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La prison par les prisonniers : quand les détenus prennent la plume.

« Laisse-moi vivre, parce que j’en ai besoin, parce que je te le demande… M’entends-tu ou ne vis-tu que par cette fonction qui t’enferme dans des formules napoléoniennes ? Laisse-moi libre, laisse-moi vivre, laisse-moi gambader dans les prés comme ce mouton que j’ai toujours refusé d’être. Laisse moi goûter l’herbe et m’asphyxier de verdure. J’en ai assez du gris. Il m’a rongé à petit feu, comme la lèpre. Je me sens sale, je me sens maigre, je me sens aigre, amer. Laisse-moi voir la mer pour qu’elle me lave, que je regarde le sel prendre vie sur ma peau. Mes gênes risquent d’oublier cette simple notion : le loin, le lointain, un horizon sans fin… Pense à moi autrement que par des chiffres et des cotes, et des notes…si, de musique ! Laisse-moi aller à l’Opéra, découvrir Puccini de vive oreille, m’enflammer de vivas à la fin du spectacle. Moi aussi j’aime la musique, la grande musique, les arts, le beau. Es-tu si différent de moi ? Alors laisse-moi… Par respect, par humanité ou par simple bon sens. Laisse-moi oublier ma colère, laisse-moi panser mes plaies. L’animal blessé n’est l’ami de personne. Quel est le but de tout ceci ? Je ne parle même pas d’utilité mais de sens, de cohérence.

Laisse-moi reprendre le fil de ma vie, cela fait sept ans que je suis mort. Non, j’exagère, mon cœur bat, fort même… Sept ans que je suis inutile, que ma vie est froide, que je vis au milieu de reptiles, de moutons, de loups et de vautours… Je suis devenu un biologiste de renom, tu n’as fait qu’agrandir ma renommée, étoffer mon curriculum, malheureusement. Mais je le sais, je suis prêt. Et puis ça ne te coûte rien, bien au contraire. Quoi alors, l’opinion ? Ravale ce prétexte que je ne saurais entendre. Au-delà d’un certain seuil, la sanction devient vengeance, celle-là même que tu montres du doigt. Laisse-moi, laisse-moi parce que j’ai laissé ma vie de l’autre côté de ce mur. Ma flamme est devenue veilleuse, mon bonheur est ailleurs, juste derrière ces barbelés. Laisse-moi voir le futur, laisse-moi sentir son souffle au creux de mon cou, dans la lumière du matin. Laisse-moi entendre le cri des enfants, répondre au milliard bien compté des questions de mon fils. Laisse-moi rendre des gens heureux, parce que je te le dis, parce que je le sais, parce que c’est évident. Pourquoi ne dis-tu rien, rien d’autre que ces articles et alinéas ? Tu ne parles pas, tu décides. Laisse-moi décider aussi de l’heure à laquelle j’irai prendre l’air, du jour où je reverrai mon frère. Laisse moi être, revoir la terre de mes ancêtres, voir Jérusalem, l’Albanie et le Grand canyon, me peindre de teintures ocre et hurler comme les Sioux. Laisse moi être un homme, papillonner, dire aux femmes tous les charmes que je leur trouve, redécouvrir ce qui n’existe plus que dans mes souvenirs. Laisse-moi vivre, je ne peux pas m’empêcher de le demander.

Si tu veux mon respect, alors réponds-moi au moins en me respectant. Je sais pouvoir accepter un refus, du moment qu’il est clair lui aussi. Sinon, laisse-moi tranquille ! »

Par Tito