Engrenage carcéral : la part des juges

C’est incontestable : en France, on enferme de plus en plus, et de plus en plus longtemps. Les juges, rouage central de cette machine folle, en sont-ils les artisans volontaires ou les victimes plus ou moins consentantes ? Ont-ils le pouvoir d’y résister ? Analyse d’un engrenage peut-être pas si inéluctable.

En 2015, plus de 275 000 peines de prison ont été prononcées, dont près de 125 000 en tout ou partie ferme. C’est la peine préférée des juges, loin devant toutes les autres (1). Pourtant, d’après la loi, l’emprisonnement devrait être utilisé de façon exceptionnelle, réservé aux infractions les plus graves, et n’être prononcé qu’en dernier recours quand les autres solutions paraissent inadaptées. Même constat pour la détention provisoire : en l’attente d’un procès, la liberté devrait être la règle et l’enfermement l’exception. Mais en dépit de ce principe, près de 20 000 personnes sont enfermées sous le statut de prévenu. Et leur nombre a augmenté de 18 % ces trois dernières années. Condamner un individu à la prison ou le placer en détention provisoire, c’est pourtant le soumettre à des conditions bien souvent attentatoires à la dignité, dans des établissements au bord de l’explosion. C’est aussi, en aggravant la désaffiliation sociale des personnes, prendre le risque de les faire réellement basculer dans la délinquance ou de les y ancrer, ainsi que l’ont montré nombre d’études sur la récidive. Alors pourquoi les juges s’évertuent-ils à s’engouffrer dans cette impasse ? Et le juge est-il seul « maître du temps et du nombre de détenus » (2), comme l’affirme l’ex-directeur de l’administration pénitentiaire Philippe Galli ? Quelle est la part de responsabilité des magistrats dans ce désastre humain et social ?

©Yann Damezin

Petites mains d’une politique répressive

« Nous, on applique les textes. » Pour Virginie Duval, présidente de l’Union syndicale des magistrats (organisation majoritaire de centre droit), comme pour bon nombre de juges, le choix des peines est d’abord celui du législateur. Aussi, l’inflation législative répressive des années 2000 – avec l’aggravation des sanctions pour certains délits commis en récidive, la multiplication des circonstances aggravantes et la création de nouvelles infractions passibles de prison – continue de produire ses effets. Cet emballement sécuritaire a conduit les juges à devoir composer avec un corpus législatif pétri de paradoxes : en même temps que la loi enjoint aux juges d’éviter autant que possible la peine de prison, elle est omniprésente dans le code pénal, qui en fait la peine de référence, la valeur étalon. De la mendicité agressive à l’occupation d’un hall d’immeuble en passant par le signalement de la présence d’un contrôleur dans les transports publics, « quasiment tous les délits sont passibles de prison. Mêmes les peines alternatives ne sont pas totalement déconnectées de la prison : la violation d’un travail d’intérêt général ou le non-paiement d’un jour amende peuvent ainsi conduire à la prison », souligne Laurence Blisson, secrétaire générale du Syndicat de la magistrature, classé à gauche. « Ceci étant, la loi fixe les maximums encourus. Rien n’oblige les juges à les prononcer », note la magistrate. Un exercice d’équilibriste, y compris et peut-être encore plus sous la gauche. Elle cite l’exemple des circulaires émises par Christiane Taubira sur l’apologie du terrorisme au lendemain des attentats de janvier 2015 : « Il est à la fois question d’individualisation et de réponse ferme et systématique, même pour les mineurs. Qu’est-ce que ça produit concrètement ? Une sur-répression massive sur une infraction qui, à peine trois mois auparavant, n’était pas jugée en comparution immédiate, et qui aboutit très concrètement à des incarcérations. »

Services surchargés et manque de temps pour (bien) juger

Conséquence de cette surenchère répressive, les tribunaux sont surchargés et manquent de moyens pour y faire face. Pour Sophie Combes, vice-présidente du tribunal de grande instance de Bobigny et membre du Syndicat de la magistrature, « c’est un problème de robinet : on a trop d’affaires à juger ». Les tribunaux sont encombrés par des contentieux de masse, et en premier lieu, les délits routiers, qui relevaient autrefois du domaine administratif (conduite sans permis ou sans assurance, conduite en état d’ivresse, etc.) (3) Autre contentieux massif : les infractions à la législation sur les stupéfiants. « Le jour où l’on réfléchira à une dépénalisation, y compris dans le domaine du cannabis, on pourra reparler de qualité de la décision », estime ainsi la magistrate (4).

©Ugo Panico

En juin dernier, les juges d’instruction du tribunal de Créteil manifestaient contre la surcharge de leur service, qui pèse sur la durée des détentions provisoires. Les très longs délais pour obtenir une date d’audience en tribunal correctionnel poussent aussi les parquets à préférer la comparution immédiate. « Il ne faut pas se leurrer, on est dans un raisonnement où la gestion prend aussi sa part », reconnaît Marie-Blanche Régnier, vice-procureur au tribunal de Marseille et déléguée régionale du Syndicat de la magistrature. Or, « le choix de ce mode de poursuite augmente la probabilité d’incarcération ». Procédure de jugement rapide, la comparution immédiate est aussi plus répressive dans son esprit : alors que dans une audience traditionnelle, la personne ne peut être immédiatement incarcérée que si la peine prononcée est supérieure à un an (5), en comparution immédiate, le condamné peut être envoyé directement en prison quelle que soit la longueur de la peine dont il écope. Dans cette « justice d’abattage », les personnes jugées sont bien souvent réduites à l’infraction qui les a conduites devant le tribunal et à leur casier, faute de temps pour examiner leurs parcours et contexte de vie. Réfléchir à la peine la plus adaptée nécessite du temps et des informations dont ne disposent souvent pas les magistrats au moment de rendre leur jugement, particulièrement en comparution immédiate. Dans ces conditions, « la facilité, c’est la peine de prison », déplore Sophie Combes. Aussi, pour Jean-Claude Bouvier, également membre du Syndicat de la magistrature, c’est bien la clé du problème : la justice doit se donner le temps de l’évaluation de la situation des justiciables si elle veut en finir avec le tout-carcéral.

Des alternatives jugées insuffisantes faute de moyens

Sophie Combes regrette aussi le manque de moyens dévolus aux alternatives à la prison. « On voit parfois passer des personnes qui en sont à quatre, cinq conduites en état alcoolique en ayant déjà été condamnées à un SME [sursis avec mise à l’épreuve]… Là, on est vraiment découragés. On ne sait plus quoi faire. » Alors que la contrainte pénale a été précisément créée pour ce type de profils, les juges ne s’en saisissent pas. Motif généralement avancé par les réfractaires ? « On sait que », dans telle juridiction, « il n’y a pas vraiment de contenu derrière ». Pour Virginie Duval, « la question est : ces peines sont-elles bien exécutées par l’État ? Bien accompagnées ? Un SME sans les soins, sans accompagnement à la réinsertion, ça ne marche pas ! Le problème, c’est que l’on fait tout peser sur la justice. On ne se pose pas la question des minimas sociaux, des dispositifs d’accès aux soins… Vous entendez les ministères de la Santé, du Travail se poser ces questions-là et se mettre autour de la table pour discuter ? La justice, on la laisse seule pour gérer ça. Forcément, elle n’y arrive pas ! » L’absence d’évaluation de lois prises dans l’urgence se conjugue à l’extrême parcellisation du travail judiciaire – chaque professionnel intervenant, selon sa spécialité, à un moment limité du parcours des justiciables, sans jamais en avoir de vue d’ensemble – pour donner l’impression à certains de se sentir « embarqués dans une machine folle ». « Certes, ce sont les magistrats qui prononcent des peines de prison. Mais cette organisation et cette absence d’évaluation ne nous permettent pas de prendre du recul sur la façon dont nos décisions, prises les unes avec les autres, créent une politique pénale qui à son tour produit ses effets sur le taux de détention, et, in fine, d’occupation des prisons », explique un juge.

Si ces facteurs externes, structurels, indépendants du bon vouloir des magistrats, jouent un rôle incontestable dans leur propension collective à enfermer, d’autres, qui tiennent aux pratiques professionnelles, méritent aussi d’être questionnés. À commencer par le raisonnement judiciaire lui-même.

Le principe de « gradation de la réponse pénale », délétère et discutable

©Yann Damezin

« La logique judiciaire fait que, lorsqu’une personne déjà condamnée une ou plusieurs fois commet une nouvelle infraction, forcément les peines vont en s’aggravant. Cela dérive du principe de personnalisation de la peine : la personnalité, c’est la situation professionnelle, familiale, etc. Mais c’est aussi le casier judiciaire », soutient Antoine Pesme, vice-procureur au tribunal de Créteil. Indépendamment des cas de récidive légale, « il doit y avoir une gradation de la réponse pénale, poursuit-il. Quand on voit que quatre ou cinq peines ont déjà été prononcées, on n’a plus le choix. » Un discours tenu par la grande majorité des magistrats sur le ton de l’évidence et dont on peut quotidiennement voir la mise en pratique dans n’importe quel tribunal correctionnel.

Pourtant, ce raisonnement, qui « empoisonne le fonctionnement de la justice et est responsable d’une grande partie des entrées en prison », d’après le chercheur Sacha Raoult, n’est pas totalement fondé en droit (6). Surtout, il a pour effet de déconnecter la peine de la gravité des faits. Ainsi un homme se retrouve-t-il condamné à trois mois de prison pour avoir volé, sans violence, un téléphone et deux cigarettes (7). Il conduit aussi à réduire la personnalité au casier judiciaire, et à occulter tout une série de facteurs qui pourraient jouer un rôle dans le passage à l’acte délictuel, comme une situation d’extrême précarité, des troubles psychiques ou une problématique addictive qu’un accompagnement inadapté, lors d’une peine antérieure, n’aurait pas permis de faire évoluer. Considérer simplement « qu’une chance a été donnée, qu’elle n’a pas été saisie et qu’il faut donc sévir », c’est en outre refuser de tenir compte de deux réalités largement démontrées par les recherches sur la désistance : tout d’abord, « taper » plus fort, plus sévèrement n’est en réalité pas plus dissuasif (8). Ensuite, la sortie de la délinquance se fait rarement de façon linéaire, sans accroc. « Pour des personnes en proie à des addictions très lourdes, en particulier, cette logique n’a pas de sens. Évidemment qu’il va y avoir des rechutes, la commission de nouvelles infractions, tant que la problématique addictive n’aura pas été entièrement résolue, ce qui peut prendre du temps. On applique pourtant cette logique de façon froide, presque automatique, sans s’interroger sur le sens de cette peine et les effets que la détention pourra avoir sur la situation de la personne », déplore Laurence Blisson.

Mimétisme, autocensure et anticipation

En matière de détention provisoire aussi, certains mécanismes interrogent. « Je suis parfois face à des individus dont il serait totalement injuste, compte tenu de ce qu’ils ont fait, de les laisser en liberté par rapport à tous ceux, dans les cabinets de mes voisins, dont je sais qu’ils ont fait des choses moins graves, qui pourtant sont en prison, défend un juge d’instruction. Si 90 % de mes collègues incarcèrent pour les mêmes faits, je vais aussi incarcérer. » Un effet d’entraînement qu’une magistrate, amenée à siéger en comparutions immédiates, dit retrouver lors des délibérés. « Il m’arrive de suggérer que la prison n’est peut-être pas appropriée à la situation qu’on a devant nous. Mais le président de la chambre est comptable de sa jurisprudence, s’il envoie en prison habituellement pour le même type de faits, il ne va pas changer ses pratiques parce que je ne suis pas d’accord avec lui. »

Un autre paramètre jouerait parfois défavorablement pour le justiciable : la prise en compte, par anticipation, d’un éventuel appel du parquet dans la détermination de la peine. Un magistrat raconte : « Parfois, le président de la chambre te dit : « Si on vous suit, le proc’ va faire appel, c’est sûr. » Et comme on sait que la cour d’appel va, elle, mettre quatre fois plus… Imaginons : le parquet demande six mois avec mandat de dépôt. Nous, on opterait bien pour une contrainte pénale, mais on sait que le parquet va faire appel, et qu’alors ça n’est pas six mois qu’il va prendre, mais un an. On se dit : « Bon, ça vaut peut-être la peine de mettre trois mois avec mandat de dépôt directement. » C’est aussi ça un délibéré : un compromis dans lequel le prévenu n’a pas la voix prépondérante. Le parquet un peu plus. » Autre forme d’anticipation aux effets délétères : l’éventualité qu’un condamné puisse voir ensuite sa peine aménagée par un juge de l’application des peines encouragerait certains magistrats à prononcer de courtes peines de prison afin de « marquer le coup ». Or, même si la loi le permet, rien n’assure que la peine sera effectivement aménagée.

Enfin, « mieux vaut une peine inadaptée exécutée qu’une peine appropriée dont on craint qu’elle ne le soit pas », disent en substance les professionnels pour justifier le placement en détention de condamnés à de courtes peines. Ils expliquent en effet utiliser le mandat de dépôt lorsque les justiciables n’ont pas d’adresse personnelle fixe, de crainte qu’ils ne se présentent pas à la convocation du juge de l’application des peines. La préoccupation des politiques pour « l’exécution effective des peines » est ainsi largement partagée par les professionnels. Au détriment de celle de leur sens…

« La peine efficace »… une vision hors-sol et à courte-vue

©Lilas Cognet

« Il n’y a qu’une réponse d’urgence efficace pour prévenir le renouvellement d’infractions, c’est la prison. » Pour cet autre magistrat, « il faut distinguer les temps de parcours. D’abord la neutralisation, ensuite l’insertion. Je pense que la fermeté n’est pas incompatible avec l’aménagement de peine. » Une position qui ne résiste pas à l’épreuve des faits. C’est en effet oublier que 98 % des personnes incarcérées pour des peines de moins de six mois ne bénéficient pas d’un aménagement (9) et que la détention se solde alors en réalité par une sortie sèche. Bien des juges « opèrent une distinction entre ce qu’est la prison par principe, et ce qu’elle est concrètement, analyse Laurence Blisson. La prison n’est pas appréhendée dans sa réalité concrète, dans tout ce que peut représenter le quotidien carcéral, la surpopulation, les difficultés pour accéder aux activités, pour bénéficier d’un suivi avec un CPIP [conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation] et décrocher un aménagement de peine… » Des visites régulières des établissements pénitentiaires sont pourtant prévues par le code de procédure pénale, notamment pour les juges de l’application des peines et les juges d’instruction. Mais combien s’y conforment ? En outre, cette obligation ne concerne pas les juges du siège, qui pourtant sont ceux qui condamnent. Si bien que, sortis des deux semaines de stage en prison qu’ils auront effectué dans le cadre de leur formation, certains magistrats peuvent ne jamais remettre les pieds dans un établissement pénitentiaire.

« Est-ce que la question de la surpopulation est présente à l’esprit du procureur et du juge ? » Marie-Blanche Régnier en doute. Si selon elle, ce paramètre devrait être pris en compte « dans les situations ou plusieurs options sont possibles », d’autres y sont rigoureusement opposés, alors même que la loi du 15 août 2014 précise qu’elle devrait être prise en considération au moins au stade de l’exécution des peines (10). « Ce critère ne peut entrer en ligne de compte, ou alors on accepte que pour les mêmes faits, on puisse être condamné à de la prison à un endroit et pas à un autre », s’entend-on généralement répondre. C’est pourtant, de fait, déjà le cas (11). Mais bizarrement, les mêmes qui se dressent contre le principe d’un numerus clausus pour les prisons semblent, à l’inverse, appliquer ce principe en matière de probation : nombreux sont les juges qui expliquent ne pas prononcer autant de mesures de probation qu’ils le souhaiteraient en raison de Spip surchargés… et donc préférer la prison.

« La prison, à l’heure actuelle, ne réinsère pas, c’est clair », reconnaît Virginie Duval… Avant de poursuivre, pour justifier la tendance des juges à préférer la détention : « Mais en même temps, une alternative appliquée sans un service de probation qui ait les moyens de faire son travail, ça ne réinsère pas non plus, ça ne sert à rien. » Des propos qui trahissent une contradiction relevée par Laurence Blisson : « La prison peut être absolument vide de sens, ça ne pose pas de problème au juge. Par contre, si une alternative à la prison n’a pas un contenu suffisamment structurant, suffisamment élaboré, alors les juges ne la choisissent pas. Autrement dit, on préfère un temps carcéral vide à un temps de probation pas très plein », analyse-t-elle. Car au fond, et c’est bien le problème, la question de l’utilité de la peine – que ce soit pour la victime, le condamné, ou la société dans son ensemble – n’est pas la préoccupation première du juge.

Punir avant tout

« Le raisonnement des juges, c’est : « Est-ce qu’il mérite la prison ? » Et c’est seulement dans un second temps, parce que l’on aura répondu négativement à cette question, que l’on réfléchira à la meilleure alternative dans l’intérêt de la société. La prison est vraiment l’alpha et l’omega de la réflexion », confie un magistrat.

L’obsession du juge, c’est la punition. Et le problème, c’est que les magistrats manquent cruellement d’imagination – ou d’empathie – en la matière. Exit les travaux d’intérêt général, les jours amende et la contrainte pénale : « La seule peine perçue comme suffisamment sanctionnatrice, c’est la prison. C’est très bien de faire des peines alternatives, mais tant qu’elles n’auront pas une dimension punitive assez évidente, les juges ne les prononceront pas », poursuit ce magistrat. Punir avant tout donc. Quitte à faire passer la protection de la société au second plan. La ministre de la Justice Nicole Belloubet ne dit d’ailleurs pas autre chose lorsqu’elle affirme qu’une peine « a pour vocation de punir – c’est sa mission première –, de protéger la société et de réinsérer » (12). Aussi, si certains juges sont bien conscients que la prison est la peine la moins efficace en termes de prévention de la récidive et qu’elle peut « nuire à la personne et même à la société », ils considèrent que c’est le prix à payer : « Cette nuisance fait partie du jeu. »

Mais si l’on pourrait espérer mieux de nos magistrats, on aurait tort de leur jeter trop vite la pierre : bien qu’ils aient une responsabilité particulière, les magistrats étant « les acteurs les plus visibles de cette normalisation de la peine d’emprisonnement », leur discours et leurs pratiques ne font que « refléter un sentiment général nourri par la rhétorique punitive du politique », analyse Didier Fassin. « On dit que la justice est laxiste alors qu’il n’y a jamais eu autant de monde en prison ! On essaie toujours de s’en dégager, mais c’est compliqué », reconnaît Virginie Duval. Un magistrat abonde : « En tant que praticien, on subit une pression très forte : on vit quand même une période où l’on voit des policiers manifester de nuit pour protester contre le laxisme des juges ! Les policiers nous le renvoient, l’autorité politique élue aussi. C’est difficile d’en faire abstraction. » D’autant qu’une mauvaise habitude s’est installée chez nos politiques : à chaque fois qu’un fait divers survient, la chasse aux sorcières est ouverte sur la scène médiatique. Pour peu que l’accusé soit déjà connu de la justice et ait commis les faits dans le cadre d’un aménagement de peine ou d’une libération conditionnelle, le juge qui a prononcé la mesure est cloué au pilori. Une dérive qui « pèse inévitablement sur les pratiques professionnelles, explique la chercheuse Virginie Gautron. Ils « ouvrent le parapluie », se protègent en enfermant plus facilement et libérant moins. »

« Je suis entrée en fonction en 2010. Après l’affaire Tony Meilhon (13), en 2011, j’ai vu les collègues changer, se souvient Laurence Blisson. En tant que JAP [juge de l’application des peines] (14), ça demande un vrai travail sur soi de ne pas laisser un fait divers et la culpabilisation politique et médiatique qui l’accompagne polluer nos pratiques et renverser la logique qui devrait prévaloir. » Dans un contexte où les attentats terroristes se succèdent, difficile, pour les juges, de ne pas se laisser envahir. Pourtant, c’est aussi et peut-être surtout aux professionnels qu’il revient de tenter de faire bouger les lignes.

Résistance et innovations pour renverser la vapeur

Car les juges ont aussi le pouvoir de faire évoluer l’opinion. « On voit bien que, dans les années qui précèdent l’abolition de la peine de mort, les cours d’assises en prononcent moins, parce que l’opinion se prépare, et les juges préparent l’opinion » (15), souligne la journaliste Pascale Robert-Diard (16). Sans aller jusqu’à révolutionner le paradigme punitif, certains juges tentent de résister, à leur échelle, en refusant de céder au fatalisme et à la facilité. « Il n’y a pas les structures adéquates ? Tant pis ! Si vous ne prononcez pas ces mesures [en milieu ouvert], il n’y aura jamais les structures. Si vous les prononcez, les moyens finiront par suivre », s’insurge Marie-José Marand-Michon, juge pour enfants et membre du Syndicat de la magistrature. Elle cite l’exemple de deux juges de l’application des peines qui ont engagé un bras de fer avec l’administration pénitentiaire au début des années 2000 : « Ils prononçaient des semi-libertés et, invariablement, l’administration pénitentiaire leur répondait : « Il n’y a pas de places dans ce quartier, ce détenu va devoir rester en détention. » Une avocate s’est emparé de leur dossier le plus emblématique, a saisi le tribunal administratif d’Évry, et a obtenu la condamnation de l’administration. Donc on peut effectivement faire bouger les lignes, mais c’est un combat de longue haleine et peu de magistrats s’y collent. »

Certains se battent pour faire appliquer l’existant. D’autres innovent, pour le faire évoluer. Des juges de l’application des peines ont lancé une expérimentation il y a quelques années à la prison de Fresnes, afin d’améliorer le repérage des détenus pouvant faire l’objet d’un aménagement de peine, dès le quartier arrivant. À Bobigny, un dispositif expérimental de prise en charge des personnes récidivistes en proie à des addictions vise, dans le cadre d’un ajournement avec mise à l’épreuve, le prononcé de peines alternatives à l’incarcération (17). À Beauvais, c’est un procureur qui a décidé d’agir en amont des poursuites, pour des personnes sujettes à une addiction. Mais Jean-Claude Bouvier, qui œuvre en ce sens en praticien éclairé et éclaireur depuis la première heure, prévient : « Ces initiatives n’auront de poids qu’à partir du moment où elles s’inscriront dans un contexte de promotion d’une politique. Dans un contexte d’expérimentation de dispositifs, dans un contexte de sensibilisation de l’opinion publique. » Aux décideurs de prendre leurs responsabilités.

Par Laure Anelli



L’absence du justiciable à l’audience, un obstacle contournable

Pour Ludovic Fossey, vice-président de l’Association nationale des juges de l’application des peines (Anjap), le premier frein au développement des alternatives reste l’absence du prévenu à l’audience*. « D’abord parce qu’une peine en milieu ouvert suppose un minimum d’adhésion », estime le praticien. Ensuite parce qu’en l’absence du prévenu, « vous êtes quasiment obligé de prononcer une peine d’emprisonnement ferme tant la question des modalités d’exécution devient complexe ». Et c’est pour les mêmes raisons qu’un aménagement de peine est difficile à prononcer en l’absence d’une évaluation fine de la situation du justiciable : « Pour un placement sous surveillance électronique par exemple, il faut être sûr que la personne dispose bien d’un lieu d’hébergement fixe. Pour une semi-liberté, il faut savoir si les horaires de travail de la personne collent avec ceux du centre de semi-liberté, etc. » Dans les faits, l’absence à l’audience multiplie par sept la probabilité d’un emprisonnement ferme**. De même, dans le cas où un mandat de dépôt n’a pas été décerné à l’audience et que le justiciable a écopé d’une peine de prison aménageable, ne pas se rendre à la convocation chez le juge de l’application des peines peut être fatal : « À Paris, on aménage 50 % des courtes peines. La moitié qui ne l’est pas, ce sont soit des gens qui ont été incarcérés entre temps pour d’autres faits, soit des gens qui ne se sont pas présentés. Si le justiciable se rend à la convocation, dans 95 % des cas on aménage la peine. » Pour le praticien, le problème des absences est crucial. Or, la marge de manœuvre existe pour améliorer la situation et, in fine, limiter les emprisonnements fermes prononcés « par défaut » – au sens non juridique du terme. « Ce n’est pas forcément de la mauvaise volonté. On convoque les gens des mois à l’avance. Entre temps, ils ont pu oublier la date ou se tromper de jour… La plupart des personnes que l’on voit défiler ne sont pas tellement du genre à avoir un agenda, le rapport à l’écrit et aux documents administratifs est parfois compliqué, notamment pour les étrangers. » Il pense à une solution simple pour accroître le taux de présence à l’audience : « Envoyer des SMS aux gens pour leur rappeler la date de l’audience. Une expérimentation a été faite à Paris en matière de procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC). Ils ont mis en place un système de rappel par SMS et ils ont doublé le taux de présence. Il faut absolument généraliser cela, et améliorer la signalétique dans les tribunaux. »

*On parle ici des personnes condamnées en leur absence alors qu’elles ont été notifiées de la date de l’audience, et non des personnes jugées par défaut (celles que la justice n’a pas réussi à retrouver pour leur notifier la date d’audience).
**Virginie Gautron et Jean-Noël Retière, « Des destinées judiciaires pénalement et socialement marquées », in Danet J. (coord.), La réponse pénale. Dix ans de traitement des délits, Rennes, PUR, 2013.


(1) Sur 573 320 peines prononcées en 2015. On compte 206 183 amendes, 150 677 sursis avec ou sans mise à l’épreuve et 63 637 peines alternatives (jours amendes, travail d’intérêt général, suspension de permis de conduire).
(2) Philippe Galli, « Les prisons souffrent d’un « management archaïque » », tribune parue dans Le Monde, 29/06/2017.
(3) Avec 234 000 condamnations, c’est le premier type d’infraction sanctionné par les tribunaux, loin devant les atteintes aux biens (120 000) et les atteintes aux personnes (96 000).
(4) En outre, caractérisées par un grand nombre de personnes mises en cause lorsqu’il s’agit de trafic, ces affaires font souvent l’objet de longues instructions et un seul dossier peut vite amener à de multiples placements en détention provisoire, pour éviter les risques de concertation.
(5) Selon la loi, l’incarcération immédiate n’est possible devant le tribunal correctionnel hors comparution immédiate que si la peine est supérieure à un an ou si les faits sont commis en état de récidive légale (article 465-1 du CPP qui exige une décision spéciale et motivée. Quand un mandat de dépôt n’est pas prononcé, et pour les condamnations inférieures à 2 ans (1 an en récidive) la personne reçoit à l’audience une convocation chez le juge de l’application des peines, qui décidera de la façon dont la peine prononcée sera exécutée (en prison ou sous la forme d’un aménagement de peine). Un principe sur lequel Emmanuel Macron a annoncé vouloir revenir.
(6) Si, pour la récidive légale, les maximums encourus sont doublés et l’octroi des aménagements de peine soumis à des conditions plus strictes, vis-à-vis des réitérants, la loi n’impose pas d’aggraver les sanctions. À l’exclusion de ce cas spécifique : une personne qui a déjà été condamnée à un sursis ne peut l’être une seconde fois – disposition qui n’impose cependant pas de grimper dans l’échelle des sanctions.
(7) « Trois mois de prison pour un vol de portable et de cigarettes », La Voix du Nord, 21/08/2017.
(8) Bottoms, Von Hirsh e.a, Criminal Deterance and sentencing severity, 1999 ; Sonja Snacken, Actes du colloque « L’exécution des décisions en matière pénale en Europe : du visible à l’invisible », DAP/ Ministère de la Justice, 2009.
(9) Étude d’impact du projet de la loi relatif à la prévention de la récidive et l’individualisation des peines, octobre 2013.
(10) Article 707 du code de procédure pénal.
(11) À ce sujet, on peut notamment lire Justice en France. Une loterie nationale, de Dominique Simonnot, La Martinière, 2003.
(12) « Nicole Belloubet : « On marche sur la tête, il faut déverrouiller la justice » », L’Obs, 27/09/2017.
(13) Du nom de l’homme condamné pour le meurtre de Laëtitia Perrais, qui avait des antécédents judiciaires (vols, violences avec arme, viol…) et faisait l’objet d’une mise à l’épreuve pour outrage au moment du meurtre.
(14) Ce magistrat est chargé de fixer les modalités de l’exécution des peines privatives ou restrictives de liberté, en orientant et en contrôlant les conditions de leur application.
(15) Emmanuel Denise, « “Mon monde, c’est l’audience” – Un entretien avec Pascale Robert-Diard », vice.com, 22/09/2017.
(16) Pascale Robert-Diard est journaliste et chroniqueuse justice au journal Le Monde.
(17) « Une alternative à la prison pour les délinquants souffrant d’addictions », Dedans-Dehors n°89, oct. 2015.