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Dans l’Aube, des prisons hors-sol et la réinsertion dans l’impasse

Personnes détenues sans projet de sortie dans la région, établissements isolés, services publics sous-dimensionnés : les prisons de l’Aube, qui ne cessent de s’agrandir, illustrent l’impasse d’une politique carcérale centrée sur la gestion à court terme de la surpopulation, au détriment du droit à la réinsertion des personnes détenues.

L’Aube est aux premières loges de la frénésie carcérale : après l’ouverture d’un centre pénitentiaire de 464 places à Troyes-Lavau en décembre 2023, en remplacement de la vieille maison d’arrêt de 112 places, le département devrait connaître un nouvel accroissement de son parc carcéral, passant de 890 places en octobre 2025 à 1140 en 2027. En effet, le site de Troyes-Lavau devrait accueillir la première des structures modulaires annoncées en avril par le garde des Sceaux[1], soit 50 places de semi-liberté à l’automne 2027[2]. Et en juillet, le ministre annonçait la réouverture dès l’automne d’un bâtiment de 192 places au centre de détention de Villenauxe-la-Grande, à l’ouest du département. Au 1er novembre, l’établissement a ainsi atteint une capacité de 584 places[3].

Surdimensionnées par rapport à la délinquance locale, les prisons auboises accueillent des personnes détenues de toute la France. À Troyes-Lavau[4], « 57% des entrants hébergés proviennent d’affectations en désencombrement d’établissements pénitentiaires qui subissent la surpopulation carcérale », peut-on lire dans le rapport d’activité du centre pénitentiaire. Ces personnes viennent de la région de Strasbourg, mais aussi des directions interrégionales des services pénitentiaires de Bordeaux, Toulouse, Rennes, Paris. Quant au centre de détention de Villenauxe-la-Grande, plus de la moitié de ses arrivants en 2024 venaient d’autres directions interrégionales, notamment celle de Paris. Et la tendance semble se renforcer : « Cet été, on a accueilli des transferts de désencombrement de Villeneuve-lès-Maguelone et de Toulouse-Seysses, à Troyes-Lavau comme à Villenauxe », s’inquiète Mickaël Idiart, représentant local de la CGT Insertion Probation. Il y a donc fort à parier que les nouvelles places de prison ouvertes dans l’Aube soient elles aussi occupées par des personnes provenant de prisons surpeuplées aux quatre coins du pays. Au risque de compliquer leurs démarches de réinsertion.

Des établissements de relégation

En effet, la plupart des personnes concernées par ces transferts souhaitent préparer leur sortie dans leur propre région, mais une fois dans l’Aube, l’éloignement géographique et les faibles infrastructures de transport constituent un frein important dans leurs démarches. Certaines n’ont pas les moyens de financer l’aller-retour : « Je n’ai presque que des demandes de permissions de sortir pour l’Aube ou en région parisienne », confie Justine Pedron, juge de l’application des peines (Jap) au tribunal judiciaire de Troyes. « Aller ailleurs, c’est plus complexe, cela coûte cher pour deux ou trois jours. » Près d’un quart de la population carcérale du centre pénitentiaire disposait de ressources inférieures à 60 euros par mois en décembre 2024, selon le rapport d’activité du centre pénitentiaire. Au problème du coût économique s’ajoute la faiblesse des infrastructures de transport du département. Troyes n’est desservie que par une ligne de train, et n’est pas reliée aux villes principales de la région Grand Est. La situation de Villenauxe-la-Grande est encore plus critique : située dans un territoire rural entre trois départements, la commune n’est desservie par aucun transport en commun. Pour sortir de l’établissement dans le cadre d’une permission, la personne détenue doit donc prendre un taxi (40 euros l’aller) pour rejoindre la gare la plus proche. Un aller-retour à Paris revient à 120 euros. « Ceci constitue un réel obstacle aux démarches de réinsertion nécessaires à la préparation à la sortie », conclut le rapport d’activités du centre de détention. Dans ce contexte, l’ouverture du troisième bâtiment nourrit les plus vives inquiétudes de la part des professionnel·les de l’insertion, qui s’appuient sur des partenariats avec le tissu associatif local pour construire les projets de sortie, mais qui ne sont pas dimensionnés pour créer des liens avec les structures d’aval à l’échelle nationale.

L’horizon semble encore plus bouché pour les personnes transférées dans l’attente d’un passage au Centre national d’évaluation (CNE) de Fresnes ou de Réau, à l’issue duquel elles seront affectées dans un établissement pour peines. Elles constituaient 27% des arrivants à Troyes-Lavau en 2024. Quittant une prison où elles avaient pu commencer des démarches de réinsertion (soins, travail, formation, etc.), et ne sachant pas quand ni où elles seront de nouveau transférées, elles ne sont pas en situation de faire évoluer leur projet de sortie. D’autant plus que leur temps de présence dans l’établissement n’est pas forcément compatible avec les délais de la juridiction de l’application des peines qui statue sur leurs requêtes : « On n’a pas de prise sur les délais, souligne Justine Pedron. Quand ils font une requête, j’interroge le CNE pour connaître approximativement leur date de départ. Si ce sont des requêtes qui demandent du temps, comme un aménagement de peine, je les préviens que je ne pourrai pas statuer. » Parfois, ce temps vide de l’attente se prolonge après le passage au CNE, qui aurait dû se conclure par une affectation définitive : « Parfois ils repassent par Troyes après le CNE, mais ce n’est pas adapté ! C’est une maison d’arrêt, ici ! », tempête Mickaël Idiart.

Le mirage de la semi-liberté

Pour l’ensemble des personnes transférées dans le cadre de désencombrements ou de transits vers le CNE, les 50 places de semi-liberté dont Gérald Darmanin a annoncé l’ouverture n’apportent aucune solution. « La semi-liberté n’a que peu de sens si la personne en faisant l’objet n’est pas du secteur et n’a pas de volonté de s’y implanter », rappelle un communiqué de presse du bureau local de la CGT Insertion Probation[5]. Or la population carcérale préparant une sortie dans le département est trop faible pour que ces places supplémentaires soient pourvues. Au contraire, la direction interrégionale de Strasbourg, faisant le constat que les 35 places de semi-liberté prévues à l’ouverture de l’établissement étaient bien supérieures aux besoins, en a fermé 23 en novembre 2024 pour n’en conserver que 12.

Et surtout, le régime de la semi-liberté, censé être tourné vers l’extérieur et n’offrant généralement pas un accompagnement renforcé, n’apparaît pas comme une solution adaptée aux besoins d’une population carcérale touchée massivement par la précarité économique et résidentielle, l’isolement et les addictions, d’autant plus dans ces établissements de désencombrement où l’administration transfère prioritairement les personnes isolées. « Pour des personnes désinsérées, qui souvent souffrent d’addiction, le taux d’échec est élevé, et on sait qu’il y aura des retraits de semi-liberté, déplore Justine Pedron. Ce n’est pas une solution à la hauteur des placements à l’extérieur par exemple, qui bénéficient d’un accompagnement important. » L’absence de soins psychiatriques est particulièrement problématique au quartier de semi-liberté : leurs occupants, n’ayant plus accès à l’unité sanitaire de la détention, sont censés organiser leur suivi médical à l’extérieur, mais ne parviennent même pas à faire renouveler leur ordonnance.

À l’intérieur, un accompagnement sous-dimensionné

L’inflation de places de prison dans l’Aube, décidée dans une pure logique de gestion de flux à l’échelle nationale, entraîne une inflation des besoins sanitaires et sociaux, à laquelle ni la détention, ni le tissu associatif, les acteurs économiques et les services publics de ce département rural ne peuvent faire face.

Les manques sont criants en détention, malgré les efforts déployés par les Spip (services pénitentiaires d’insertion et de probation). Pour le suivi sanitaire, qui apparaît souvent comme prioritaire avant de pouvoir s’inscrire dans un projet de réinsertion, un même médecin généraliste coordonne les soins à Troyes-Lavau et à Villenauxe. Une psychiatre de l’Établissement public de santé mentale de l’Aube assure des consultations aux patients des deux établissements, mais uniquement en visiophonie. Seules deux psychologues interviennent à Villenauxe. « J’ai demandé à voir une psychologue à mon arrivée et je ne l’ai jamais vue, en dix mois de détention », témoigne Gérald. Pour l’ensemble des personnes détenues, les conséquences sont lourdes sur la préparation à la sortie, avec des besoins de soins non pris en compte et des dossiers qui n’avancent pas : « Il y a des obligations d’expertise psychiatrique pour les permissions de sortir et les aménagements de peine, mais l’expert psychiatre ne se déplace pas à Villenauxe, donc on est bloqué », dénonce Justine Pedron. Le problème a été soulevé en commission régionale d’aménagement de peine, sans qu’il n’ait été trouvé de solution. L’ouverture du troisième bâtiment va donc exposer un nombre croissant de personnes condamnées à un blocage de leur parcours d’exécution de peine.

Les moyens consacrés par l’administration à la réinsertion au sein des établissements ne sont pas non plus à la hauteur des enjeux. Les rapports d’activité 2024 font état d’une offre de travail insuffisante en détention, ne correspondant qu’à « moins de 50% de l’objectif » à Troyes, et en baisse de 39% à Villenauxe pour le travail en atelier. Sur les trois formations professionnelles disponibles à Villenauxe, qui ont bénéficié à 40 personnes au total en 2024, une n’est plus accessible en 2025, faute d’organisme volontaire pour l’assurer. Quant aux activités, le budget alloué par l’administration pénitentiaire est extrêmement bas : 19 000 euros en 2024 pour le centre pénitentiaire de Troyes-Lavau, soit 40 euros par personne détenue. Les Spip doivent donc multiplier les partenariats extérieurs, activité chronophage ne pouvant se substituer à une politique d’insertion volontariste. En zone rurale, trouver des intervenants pour assurer ces activités est également un défi. Aussi, celles-ci ne profitent finalement qu’à une part minoritaire des personnes détenues.

Et encore, celles qui en bénéficient sont parfois entravées par les sous-effectifs de personnel pénitentiaire : « C’est difficile de se rendre aux activités, ou aux entretiens avec le Spip, parce que souvent il n’y a personne pour nous ouvrir la porte », souligne Jean, incarcéré à Villenauxe depuis décembre 2024. Face aux manques récurrents d’effectifs de surveillants, le centre de détention fonctionne en bonne partie en régime fermé. « C’est une maison d’arrêt, en fait ! », ironise Gérald. Si 50 postes ont été pourvus à l’automne pour occuper les postes vacants et faire face à l’augmentation de la capacité de l’établissement, les acteurs locaux doutent que les problèmes d’effectifs soient durablement résolus, les salarié·es étant peu désireux·ses de s’installer dans cette zone particulièrement enclavée et désertée par les services publics.

À l’extérieur, un tissu économique et social insuffisant

Le département souffre par ailleurs d’une pénurie de places d’hébergement, avec seulement deux centres d’hébergement, sept places en placement extérieur, et aucune structure spécialisée en addictologie, les plus proches se trouvant à Reims et à Dijon, villes non reliées par le réseau ferroviaire. Avec l’augmentation de la capacité du centre de détention, « les centres d’hébergement ne pourront pas suivre, et les sorties à la rue vont se multiplier », prévoit Mickaël Idiart. Les personnes détenues étrangères, prioritairement visées par les transferts de désencombrement, sont particulièrement exposées au risque de sortie à la rue, dans la mesure où la préfecture ne répond plus aux demandes de titres de séjour depuis plusieurs mois, et assigne à résidence dans l’Aube des personnes sous obligation de quitter le territoire français (OQTF), « ce qui revient à les assigner à la rue », commente le responsable syndical.

Quant aux perspectives d’insertion professionnelle, elles sont très minces. Comme le souligne le communiqué de presse de la CGT Insertion Probation après la visite du garde des Sceaux à Troyes, « le département de l’Aube est le deuxième département au plus haut taux de chômage et taux de pauvreté du Grand Est »[6]. Au plan régional, la stratégie de désencombrement consiste pourtant à déplacer des personnes condamnées venant des maisons d’arrêt des départements les plus densément peuplés du Grand Est, qui sont aussi dotés des plus grands bassins d’emploi, vers des prisons des départements ruraux, comme l’Aube ou la Meuse[7]. Et le maillage de structures d’insertion professionnelle n’est pas suffisant pour permettre d’accompagner les personnes détenues dans leurs démarches. La présence de France Travail à Villenauxe-la-Grande, déjà insuffisante avec deux permanences par mois, soit 14 personnes rencontrées au maximum, n’a pas été revue à la hausse pour faire face à l’augmentation des effectifs dans l’établissement depuis l’automne.

L’exemple de l’Aube illustre clairement les impasses de décisions politiques ne visant qu’à déplacer les personnes détenues d’un endroit à un autre plutôt que de traiter les causes de la surpopulation carcérale : sans prendre en compte les besoins des prisonnier·ères et les contextes locaux, la réinsertion est sacrifiée au profit d’une gestion des flux dont les personnes détenues ne sont que des variables d’ajustement.

Par Odile Macchi

Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°128 – Préparation à la sortie de prison : le grand renoncement

 

[1] « Surpopulation carcérale. Gérald Darmanin accélère la construction de 3000 places de prison en préfabriqué », Le Figaro, 13 avril 2025.

[2] Communiqué de presse de François Baroin, maire de Troyes, président de Troyes Champagne Métropole, 14 avril 2025.

[3] Direction de l’administration pénitentiaire, Statistiques des établissements et des personnes écrouées en France, 1er novembre 2025.

[4] Bien qu’essentiellement composé de places de maison d’arrêt (et d’un quartier de semi-liberté de 12 places), le centre pénitentiaire de Troyes-Lavau accueille 81% de personnes condamnées. Chiffres au 1er novembre 2025, source : Tribunal judiciaire de Troyes.

[5] « Une place de prison pour 250 habitants ! La politique du jusqu’au boutisme carcéral dans l’Aube ! », communiqué de presse de la CGT Insertion Probation 88/10-52, 14 août 2025.

[6] « Visite du garde des Sceaux dans l’Aube : Halloween passe, les cauchemars restent ! », communiqué de presse de la CGT Insertion Probation 88/10-52, 7 novembre 2025.

[7] La Meuse abrite deux centres de détention de près de 750 places au total, pour 184 000 habitants.