Toute personne détenue a vocation à rejoindre la société au terme de sa peine : cette évidence est largement perdue de vue dans les prisons françaises. Entre la faiblesse des moyens consacrés à l’insertion et les effets contre-productifs de l’enfermement, beaucoup de prisonnier·ères retrouvent la liberté dans des conditions délétères. Au risque de se retrouver rapidement, de nouveau, derrière les barreaux.
« Je suis sortie de là complètement détruite », souffle Nathalie L. « J’avais tout à reconstruire en même temps, avec l’impression d’être un sous-citoyen », se souvient
Yannick D. Dans le récit des personnes passées par la case prison, la sortie n’est pas seulement décrite comme une libération, mais aussi, souvent, comme un immense défi. La nécessité de trouver un toit, de quoi vivre et payer ses dettes, d’accomplir de nombreuses démarches administratives, s’ajoute à la difficulté de se réadapter à la vie libre (voir p. 20). « Dès que je sors dehors, j’ai peur, je fais des crises d’angoisse… J’ai du mal quand il y a du monde, que ce soit dans les transports, les magasins ou même à des repas de famille », témoigne Minnie S. Des difficultés d’autant plus grandes que la détention a été prolongée. « Après une longue peine, les personnes sont souvent très isolées et tout le réseau est à reconstruire, que ce soit sur le plan familial, social ou amical », observe Élise Morienne, directrice du pôle socio-judiciaire de l’association Espérer95 dans le Val-d’Oise.
Pour que le choc soit moins brutal, il est donc essentiel que la sortie soit préparée, et de préférence progressive. Pourtant, plus de la moitié des sorties de prison restent des « sorties sèches », sans transition ni accompagnement[1]. « On m’a dit “Tu as purgé ta peine” et je suis sorti comme ça, débrouille-toi… Avec une interdiction d’exercer ma profession et une interdiction de séjour dans le département où j’ai mon domicile », raconte Jacques T.
Plus d’aménagements, mais quels aménagements ?
Les aménagements de peine gagnent cependant du terrain ces dernières années : pour les personnes condamnées à des délits, la proportion de sorties aménagées est passée de 33 % à 47 % entre 2022 et 2024[2]. Avec la « libération sous contrainte » (LSC), l’aménagement de peine est censé devenir « une étape normale et nécessaire de l’exécution d’une peine[3] » de moins de deux ans, indépendamment du projet de sortie ou des « efforts de réinsertion » de la personne détenue. Mais dans les faits, les LSC restent peu nombreuses[4]. Et surtout, de nombreux·ses professionnel·les pointent la multiplication d’aménagements de peine si courts, si peu anticipés et si peu accompagnés qu’ils ne se distinguent plus guère de sorties sèches – une tendance exacerbée par la réforme des réductions de peine, qui rend la date de la sortie moins prévisible (voir p. 21). Alors que la surpopulation carcérale bat des records, « on se retrouve avec un système de gestion des flux : il s’agit de faire sortir la personne pour faire de la place, peu importe qu’elle soit préparée ou non », déplore Estelle Carraud, secrétaire générale du Snepap-FSU. En octobre 2025, 84 % des aménagements de peine classiques et 53 % des LSC[5] étaient exécutés sous la forme de la détention à domicile sous surveillance électronique (DDSE), une mesure de pur contrôle souvent dépourvue d’accompagnement significatif[6]. Dans le même temps, le placement à l’extérieur, caractérisé par une prise en charge dense de la personne écrouée[7], restait de loin l’aménagement le moins prononcé.
L’insertion, parent pauvre de la pénitentiaire
Sur le papier, la loi est pourtant claire : la peine a non seulement pour fonction de « sanctionner l’auteur de l’infraction », mais aussi de « favoriser son amendement, son insertion ou sa réinsertion[8] ». Cette mission d’insertion est inscrite dans l’intitulé d’une sous-direction de l’administration pénitentiaire et de quelque 4 000 conseiller·ères pénitentiaires d’insertion et de probation (Cpip). Mais les moyens qui y sont alloués traduisent bien l’ordre des priorités : dans le budget 2024, l’enveloppe dédiée à la réinsertion et à la prévention de la récidive plafonnait à
123 millions d’euros, contre 634 millions pour la construction de nouvelles prisons[9]. Le budget consacré aux alternatives à la prison et aux aménagements de peine, quant à lui, se réduisait à 52 millions d’euros.
Ce sous-investissement chronique, couplé à la surpopulation carcérale, se traduit en pratique par des carences massives dans l’accompagnement des personnes détenues (voir p. 27). D’après Eneko Etcheverry, secrétaire national de la CGT Insertion Probation, plus de 700 postes de Cpip sont actuellement vacants, et chaque conseiller·ère suit en moyenne plus de 85 personnes détenues, bien loin des recommandations du Conseil de l’Europe. « Dans ces conditions, le travail est centré sur le contrôle du respect des obligations judiciaires et la gestion de la vie en détention au jour le jour, plutôt que sur l’avenir et la préparation de la sortie », regrette-t-il (voir p. 23). D’autant que les instructions que reçoivent les Cpip mettent davantage l’accent sur les tâches administratives que sur les entretiens individuels avec les personnes détenues. Conséquence, observait la Cour des comptes en 2023[10], « à Grenoble-Varces et Toulouse-Seysses, par exemple, sur une semaine, les Cpip peuvent au mieux consacrer 1,5 journée aux entretiens de suivi des détenus. Le reste de leur temps de travail est consacré, notamment, à la rédaction des rapports pour l’autorité judiciaire. À Vivonne et Nancy, un détenu rencontre en moyenne son Cpip moins de deux fois par an, hors entretien d’arrivée et de sortie. Il est difficile, dans ces conditions, de nouer avec les détenus une relation permettant de déployer une évaluation et un dialogue en vue d’inciter au changement. »
Au-delà des Cpip, le manque de moyens se répercute sur tou·tes les professionnel·les dont dépendent les personnes détenues pour les aider dans leurs démarches et faire le lien avec l’extérieur. « France Travail et la mission locale interviennent très peu ici, alors on se repose beaucoup sur un partenaire associatif pour l’insertion professionnelle. Mais l’administration s’est aperçue qu’on avait dépassé le quota d’heures finançables, alors elle nous a dit de tout arrêter. On a dû batailler pour garder une intervenante sur trois », témoigne Arnaud D., Cpip en centre de détention et secrétaire local de la CGT Insertion Probation. Concrètement, l’accès aux professionnel·les est d’autant plus difficile pour les personnes détenues : « La dame du point d’accès aux droits était toute seule avec un collègue pour tout Fleury. Pour la voir, il fallait passer par une demande de rendez-vous par courrier : ça demande de maîtriser l’écriture », souligne Stéphane N. Certains ne peuvent plus compter que sur la chance : « À Poitiers, on avait une assistante sociale pour 600 détenus, se souvient Yannick D. Je lui ai écrit plusieurs fois, sans réponse. C’est en la croisant par hasard dans un couloir que j’ai enfin réussi à lui parler. »
Il ne s’agit pas seulement de moyens. Depuis plusieurs années, la formation des Cpip s’oriente vers le droit et la criminologie, au détriment du travail social. « On n’a pas de formation pratique sur l’accompagnement social, témoigne la Cpip Iris H. La recherche de travail, de logement, de formation : là où je suis, j’ai de la chance, on a un assistant social qui s’en occupe. Mais sinon, tu apprends sur le tas[11]. » Résultat, « quand j’étais en centre de détention, la Cpip ne savait pas vraiment comment faire pour me trouver un aménagement de peine, raconte Stéphane N. C’est moi qui lui ai donné l’adresse de l’association Faire, que j’avais eue par un camarade en cour de promenade. » À rebours de ces préoccupations, l’administration demande avant tout aux Cpip d’évaluer la « dangerosité » des personnes détenues et le « risque de récidive » qu’ils présentent (voir p. 23).
Des « leviers d’insertion » largement indisponibles
Pour préparer leur sortie et montrer qu’elles sont dans une dynamique d’insertion, les personnes détenues sont censées se saisir des leviers supposément à leur disposition : travailler, suivre une formation, se soigner ou participer à une activité socioculturelle en détention. Mais là aussi, le bât blesse : « Ça fait 18 mois que je suis incarcéré, 18 mois que je demande à travailler, mais rien. On me répond que je suis sur liste d’attente », témoigne Ivan O. au centre pénitentiaire de Lorient. Et pour cause : 47 % des hommes et 40 % des femmes détenu·es interrogé·es dans une étude de 2022[12] n’avaient jamais eu accès au travail ; 68 % des hommes et 49 % des femmes n’avaient bénéficié d’aucune activité socioculturelle. Très loin des préconisations du Comité européen pour la prévention de la torture (CPT), pour qui « l’objectif devrait être que chaque personne [détenue] puisse passer une partie raisonnable de la journée, soit huit heures ou plus, hors de sa cellule, occupée à des activités motivantes de nature variée : travail, formateur de préférence ; études ; sport ; activités de loisir, adaptées aux besoins de chacun[13]. »
Le manque d’activités est particulièrement prégnant en maison d’arrêt, où se trouvent plus des deux tiers des personnes incarcérées. « Les personnes classées au travail sont deux fois plus nombreuses en centre de détention (41 %) qu’en maison d’arrêt (23 %) et trois fois plus nombreuses en maison centrale (61 %) », relevait le Contrôle général des lieux de privation de liberté en 2023[14]. Les établissements pour peine disposent en effet d’un peu plus de moyens pour préparer la sortie. Mais la politique d’« optimisation des taux d’occupation », qui consiste à remplir au maximum les centres de détention, y exporte toujours plus les difficultés des maisons d’arrêt : « On a un flux permanent de personnes à gérer, donc on a beaucoup moins de temps pour faire les démarches et on sacrifie la préparation de la sortie », soupire Arnaud D. Quant aux structures d’accompagnement vers la sortie (Sas), ouvertes depuis 2018 avec l’objectif de renforcer la prise en charge des personnes détenues les plus en difficulté, elles n’accueillent que 2% de la population carcérale (voir p. 30).
L’accès aux soins est tout aussi sinistré, avec des unités sanitaires débordées et de nombreux postes vacants (voir p. 9). « Dans mon établissement, la psychologue assure une vacation de temps en temps, ce n’est absolument pas à la hauteur des enjeux. Et pour l’addictologie, on a un partenariat avec une association, mais elle a une liste d’attente de plusieurs mois, si bien que beaucoup ne sont jamais reçus », déplore Cécile Pernin, secrétaire locale de la CGT Insertion Probation en Charente-Maritime. Le maintien des liens familiaux, lui aussi, est tout sauf garanti : 42 % des hommes et 47 % des femmes interrogé·es dans l’étude mentionnée plus haut n’avaient eu aucun parloir de toute leur détention.
Haro sur la réinsertion
Les moyens affectés à la réinsertion ont beau être très limités, c’est encore trop pour le ministre de la Justice. Depuis sa nomination en décembre 2024, Gérald Darmanin n’a de cesse de s’attaquer frontalement aux piliers de cette politique. En février, il interdisait les activités « ludiques et provocantes » – une instruction en partie annulée par le Conseil d’État, mais qui a entraîné l’annulation de nombreuses activités, dont certaines n’ont jamais repris[15]. À plusieurs reprises, il contestait l’octroi de permissions de sortir par des magistrats indépendants et appelait de ses vœux un nouveau durcissement de la loi. En attendant, les directions interrégionales des services pénitentiaires sont priées de contrôler étroitement les listes de bénéficiaires, et les procureurs se voient enjoindre de « formuler des réquisitions défavorables aux propositions d’activités et permissions de sortir […] qui entraîneraient un risque […] de trouble à l’ordre public[16] ». Peu importe que les permissions de sortir constituent un outil essentiel de préparation à la sortie. En parallèle, des catégories entières de personnes détenues sont explicitement exclues de toute perspective d’insertion, à commencer par les personnes étrangères (voir p. 33).
Les rodomontades de Gérald Darmanin ne sont que le dernier symptôme en date d’une dérive sécuritaire amorcée depuis des années (voir p. 36). Une petite musique populiste, qui taxe d’angélisme tout ce qui ne vise pas à punir et faire souffrir les personnes détenues. Et tant pis si cela aboutit à placer les sortant·es de prison, souvent défavorisé·es et marqué·es par la vie, dans de telles conditions que la fameuse « insertion » leur semble inatteignable. Nourrissant un cercle vicieux, de récidive en réincarcération, au détriment de la société tout entière. Et à rebours d’autres pays, qui ont su faire le choix de politiques plus constructives (voir p. 39).

Par Johann Bihr
Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°128 – Préparation à la sortie de prison : le grand renoncement
[1] C’était le cas de 53 % des sorties en 2024, pour les personnes condamnées à des délits. Pour les personnes condamnées pour des crimes, beaucoup moins nombreuses, 58 % des sorties en 2024 avaient été aménagées. Source : « Près d’une sortie de prison sur deux en 2024 liée à un aménagement de peine », Infos Rapides Justice n° 25, avril 2025.
[2] Ibid.
[3] Circulaire du 26 décembre 2014 de présentation des dispositions de la loi n° 2014-896 du 15 août 2014 « relative à l’individualisation des peines et renforçant l’efficacité des sanctions pénales ».
[4] 1578 au 1er octobre 2025, contre 18 432 aménagements de peine « classiques ». Source : Dap, Statistique des établissements et des personnes écrouées en France, 1er octobre 2025.
[5] Dap, Statistique des établissements et des personnes écrouées en France,
1er octobre 2025.
[6] Voir le dossier « Bracelet électronique : le remède aux maux de la prison ? », Dedans Dehors n° 111, juin 2021.
[7] Voir le dossier « Placement à l’extérieur : une alternative à la peine », Dedans Dehors n° 120, octobre 2023.
[8] Article 130-1 du code pénal.
[9] « Budget pénitentiaire pour 2024 : 5 milliards de dettes pour une fuite en avant », OIP, 24 octobre 2023.
[10] Cour des comptes, Une surpopulation carcérale persistante, une politique d’exécution des peines en question, octobre 2023.
[11] Note de l’OIP à l’attention de la mission d’information sur les services pénitentiaires d’insertion et de probation pour la commission des Lois du Sénat, mai 2022.
[12] Thomas Fovet, Camille Lancelevée et alii, La santé mentale en population carcérale sortante : une étude nationale, F2RSM Psy, décembre 2022.
[13] Rapport au Gouvernement de la République française relatif à la visite effectuée en France par le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) du 4 au 18 déc. 2019, 2021, §59.
[14] CGLPL, Incarcérations de longue durée et atteintes aux droits, décembre 2023.
[15] Voir « Annulation illégale d’activités en prison : une nouvelle salve de recours », Dedans Dehors n° 127, juillet-août 2025.
[16] Ministère de la Justice, note E3-06-QJ043 du 3 novembre 2025.
