« La plus grande difficulté, c’était la concentration »

Dorothée Quellier, 32 ans, est enseignante de l’Education nationale depuis 2008. De 2012 à 2015, elle s’est rendue régulièrement à la maison d’arrêt de Grenoble-Varces pour y dispenser des cours de philosophie.

Je n’avais aucun a priori quand je suis arrivée en prison. Pour la première séance, je me suis dit : “Je vais peut-être prendre mes jambes à mon cou, mais j’aurais au moins essayé.” Et puis je m’y suis trouvée bien, enseigner en prison est devenu un plaisir – ce qui ne manquait pas d’étonner les détenus. Si j’avais pu, j’aurais fait toutes mes heures là-bas.
L’approche de la philosophie était plus libre qu’avec les lycéens, car il n’y avait pas l’enjeu du diplôme. Nous choisissions les thèmes ensemble, à tour de rôle. La seule contrainte était que les séances soient indépendantes les unes des autres, car la liste des participants changeait sans cesse. Il a fallu trouver une organisation qui soit dans la continuité humaine, plus qu’intellectuelle ; une ligne à suivre entre les parloirs, le travail ou les sorties des uns et des autres.
La plus grande difficulté, c’était la concentration. Le bruit dans les couloirs, le manque de matériel : tout était sujet à distraction.
La première année, je passais mon temps à ouvrir et fermer la porte : je ne voulais pas refuser des gens qui ne pouvaient pas être là les deux heures entières. J’ai fi ni par constituer un petit groupe de cinq-six personnes qui venaient régulièrement. Mais même en petit groupe, c’est difficile de tenir le fil d’un cours sans s’éparpiller. Les détenus ont envie de parler de plein de choses. Le cours était une parenthèse dans leur journée. Ils étaient là pour échanger, discuter et n’avaient pas toujours envie de se concentrer.
Difficile d’arriver à ménager un objectif pédagogique sans les contraindre encore plus qu’ils ne le sont déjà ! Il m’est arrivé d’hausser le ton et de faire des rappels à l’ordre sans que ce soit mal pris. La plupart des détenus avaient un rapport ambivalent à l’école : ils pouvaient ne pas en garder un bon souvenir tout en étant super contents d’avoir un cahier ! Certains étaient très respectueux de l’école et de ses symboles.
Les sujets choisis par les détenus étaient toujours liés à la détention, même indirectement : la conscience, la liberté, se connaître soi-même, la maîtrise de soi… Naïvement, je pensais qu’ils feraient le lien avec le concept de “responsabilité”. On avait fait un abécédaire de la prison pour mes élèves de lycée, et jamais ce mot n’est venu de leur part, encore moins rattaché à celui de “peine”. La prison était pour beaucoup un passage presque obligé dans un parcours de vie, ce n’était pas rattaché intellectuellement à une responsabilité, même si les rapports à la peine étaient très divers parmi les détenus.
Deux aspects se superposent pour rendre difficile la pratique de la philo pour les détenus. Quand on fait de la philo, il faut endosser ses responsabilités, être sujet. Or, d’un côté, ils sont victimes de mauvaises conditions de détention, qui font écran à une réflexion sur la raison de leur peine. De l’autre, toute la structure elle-même, qu’ils le veuillent ou non, est faite pour les infantiliser. La passivité dans laquelle ils sont enfermés les empêche de se positionner comme un “sujet philosophique”. Ils auraient même presque tendance à être terriblement obéissant, ce qui est tout le contraire de la posture philosophique. La première finalité du cours était, dans l’idéal, d’arriver à mettre à distance un certain nombre d’idées ou de réactions qu’on pourrait juger problématiques et d’arriver à les penser en commun. La seconde était de leur donner l’opportunité d’être entendus individuellement, d’être considérés comme des personnes à part entière, singulières et de pouvoir avoir une conversation avec quelqu’un d’autre qu’un surveillant.
Finalement, enseigner en prison, c’était comme à l’extérieur : parfois il se passe quelque chose, parfois pas, selon la fatigue, etc. Il y a eu de beaux moments, de belles rencontres pendant ces cours, du détenu qui livre les repas et vient échanger dix minutes à celui qui soutient sa thèse dans la salle des cultes – un grand moment pour le thésard… et son jury ! »

Recueilli par Milena Le Saux-Mattes