignité ? »

Face à des problèmes que l’OIP observe depuis sa création dans les années 1990[3], et qui semblent empirer[4], il est urgent de prendre les mesures nécessaires pour assurer le respect de l’article L. 322-1 du code pénitentiaire, disposant que « la qualité et la continuité des soins sont garanties aux personnes détenues dans des conditions équivalentes à celles dont bénéficie l’ensemble de la population ».

par le groupe Collecte de l’OIP

Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°128 – Préparation à la sortie de prison : le grand renoncement

[1] Article R. 212-16 du code pénitentiaire

[2] Voir par exemple : « Absence de médecin depuis plus de quatre mois au centre de détention de Joux-la-Ville : la santé d’une personne détenue en danger », OIP, 8 juillet 2025.

[3] Voir par exemple : « Édenté… », Dedans Dehors n° 4, novembre/décembre 1997.

[4] La santé incarcérée. Enquête sur l’accès aux soins spécialisés en prison, OIP, juillet 2022.