Entendre les « usagers »

Davantage de peines de substitution et des incarcérations moins longues, des conditions de détention dignes, un soutien aux liens familiaux, de la formation qualifiante, des aménagements de peine le plus tôt possible, un suivi dès la sortie... Telles sont les principales demandes de groupes de détenus venus expliquer les ressorts de la récidive le 14 février, devant la ministre de la Justice entourée d’un parterre de professionnels.
Une sorte de « parenthèse », loin des cloisonnements habituels.

Les « experts » les plus applaudis pendant l’audition publique de la conférence de consensus auront sans conteste été les « personnes sous main de justice ». Ils étaient huit représentants de groupes ayant planché à Bois d’Arcy, Arles et Angers sur les questions du comité d’organisation. Ils sont venus dire que parmi les « facteurs de récidive », il y a la prison. La prison où « le manque de respect » est de rigueur, parce qu’on y partage une cellule à trois, on y dort à 60 cm de la cuvette des W-C, comme l’explique François. La prison faite d’ennui et d’oisiveté, alors que dans certains établissements, « il n’y a pas d’activités et il faut attendre six mois pour simplement accéder à la salle de sport ». Les détenus qui ont la chance de travailler sont «payés 1,40 euros de l’heure, c’est de l’esclavage, ils n’ont même pas le droit de parler pendant le travail », interpelle-t-il. Même écho de la part de Charlie, qui explique que « la réinsertion commence par la vie quotidienne en détention. L’hygiène est un facteur fort pour le respect de soi et des autres, donc il faudrait un accès quotidien aux douches ». Il poursuit avec la demande de « respect du code de travail, alors que nous cotisons aux différentes caisses sociales » : sont ici dénoncés des « salaires ne permettant pas au détenu de continuer à subvenir aux besoins des siens ».

Une gestion pénitentiaire uniquement « répressive »

Le système carcéral est perçu comme « uniquement répressif » : la « gestion des détenus par l’administration » a ainsi tendance à générer « de la haine, donc de la récidive, qui est une forme de suicide ». Le groupe de Bois d’Arcy demande à cet égard la suppression des quartiers disciplinaire et d’isolement, « qui sont des prisons dans la prison ». A la maison centrale d’Arles, sylvain raconte avoir trouvé « une autre gestion des personnes détenues, privilégiant la parole et l’échange. Quand il y a un problème, avant de mettre la personne au cachot, on essaie d’abord de comprendre les raisons qui ont pu amener la personne à s’énerver, on essaie de l’aider, il y a un système de médiation entre détenus et AP, ça fait du bien d’avoir la parole et de pouvoir être entendus ». L’enjeu n’est pas seulement éthique, ni strictement pénitentiaire, puisque « la manière dont les détenus sont traités influera directement sur leur état d’esprit à la sortie », ajoute Charlie.

Les détenus soulignent aussi toute l’importance du maintien des liens familiaux pour favoriser la réinsertion. Mehdi a été incarcéré à 19 ans, il en a 30 : il vient d’obtenir sa première permission après 11 ans de détention, pour venir témoigner à la conférence de consensus, alors qu’il n’en a jamais eu pour maintenir les liens avec ses femme et enfants. Il dénonce les « conditions indignes » des parloirs de la maison d’arrêt de Fresnes, avec ce muret entre le détenu et son visiteur : « vous n’avez pas le droit de serrer dans vos bras votre femme et vos enfants, ni de les embrasser, sachant que l’instruction peut durer longtemps, d’un à quatre ans ». Et de demander s’il est anormal que des personnes aient ensuite « de la haine en sortant de prison ? » Le groupe d’Angers explique lui aussi que « la façon dont sont traitées les familles peut les décourager » de venir au parloir et le détenu se retrouver seul, sans soutien. Le groupe d’Arles demande la généralisation des unités de vie familiale (UVF), s’appuyant sur l’expérience de Mehdi : « la première fois que j’ai mis les pieds dans une UVF, je me suis senti à nouveau papa et époux, ce que je n’avais plus ressenti depuis des années ».

Prison, « école du crime »

Le groupe d’Angers relate qu’en détention, « on apprend comment obtenir de faux papiers », « on côtoie et on subit la pression des réseaux de la drogue », qui circule abondamment. et de conclure d’une phrase qui déclenche éclats de rire et applaudissements : « vous entrez avec un CAP de voleur à la tire, vous en ressortez avec un Master en criminologie ». Les détenus déplorent tous le manque de préparation à la sortie, qui « devrait commencer dès l’entrée en prison ». Pour Sylvain, il faudrait largement « tabler sur la formation professionnelle qualifiante » dans les établissements pour peine, car le niveau d’études est « très faible » et les détenus craignent d’être « incapables d’évoluer dans un milieu professionnel ». Le groupe de Bois d’Arcy déplore quant à lui la « non présence de Pôle emploi en détention ». et celui d’Angers propose la création d’un « quartier sortants », comme il existe un « quartier arrivants ». Il s’agirait de préparer intensivement la sortie, notamment à travers une aide pour les démarches administratives. Des démarches dont le groupe de Bois d’Arcy souligne la lenteur, même pour un renouvellement de passeport (trois mois) ou une reconnaissance de paternité (« six mois, avec l’adresse de la maison d’arrêt figurant sur l’acte de naissance de l’enfant, à son détriment »). Certains regrettent le manque de présence, et parfois de compétence, des conseillers d’insertion et de probation. d’autres soulignent l’importance de leur travail, demandent que leurs effectifs soient renforcés : « ils ont trop de dossiers », alors qu’ils sont les mieux placés pour favoriser la réinsertion, car « ils connaissent parfaitement le milieu carcéral ».

« Même les plus durs ont envie de changer »

L’importance des aménagements de peine est soulignée, notamment pour les condamnés à de longues peines, « les oubliés du débat actuel», comme le déplorent sylvain et Mehdi. Ils pointent du doigt des détentions provisoires trop longues, qui découragent les familles, empêchent les prévenus « de prendre conscience de la gravité de [leurs] actes, en [les] focalisant sur la procédure ». L’allongement général des quantum de peines est dénoncé, tout comme les périodes de sûreté : « on ne peut pas se projeter dans l’avenir avec des peines de 20-30 ans, on n’en voit pas le bout ». La plupart des libérations conditionnelles (LC) sont accordées trop tard, une fois que le détenu est proche de sa fin de peine : « le détenu est usé, il avait fait tout le nécessaire sans jamais obtenir de LC, il broie du ressentiment, cela n’a plus de sens » ; « Il préfère finir sa peine que d’accepter une LC tardive à laquelle il ne croit plus ». Sylvain suggère des rencontres régulières avec « tous les acteurs » (l’AP, le juge, le CPIP, le détenu), au cours desquelles des objectifs seraient posés, et s’ils sont atteints, l’aménagement de peine serait « garanti ». Il estime nécessaire de sortir du caractère très aléatoire de l’aménagement de peine pour une raison simple : « Quand on commence à tendre la main, même aux plus durs, je n’en connais pas beaucoup qui n’aient pas envie de changer et de retrouver une vie normale ».

Sylvain, Mehdi, François et les autres rappellent ainsi que la prévention de la récidive préoccupe aussi les personnes confrontées à la justice, ces « usagers » qui craignent de ne plus « savoir vivre dehors », d’être « lâchés dans la nature sans encadrement », d’être définitivement « catalogués » et de retrouver leur « milieu naturel, à partir duquel [ils] auront de grandes chances de retourner en prison ». Ils font écho à nombre de facteurs favorisant la sortie de délinquance répertoriés par la recherche internationale : « le soutien de la famille, être traité avec respect par la justice et l’administration, du travail et de la formation qualifiante en prison, des permissions de sortir, des aménagements de peine le plus tôt possible, un encadrement dès la sortie, ne pas retourner dans mon environnement « naturel » »… C’est ainsi que la conférence de consensus aura au moins montré à un large auditoire l’importance d’intégrer dans les débats, mais aussi dans les pratiques, les constats et points de vue des usagers, rejoignant largement ceux d’autres « experts ».

Sarah Dindo