Saint-Etienne : les murs et les détenus craquent

Perpétuellement surpeuplé, le centre pénitentiaire de Saint-Étienne se distingue par son exiguïté et son insalubrité. Dysfonctionnements et tensions émaillent par ailleurs le quotidien des détenus. Ce à quoi s’ajoute le comportement parfois illégal de certains surveillants.

Mis en service en 1968, le centre pénitentiaire de Saint-Étienne-La Talaudière semble aujourd’hui avoir fait son temps. « Je me réveille avec des fourmis sur le corps. Le mur est rongé, il s’effrite un peu plus chaque jour », dénonce un détenu. Une plainte qui fait écho à des dizaines d’autres. « Dans la plupart des cellules, le carrelage est cassé et les murs sont immondes. J’ai fait plusieurs prisons dans ma vie, et celle-ci est la pire », se souvient Manu(1), ancien détenu. Abritant 380 détenus pour 269 places au 1er juin 2021, le quartier hommes de la prison est principalement divisé en deux grands bâtiments : le bâtiment A, datant de 1968, et le B, construit en 1990, qui héberge aujourd’hui les détenus travailleurs. Il comprend également un « petit quartier » où sont isolés les détenus les plus vulnérables. À cela s’ajoute un quartier femmes de 18 places (pour 13 détenues au 1er juin 2021) ainsi qu’un quartier de semi-liberté de 40 places, plus récent.

Un bâtiment d’un autre siècle

La surpopulation touche principalement le bâtiment A. Lors de la visite du Contrôleur Général des lieux de privation de liberté (CGLPL) en 2019, 217 personnes y étaient incarcérées pour 144 places, soit un taux d’occupation supérieur à 150 %. C’est aussi le plus vétuste. « C’est une cave ! On voit les rats passer dans la cour de promenade », s’exclame la compagne d’un détenu. Dans les cellules, les toilettes ne sont séparées que par une planche d’environ un mètre de haut, à la différence du bâtiment B, où elles disposent de portes. Au quartier hommes comme au quartier femmes, les problèmes d’isolation sont courants. « Le mur côté fenêtre est fissuré, on voit le ciment. La fenêtre est une vraie passoire », explique Aziza. Quand elles ne sont pas mal isolées, les fenêtres sont parfois cassées : au moins deux personnes ont expliqué avoir passé l’hiver avec la vitre brisée. Face à ces problèmes, le recours au système D est de mise : « On était constamment obligés de laisser les plaques chauffantes allumées. On avait peur des incendies, mais on cherchait un peu de chaleur », détaille Manu, qui a passé l’hiver 2020 à La Talaudière. Une pratique d’autant plus risquée que le système de sécurité incendie est manifestement défaillant : « Les trappes de désenfumage sont vétustes, parfois elles ne s’ouvrent pas », explique ainsi une source interne.

Ce délabrement des locaux, le CGLPL l’a abondamment commenté dans son rapport de visite. « Des portes de cabines [de douches] sont absentes. Celles du bâtiment A, même rénovées, sont crasseuses. L’aération, défaillante, ne permet pas leur entretien courant. Les cours de promenade, pourtant refaites, n’offrent ni préau, ni sanitaires en état de fonctionnement. L’eau de pluie stagne faute d’écoulement, créant une flaque d’eau qui empêche l’accès au point-phone. » Même constat chez les femmes : « Bien que repeintes et relativement propres, les cellules sont anciennes et connaissent pratiquement toutes des problèmes d’étanchéité au niveau des fenêtres (infiltrations d’eau ou d’air). » Certains travaux, notamment de sécurisation et de rénovation, ont certes été effectués depuis 2012. Mais ces derniers sont « largement parcellaires et insuffisants » selon le CGLPL, qui ne mâche pas ses mots face à l’ampleur de la tâche et au peu de moyens accordés à sa réalisation. Une enveloppe de 12 millions d’euros a en effet été annoncée pour la restructuration du bâtiment, budget qui s’annonce « largement insuffisant pour y faire face », pointe-il. Désamiantage, renforcement des planchers pour installer des douches en cellules, manque général d’espaces de travail, vétusté et étroitesse des locaux dans leur ensemble et forte suroccupation de la maison d’arrêt : face à l’étendue de ces besoins, le CGLPL dénonce une « énième opération partielle de remise aux normes de l’existant », dotée d’un financement inférieur « à ce qui est nécessaire pour seulement faire entrer l’établissement dans son siècle ».

Dysfonctionnements en cascade

Au délaissement des infrastructures s’ajoutent de nombreux dysfonctionnements qui pèsent sur le quotidien des détenus « Dans d’autres prisons, un kit hygiène est distribué chaque mois. Ici, ce n’est pas le cas et ma cantine de sacs poubelle n’arrive pas : nous jetons donc les déchets par la fenêtre », explique par exemple un détenu. S’il est fourni à chaque nouvel arrivant, ce kit de nettoyage n’est pas renouvelé, confirme le CGLPL. Quant aux cantines livrées en retard, cette situation semble récurrente. Les personnes détenues sont fréquemment livrées « quinze ou vingt-et-un jours après leurs commandes », détaille le CGLPL. Conséquence de ces retards : « On reçoit des produits qui périment trois jours plus tard », souffle Édouard, détenu.

De nombreux prisonniers ont signalé des difficultés pour donner l’alerte en cas d’urgence : « Mon codétenu a fait une tentative de suicide, et malgré plusieurs heures d’appels, je n’ai jamais eu de réponse », explique un détenu. « J’ai 52 ans et de nombreuses maladies, dont une lourde pathologie cardiaque, s’inquiète une autre personne. Comment faire si je dois appeler les surveillants en cas de malaise cardiaque ? Dans ma cellule, il y a trois moyens : une lumière rouge à l’extérieur (on ne peut pas savoir, quand on est à l’intérieur, si elle est allumée ou pas). Un interphone, qui ne répond jamais. Quand on a essayé ces deux moyens, on frappe sur la porte pour attirer le surveillant. Il faut en moyenne une heure et quart pour obtenir une réponse. Et si mon cœur venait à lâcher ? »

Climat de tensions et violences

Gangréné par l’insalubrité et les dysfonctionnements, le quotidien l’est aussi par de nombreuses tensions entre les personnes détenues. « Il y aurait au moins une bagarre par semaine lors des promenades, en général en lien avec des projections ou des règlements de compte entre groupes de personnes détenues », s’alarme le CGLPL, qui explique que les personnes les plus vulnérables sont souvent contraintes d’aller ramasser les projections tombées en cours de promenade, sous peine d’être victimes de violences verbales ou physiques. « Mon fils s’est fait agresser pour avoir refusé de ramasser un colis, confirme un père. Depuis, il est isolé pour sa protection. » Le « petit quartier », où sont regroupées les personnes les plus vulnérables, reste cependant insuffisant pour « héberger l’ensemble des personnes en besoin ou en demande de protection », regrette le CGLPL.

Lors de sa visite, ce quartier, conçu pour 36 personnes, en hébergeait 54. De plus, la prison, pourtant sur-occupée, reçoit régulièrement des personnes d’autres établissements de la région qui organisent des opérations de désencombrement. De nombreuses tensions, notamment entre Lyonnais et Stéphanois, ont ainsi été rapportées. « Ici, ils n’aiment pas les Lyonnais, je subis des pressions des deux côtés, que ce soit par les surveillants ou les détenus », dénonce un jeune homme.

Conscients de la violence latente qui imprègne l’établissement, différents acteurs de la détention tentent d’y apporter des réponses. Des groupes de paroles coanimés par un surveillant et un Cpip sont organisés, et l’unité sanitaire propose par exemple des actions d’éducation à la santé en lien avec la prévention des violences.

Traitements dégradants et violences du personnel

« Les personnes détenues comme les agents ont indiqué que des fouilles d’un grand groupe de personnes avaient systématiquement lieu dans les douches des étages et se dérouleraient “à la chaîne” sans réel respect de l’intimité. De telles pratiques revêtent un caractère humiliant, les personnes détenues devant se dévêtir totalement devant un ou plusieurs surveillants, souvent au vu d’autres personnes détenues », pointe le CGLPL dans son rapport. Une situation qui peut engendrer des tensions lorsque les personnes détenues refusent de s’y soumettre, et entraîner un recours disproportionné de la force par les agents pénitentiaires, voire des violences (lire encadré).

Ces violences étaient déjà mentionnées par le CGLPL à l’issue de sa visite en 2019. S’il indiquait que « la plupart des personnes détenues rencontrées par les contrôleurs n’ont émis aucune plainte à l’encontre du personnel pénitentiaire », il notait toutefois que « dans au moins deux situations, les contrôleurs ont recueilli des allégations crédibles de violences physiques volontaires de surveillants sur des personnes détenues dans des bâtiments différents ».

Un secret médical régulièrement bafoué

Plusieurs détenus ont également signalé, au moment d’une extraction à l’hôpital, avoir dû subir leurs examens en présence d’un surveillant, au mépris du secret médical. « Il n’y a aucune intimité, ce n’est pas normal », s’indigne l’un d’eux. Ce manquement déontologique grave semble récurrent parmi les surveillants de Saint-Étienne, comme le soulignait encore le CGLPL en 2019. Ce dernier critiquait également la pose systématique de menottes et d’entraves lors des extractions médicales, sans analyse individualisée de la proportionnalité et de la nécessité de cette mesure.

Tout n’est cependant pas noir dans la prison stéphanoise : personnes détenues comme CGLPL s’accordent à souligner la qualité des soins dispensés au sein même de la prison. Les contrôleurs relèvent également l’investissement des équipes dans le « parcours arrivants », ainsi qu’une politique d’application des peines particulièrement dynamique. Quant aux Cpip, ils gèrent en moyenne entre soixante et soixante-quinze dossiers par personne, un chiffre bien inférieur à la moyenne nationale (entre 100 et 120 dossiers (2) par Cpip). Ce ratio, même s’il est encore loin des recommandations du Conseil de l’Europe (3), leur permet d’assurer un travail de meilleure qualité. Ils répondent aux sollicitions, selon le CGLPL, dans des délais qui ne dépassent généralement pas les sept jours, estiment avoir le temps de faire face aux besoins et semblent particulièrement concernés par les problèmes rencontrés par les personnes détenues.

par Charline BECKER

(1) Tous les prénoms ont été modifiés.
(2) La réinsertion des personnes détenues : l’affaire de tous et toutes. Avis du Conseil économique, social et environnemental, 2019
(3) Selon le Conseil de l’Europe, les Cpip devraient suivre au maximum entre 40 et 50 personnes.

Encadré

Des fouilles qui dégénèrent

En mai 2021, Hakim subit une fouille à nu dans les douches de la prison de Saint-Étienne. « Le surveillant m’a amené aux douches, m’a demandé de me déshabiller, d’ouvrir la bouche et de faire une flexion. J’ai refusé la flexion. Le surveillant m’a alors plaqué contre le mur et étranglé, tout en déclenchant une alarme. Des renforts sont arrivés. Je n’arrivais plus à respirer, je me suis débattu. » Un certificat médical, établi le jour des faits, atteste de la violence de l’intervention du surveillant. Dermabrasions au niveau des épaules, des bras et des omoplates, hématome et douleur et niveau de l’épaule droite, et surtout traces d’hématomes de 7cm de longueur sur 1 à 2 cm de large au niveau du cou sont relevés par le médecin, qui délivre un déficit fonctionnel temporaire de deux jours. Placé au quartier disciplinaire de manière préventive, Hakim passe ensuite en commission de discipline. Les faits s’étant déroulés dans les douches, aucune image de vidéosurveillance n’est disponible. Mais même lorsque les faits se déroulent sous l’oeil des caméras, « il est rarement fait usage de la vidéosurveillance lors des procédures disciplinaires et les images ne sont jamais mises à la disposition de la personne détenue ou de son conseil », comme le souligne le CGLPL. Condamné à vingt jours de quartier disciplinaire, dont quatorze avec sursis, Hakim est alors enfermé dans une cellule où « il y avait de l’urine partout, au sol et sur le matelas ». En 2019 déjà, l’équipe du CGLPL avait remarqué « une forte odeur d’urine dans les couloirs » du quartier disciplinaire. Elle notait également que « le placement préventif en cellule disciplinaire serait parfois émaillé d’un recours à la force non nécessaire et à des situations humiliantes, notamment l’obligation pour la personne détenue de se mettre à genou avec la tête sous lit, le temps que les surveillants sortent de la cellule ». Laissé au quartier disciplinaire avec pour seul objet une couverture sale et uniquement vêtu d’un short et d’un t-shirt, Hakim portera finalement plainte auprès du procureur de la République en juin 2021, pour « violences et traitements inhumains et dégradants ».

Une autre affaire est arrivée récemment entre les mains du parquet de Saint-Étienne. En février 2021, Laurent aurait été victime de violences dans le cadre d’une fouille intégrale qui aurait dégénéré. Invoquant « l’usage de la force strictement nécessaire » et expliquant que Laurent « l’avait insulté tout en le repoussant au niveau du torse », le surveillant mis en cause aurait asséné plusieurs coups de poing au visage de Laurent. Un certificat médical, établi deux jours plus tard par le service de médicine légale, mentionnera une incapacité totale de travail de dix jours en raison d’une fracture du nez et d’une possible fracture du larynx. Une plainte a été déposée en mars, et le surveillant mis en cause dans cette affaire devrait être entendu par le tribunal correctionnel à la fin du mois de septembre.