La prison des sens interdits

En prison, les sens évoluent, s'atrophient ou se développent. Monsieur N., détenu depuis plusieurs années, en témoigne.

« Lorsque vous entrez en prison, beaucoup de sens changent, évoluent, apparaissent ou disparaissent. Certains sont altérés, d’autres sont amplifiés. Le choc carcéral est une réalité et vous savez que la prison va changer la perception de vos sens pendant une partie de votre vie, le temps de ce passage en détention et même après.

Tout commence par la vision de l’enceinte de l’établissement (murs, barbelés, miradors) lorsque vous êtes dans la voiture de la gendarmerie, arrêtés devant ces immenses portes en fer qui s’ouvrent lentement et dont la résonance, les grincements se font entendre et sentir dans tout le quartier. Cela met votre sens auditif dans l’ambiance dans laquelle il sera pendant quelques années, le temps de votre incarcération. La radio en fond sonore vous fait oublier la réalité un court instant et vous relie à la vie « normale ». L’animateur radio rigole, plaisante, et les auditeurs appellent. La musique diffusée à ce moment-là, que vous écoutiez tous les jours, devient « la » musique qui sera toujours associée à ce traumatisme : « Tiens, cette chanson me rappelle le jour où je suis entré en prison »… Vous vous grattez le visage avec vos deux mains reliées par les menottes et cette odeur si particulière vous ramène à la réalité. L’odeur du fer mouillé, rouillé, proche de celle du sang.

Une des premières choses que vous entendez lorsque vous entrez en prison est le bruit des clefs qui s’enchevêtrent, que l’on introduit dans les serrures, les grilles qui s’ouvrent et se ferment, les verrous automatiques, les talkie-walkies. Vous entendez certains bruits sans jamais savoir d’où ils viennent (claquement, craquement, sifflement…). Ensuite vous perdez le sens de l’orientation, vous ne savez plus où vous êtes, dans quel bâtiment vous êtes, dans quel sens vous êtes, vous perdez tout repère visuel car, à moins d’être dans les étages, vous ne voyez pas grand-chose, et si vous êtes dans un quartier d’isolement (QI), cela devient une toute autre histoire.

Un autre sens changera au cours de votre détention : l’odorat. Les odeurs se rapprochent de celles que l’on trouve dans les hôpitaux ou des maisons de retraite pour certaines prisons, ou bien un mélange de produits d’hygiène et d’entretiens industriels pour d’autres. Certaines prisons, sans ventilation, vous proposent des odeurs de vieux bâtiments mal aérés, de moisissures, d’humidité, comme si nous visitions des catacombes, des sous-terrains, des grottes du fin fond de l’Ardèche. Vous perdez toutes les odeurs agréables et banales de la vie quotidienne telles que l’herbe mouillée fraîchement coupée, la rosée du matin, les fleurs. Bien évidemment cela ne s’applique pas à toutes les prisons. Toutes les odeurs habituellement si agréables disparaissent pour laisser place aux odeurs si identifiables aux lieux d’enfermement.

Comme vous perdez certains sens, enfermé dans une cellule, vous développez les autres et notamment l’ouïe. On reconnaît facilement les personnes à leur démarche, la façon dont les surveillants tiennent les clés, ouvrent les portes. En maison d’arrêt, elle se retrouve très sollicitée, entre la musique excessive des uns, les cris des autres, ceux qui tapent sans cesse dans leurs portes : tout cela constitue une agression sonore sans équivalent. Il est pratiquement impossible de se détendre, de lâcher prise et le bruit incessant peut amplifier l’angoisse, le mal-être, et rend beaucoup plus irritable. La vue change, la luminosité n’est plus la même. Les sens ne sont plus sollicités de la même façon qu’à l’extérieur. Le moindre bruit est amplifié et quelque chose d’anodin peut très vite devenir angoissant. Le cerveau est en hyper vigilance, on peut paniquer rapidement et même devenir paranoïaque, penser que l’on parle sans cesse de vous, sur vous, contre vous. On comprend mieux pourquoi un animal entre en panique lorsqu’il est enfermé. Pour l’humain, c’est la même chose mais en plus douloureux car il a conscience que cela peut durer longtemps et qu’il ne peut pas faire autrement que de subir. La douleur est donc multipliée, décuplée, surtout psychologiquement.

La nuit, quand tout s’est calmé, vous êtes surpris par la ronde des surveillants. La lumière du plafond de la cellule s’allume quelques secondes, votre cerveau l’enregistre inconsciemment et n’y fait plus attention, sauf que vous dormez en ayant des microcoupures. Vous vous réveillez sans vous en rendre compte et cela fatigue énormément le cerveau qui ne peut donc pas se reposer entièrement. Le jour où vous dormez dans une unité de vie familiale (UVF) et que vous n’êtes pas dérangé par cette ronde, votre cerveau se réveille car quelque chose d’inhabituel n’est plus et cela n’est pas normal. Et une fois l’UVF finie…

La journée, le bruit des haut-parleurs dans les cours de promenade et les coursives raisonne comme dans une gare ou un aéroport mais en moins agréable, car le voyage ne se fera que dans l’esprit. Le cerveau met en place tout une mécanique de défense et d’évasion par la pensée, ce qui est très agréable… mais la réalité du terrain vous fait vite redescendre sur terre. Vous perdez le goût, le goût des aliments, le goût de vivre. Vous perdez toutes les sensations liées au toucher, les sensations telles que le vent qui vous caresse et bien évidemment tout ce qui fait partie du tactile comme serrer quelqu’un dans ses bras, tenir la main d’une personne. Vous n’avez plus ce petit frisson lorsque quelqu’un vous disait qu’elle ou qu’il vous aime. Mais les émotions sont décuplées en prison : la peur, la haine, l’amour, la joie, l’angoisse, le mépris, la compassion… l’hyper-émotivité peut prendre le dessus. Vous relativisez aussi beaucoup, sur énormément de choses.

Dans les angoisses, il y a celle d’être en prison, mais paradoxalement vous développez une peur de l’extérieur qui devient un lieu source d’agression (regard de la société, foule, ville …) : vous vous sentez étrangement en sécurité en prison par rapport à l’extérieur, comme la société se sent en sécurité par rapport à la population carcérale. Au QI, d’autres angoisses se développent et d’autres sens s’altèrent, s’accentuent car l’enfermement est beaucoup plus important et dur. Tout se joue à l’ouïe et vous ressentez comme une agression supplémentaire lorsqu’il faut sortir pour aller en promenade, aux soins ou autre, cela se rajoute à la prison. Un enfermement dans l’enferment, même si ce dernier peut être volontaire.

Lorsque l’on entre en prison, on a donc cette impression que l’on n’a plus le droit d’aimer, de compassion, de paix, de sécurité et on fait face à la haine, la violence, la terreur, la guerre. Cependant, certaines personnes, restées humaines, vous font reprendre le goût à la vie et vous montrent qu’on l’on peut effectivement trouver de l’amour, de l’amitié, du positif, une « vie normale » en prison. L’être humain est un être formidable, capable d’adaptation permanente, de changement, de remise en question. L’humain est capable des pires choses comme il est capable de changer radicalement et devenir un être extrêmement bon. Je crois infiniment en l’humain, en la paix, en l’amour. »