En 2007, l’ouverture des établissements pour mineurs a été pensée comme une rupture avec les conditions de détention des adolescent·es dans les quartiers mineurs. Le projet ambitionnait de concilier éducatif et enfermement. Mais près de vingt ans plus tard, quel que soit leur lieu d’incarcération, force est de constater que les adolescent·es passent la majorité de leur journée enfermé·es dans leur cellule, l’offre de cours et d’activités étant réduite à peau de chagrin.
En ce matin du 14 mars 2025, tous les adolescents de l’établissement pour mineurs (EPM) de Marseille-La Valentine sont en cellule lorsque le député Jean-François Coulomme visite l’établissement. Il en est de même pour les jeunes de l’EPM du Rhône, visité par la députée Andrée Taurinya quelques jours plus tard, l’après-midi du 27 mars. Au quartier mineurs (QM) de Villepinte, dans lequel s’est rendue la sénatrice Corinne Narassiguin le 7 mars, un jeune de 14 ans assiste seul à un cours, la salle servant de bibliothèque et de salle d’activités est vide. Une professionnelle y déplore : « Dans les faits, chaque mineur bénéficie de deux ou trois heures de cours par semaine. Un des jeunes n’a cours que le mardi et le jeudi, mais le reste de la semaine il n’a rien, sauf le sport une semaine sur deux. » Rencontré au QM du Havre par la députée Danielle Simonnet le 19 février 2026, un adolescent estime passer « près de 20h/24 en cellule ».
Ces constats peuvent surprendre lorsqu’on les confronte aux textes qui régissent la détention des adolescent·es. Ainsi, dans la lignée de la loi dite Perben 1[1], le temps d’incarcération apparaît comme un temps éducatif, devant permettre aux jeunes de s’insérer socialement à la sortie de détention, grâce à une « prise en charge pluridisciplinaire ». Cette dernière réunit des représentant·es des différents services intervenant auprès des jeunes détenu·es, administration pénitentiaire (AP), protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), éducation nationale (EN) et professionnel·les de santé. L’enseignement (ou la formation) est défini comme « l’activité essentielle du mineur incarcéré » et les temps hebdomadaires de scolarisation sont fixés à 12 heures en QM et 20 heures en EPM[2]. Les missions de la PJJ constituent un « accompagnement éducatif global » : mise en œuvre des décisions judiciaires, coordination de l’intervention éducative, préparation du projet de sortie des jeunes. En détention, les éducateur·rices sont également chargé·es de l’organisation d’activités socio-éducatives. Sur le papier, les adolescent·es ont donc des journées rythmées par l’enseignement, les activités collectives, le sport (proposé par la PJJ mais aussi par l’AP) et les entretiens individuels avec des professionnel·les (éducateur·rices de milieu ouvert et fermé, psychologues de l’EN, de la PJJ et de l’unité sanitaire).
Mais derrière les emplois du temps bien remplis présentés dans les rapports d’activité se cache une tout autre réalité : celle de la vacuité. Les adolescent·es ont en effet de multiples occasions de vivre des journées entières presque exclusivement dans leurs cellules.
Des heures d’enseignement au rabais
Malgré l’importante mobilisation des services chargés de l’enseignement, la centralité du temps scolaire dans l’emploi du temps des jeunes en détention est loin d’être acquise. L’offre pédagogique globale inclut l’ensemble des cours dispensés dans des espaces scolaires de la détention ouverts toute la journée dans les EPM, et en général le matin pour les adolescent·es des QM. À l’EPM de Marseille – La Valentine, le responsable local d’enseignement (RLE) évoque ainsi une école qui fonctionne « toute la journée jusqu’à 16h30, comme à l’extérieur ». Mais si les équipes pédagogiques ont des journées de cours complètes, ce n’est pas le cas de leurs élèves. Le temps moyen de scolarité par élève apparaît comme particulièrement faible, en QM mais également en EPM. Le bilan de l’année scolaire 2023-2024 du QM de Varennes-le-Grand illustre bien l’écart entre l’offre pédagogique globale et l’offre individuelle : si l’établissement affiche « 27 heures de cours par semaine », il précise que « les mineurs ont hebdomadairement entre 4,5h et 12h de cours (atelier cuisine inclus) », soit bien moins que les préconisations nationales. De même, l’offre individuelle scolaire était en 2024 de 11,3h à l’EPM du Rhône en 2024[3] et de 7,8h à celui de Lavaur[4], de 10,5h au QM Dijon[5], 9,2h à Besançon[6] et 8h maximum à Grasse[7], et en 2023 de 7 à 11h à l’EPM d’Orvault[8]. Un volume bien faible au regard des 26h de cours suivis par les collégien·nes au dehors.
La majorité des mineur·es détenu·es ont un parcours scolaire perturbé, voire interrompu[9]. Les cours proposés s’adressent à des élèves allophones, mais aussi à des élèves qui ont décroché du collège voire de l’école primaire, tout autant qu’à des adolescent·es qui suivaient une filière professionnalisante ou encore d’autres qui étaient inscrit·es dans une filière générale débouchant sur le baccalauréat. Dans les salles de classe, les enseignant·es doivent donc prendre en compte les spécificités de leurs élèves, les subdiviser en groupes de niveaux, et réduire d’autant le temps passé avec chacun·e. En plus de l’hétérogénéité des niveaux, l’équipe enseignante répond aux besoins d’adolescent·es dont la prise en charge nécessite « des adaptations, compensations et beaucoup de réflexion[10] ». Parmi eux figurent les élèves déscolarisé·es à leur entrée en détention, parfois depuis plus de deux ans. Sur 44 jeunes à la maison d’arrêt de Strasbourg fin 2024, 34 étaient déscolarisés (18 depuis plus de deux ans, 11 depuis plus d’un an, et 5 depuis moins d’un an)[11]. À Grasse en 2023, « peu de détenus (taux inférieur à 20%) étaient scolarisés au moment de leur incarcération. Pour les autres, ils sont déscolarisés et très souvent depuis plus d’un an[12] ». Par ailleurs, certains élèves présentent une situation de handicap. La direction interrégionale de Lyon souligne « les profils croissants en nombre de jeunes incarcérés qui semblent relever du champ du handicap » et estime qu’ils représentent « entre 20 et 30 % » des adolescent·es incarcéré·es à l’EPM du Rhône, et aux QM de Grenoble-Varces, Bonneville et Moulins-Yzeure[13]. Enfin, la prise en charge scolaire des mineurs non accompagnés (MNA) est aussi complexe. Des enseignant·es se forment à l’apprentissage du français langue étrangère (FLE) et mettent en place « des supports pédagogiques accompagnés d’images et de pictogrammes[14] ».Mais ces efforts restent à poursuivre et à étendre plus largement sur le territoire.
Le temps scolaire est encore plus réduit en considérant l’accès effectif des élèves aux cours prévus. Il n’est pas rare que les emplois du temps présentent des incohérences et des conflits. « L’organisation du quotidien des jeunes est un casse-tête, chaque institution ayant le sentiment d’être prioritaire dans la prise en charge », relève le Contrôle général des lieux de privation de liberté (CGLPL)[15]. Dans leur rapport concernant l’enseignement en détention, Hugo Bréant et Lorenn Contini constatent que si « on pourrait […] s’attendre à ce qu’il existe une sanctuarisation du temps scolaire des mineurs détenus […] , celle-ci apparaît cependant très relative dans les faits : les mineurs peuvent en effet ne pas se rendre en classe ou être extraits de cours par les surveillants dans un certain nombre de situations jugées prioritaires », telles qu’un rendez-vous médical, un entretien avec l’avocat·e, un entretien avec un·e intervenant·e extérieur·e comme un·e éducateur·rice de milieu ouvert. En raison de leur accessibilité limitée, ces convocations sont en effet priorisées.
Enfin, l’assiduité des adolescent·es n’est pas acquise et leur adhésion aux cours interroge d’autant plus au regard de la faiblesse des taux de rescolarisation à la sortie[16]. Certes, l’école est une occasion de sortir de cellule et de tromper l’ennui. L’absentéisme est sanctionné par des mesures de bon ordre (MBO) – souvent un retrait temporaire de la télévision. De plus, les adolescent·es ont conscience que leur comportement, notamment leur assiduité en cours, jouera en leur faveur auprès du ou de la magistrate. Toutefois, la stratégie de la carotte et du bâton n’est pas forcément adaptée pour réconcilier ou mobiliser des élèves particulièrement défiant·es vis-à-vis de l’institution. « Il y en a toujours qui refusent d’aller en cours et préfèrent être sanctionnés », constate un éducateur. Le taux d’absentéisme injustifié s’est ainsi élevé à 37 % entre janvier et mars 2024 à l’EPM du Rhône.
Une offre d’activité irrégulière et restreinte
L’accès aux activités socio-culturelles est également limité, particulièrement dans les QM. Ainsi, « les garçons de la prison de Fleury-Mérogis ne se voyaient proposer qu’une activité sportive d’1h30 et une ou deux activités socio-éducatives par semaine », souligne le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT)[17]. Une éducatrice dans un QM de la région Auvergne-Rhône-Alpes et responsable régionale du SNPES-PJJ/FSU estime que la norme y est d’une heure d’activité par semaine et par jeune. Par ailleurs, il est fréquent que les activités soient interrompues le week-end, les jours fériés ainsi que pendant les vacances scolaires.
Même dans les EPM, qui disposent de plus de moyens humains et financiers que les QM, et donc d’une marge de manœuvre plus importante, l’offre est fluctuante dans le temps. Lors de deux visites successives les 7 et 14 mars 2025, les députés Hendrik Davi et Jean-François Coulomme n’ont croisé aucun jeune dans l’EPM de Marseille – La Valentine, que ce soit dans les coursives, le gymnase ou les salles d’activités. Près d’un an plus tard, le 19 février 2026, Hendrik Davi se rend à nouveau à l’EPM. Il lui est indiqué que seule une heure d’activité est proposée dans la journée, et ce à un petit nombre d’adolescents : « Les jeunes disent ne jamais sortir. Beaucoup, au moment de notre passage, entre 11h et 12h, dormaient encore », indique le député. Au moment de la visite de l’EPM du Rhône en mars 2025, le pôle socio-éducatif était fermé : il n’y avait pas d’activités organisées, seulement du sport assuré par l’AP. Dans un établissement comme dans l’autre, la suspension de toute activité résulte d’une crise profonde des effectifs pénitentiaires. Le 14 mars 2025 à l’EPM marseillais, trois agents seulement travaillaient en détention, pour 54 adolescents, et seuls les mouvements vers la promenade et l’unité sanitaire étaient assurés. À l’EPM du Rhône, le personnel pénitentiaire était présent en pointillé, sous l’effet conjugué de 9 vacances de postes, 16 agents en disponibilité sur 61, et d’un taux d’absentéisme de 30 %. Or, chaque mouvement des adolescent·es, en EPM comme en QM, est accompagné par un·e surveillant·e : vers l’école, les activités, le pôle médical, les salles d’entretien, le parloir ou la promenade. Au QM de Fleury-Mérogis, le CPT a constaté que « comme dans les quartiers pour adultes, la tâche du personnel se réduisait souvent à courir d’un point à un autre et à ouvrir et fermer des portes sans avoir le temps d’échanger avec les garçons[18] ». Dès que les effectifs sont en tension, la mission peut vite déborder les agents. Et lorsque les mouvements ne peuvent plus être tous assurés, c’est l’ensemble de la prise en charge qui est mise à mal.
L’accès aux activités est par ailleurs limité à un petit nombre de participant·es. Le CPT a ainsi rapporté que fin 2024, « des activités sportives (ping-pong, boxe, football et danse par exemple) étaient proposées entre trois et cinq fois par semaine, pour des périodes d’une à deux heures dans l’après-midi », aux QM pour filles de Fleury-Mérogis et des Baumettes, ainsi qu’à l’EPM de Marseille – La Valentine. Néanmoins, comme le précise le rapport d’activité de ce dernier, les séances hebdomadaires – quand elles ont lieu – sont pratiquées en groupe restreint : en 2024, l’activité course était ouverte à « 4 ou 5 coureurs » et l’activité basket à « 8 à 10 mineurs ». De même, l’EPM de Porcheville se félicitait, sur l’année 2022, de la participation des jeunes à des ateliers de sophrologie tous les lundis, deux semaines d’équithérapie, un cycle d’art thérapie, une session de théâtre classique, des cours individuels de piano, un atelier cirque, des cours de danse hip-hop[19]. Cependant, en juillet 2023, le CGLPL y relevait que « les activités diverses sont mises en place mais […] ne bénéficient qu’à un nombre limité de jeunes[20] ». La situation est identique en QM. À Laon, le 19 février 2026, le député Ugo Bernalicis constate que sont proposées « des séances de médiation animale dont la fréquence n’a pu être précisée, des ateliers cuisine […], ainsi que des interventions ponctuelles de la bibliothèque départementale ». Mais « leur capacité d’accueil limitée interroge l’accès effectif de l’ensemble des mineurs à des activités régulières et structurantes ». L’atelier cuisine notamment ne bénéficie qu’à un seul mineur à la fois.
Éducatif et sécurité : deux objectifs impossibles à concilier
Enfin, l’encadrement des jeunes dans les lieux de détention est organisé autour d’un « binôme » éducateur-surveillant, dans le cadre d’« une intervention conjointe dans les domaines de la sécurité et de l’action d’éducation, au regard des prérogatives propres à chacun ». Placé au cœur de la prise en charge des adolescent·es dans les EPM, le binôme doit être constamment présent dans les unités de vie. Mais l’équilibre est délicat à trouver. Plusieurs éducateur·rices témoignent de difficultés à obtenir une reconnaissance de leur travail dans un environnement carcéral guidé par des considérations sécuritaires et de gestion de la détention. « L’éducatif, ce n’est pas la priorité. Dans la détention, les éducateurs passent pour des utopistes et des casse-pieds auprès des agents de la pénitentiaire, confie une psychologue de la PJJ et secrétaire régionale IDF-OM SNPES. On les embête parce que de toute façon dans leur tête, les gamins sont foutus. Je pense que c’est ça le problème, c’est que nous on y croit. » Une bonne coopération entre les deux acteurs tiendrait notamment à leur capacité à communiquer, à une connaissance mutuelle des rôles et à la pérennisation des postes. « L’éducateur qui commence à 7h30, il doit faire le petit-déjeuner avec le surveillant. Là déjà, il y a une première rencontre. Moi, c’était ma pratique. On faisait le petit-déjeuner. Après, on prenait un café en faisant le point sur le déroulement de la journée. Est-ce qu’il y a une activité ? Est-ce qu’il y a sport ? Est-ce que j’ai déjà planifié des entretiens ou pas ?, illustre un ancien éducateur de l’EPM de Porcheville. Là où ça se complique, c’est quand les éducateurs restent trop dans les bureaux administratifs. Je faisais partie de ceux qui descendaient en détention et en général, c’est apprécié par les surveillants. Ils se sentent soutenus, compris dans leur quotidien. Lorsqu’une équipe éducative est présente sur le terrain, ça se voit tout de suite, les surveillants veulent être fidélisés sur l’unité. »
Toutefois, la collaboration des deux administrations pâtit plus largement d’un rapport de force déséquilibré, reléguant la mission éducative de la PJJ au second plan. En QM, la présence des éducateur·ices est numériquement marginale. Et si elle est plus massive en EPM, cela n’empêche pas ses professionnel·les de se heurter au primat des considérations de la pénitentiaire et à la dissymétrie du pouvoir décisionnaire. Celle-ci est d’autant plus inévitable que les deux administrations appartiennent au même ministère, induisant un rapport hiérarchique dans lequel la PJJ a un faible pouvoir d’action. « On se rend bien compte que la PJJ n’a aucun poids sur l’administration pénitentiaire. Au ministère de la Justice, l’administration pénitentiaire a la force de la masse et de la potentialité d’impact. C’est-à-dire que des surveillants qui bloquent une prison, ça met le bordel. À la PJJ, on n’est même pas 10 000 et on n’a aucun pouvoir de nuisance. À la limite, on est ceux qui donnons une bonne conscience », s’agace la psychologue PJJ. Les pratiques dénoncées à l’EPM de Porcheville illustrent l’ingérence de l’AP dans les missions de la PJJ : « Les éducateurs de milieu ouvert ont très peu de marge de manœuvre : les entretiens avec les jeunes durent 45 minutes, les horaires sont très stricts, indique une éducatrice. S’ils ont du retard, l’entretien avec le jeune n’a pas lieu, alors que l’EPM est très mal desservi par les transports. Surtout, depuis 2020, les échanges ont lieu en présence d’un agent pénitentiaire. »
[1] Loi n°2002-1138 du 9 septembre 2002 d’orientation et de programmation pour la justice.
[2] Loi n°2002-1138 du 9 septembre 2002 d’orientation et de programmation pour la justice.
[3] Rapport d’activité 2024 de l’EPM du Rhône.
[4] Rapport d’activité 2024 de l’EPM de Lavaur.
[5] Rapport d’activité 2024 de la MA de Dijon.
[6] Rapport d’activité 2024 de la MA de Besançon.
[7] CGLPL, Rapport de la troisième visite de la MA de Grasse, février 2025.
[8] Rapport d’activité 2023 de l’EPM d’Orvault.
[9] Selon les données du responsable national de l’enseignement en milieu pénitentiaire, 60% des adolescent·es entré·es en détention en 2023 étaient déscolarisé·es depuis au moins un an, dont 38,8% depuis au moins deux ans.
[10] Rapport d’activité de la MA de Strasbourg, op.cit.
[11] Ibid
[12] Rapport d’activité 2023 de la MA de Grasse.
[13] Commission régionale de l’enseignement en milieu pénitentiaire, DISP de Lyon, novembre 2023.
[14] Hugo Bréant et Lorenn Contini, L’école en prison. Conditions d’enseignement et expériences scolaires des mineurs détenus, DPJJ, mai 2024.
[15] CGLPL, Les droits fondamentaux des mineurs enfermés, 2021.
[16] À l’EPM du Rhône, le taux de rescolarisation effectives est évalué à 6% des sortants en 2024.
[17] Comité pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants, Rapport de visite, France, septembre-octobre 2024, 2026.
[18] CPT, op.cit.
[19] Rapport d’activité de l’EPM de La Valentine, op.cit.
[20] CGLPL, Rapport de la quatrième visite de l’EPM de Porcheville, janvier 2024.