Dysfonctionnements systémiques attentatoires à la protection et aux droits les plus élémentaires des adolescent·es détenu·es, primauté et accentuation des logiques sécuritaires contrevenant à l’accompagnement éducatif censé constituer le cœur du dispositif de prise en charge, conséquences délétères de l’enfermement carcéral sur des adultes en devenir… Un dossier alarmant, rédigé à partir du dernier rapport d’enquête réalisé par la section française de l'Observatoire international des prisons (OIP-SF).
Au 1er mai 2026, 780 adolescent·es étaient détenu·es en France, soit 0,9 % de la population carcérale, réparti·es entre 41 quartiers mineur·es (QM) adossés à des établissements pénitentiaires pour majeurs, et six établissements pénitentiaires pour mineur·es (EPM). Présentés comme appartenant à un dispositif en rupture avec les conditions d’enfermement des premiers, les seconds, apparus en 2007, s’annonçaient comme des lieux plus adaptés, conciliant le volet sécuritaire avec une prise en charge éducative renforcée. Près de vingt ans plus tard, les EPM qui ne devaient pas ressembler à une prison, ont tout d’une prison, et l’objectif initial de les substituer aux QM a fait long feu. Quant au placement des jeunes dans les uns ou les autres, les critères relèvent davantage de la disponibilité des places et de contingences géographiques que de critères liés aux profils et besoins des adolescent·es.
Des jeunes abimé·es avant l’entrée en détention
Principalement des garçons de 16-17 ans, la plupart des jeunes incarcéré·es en QM et EPM subissent voire cumulent depuis l’enfance diverses formes de précarité (économique, résidentielle…) avec des situations de ruptures familiales. Cette fragilité sociale se double d’une exposition massive à la violence et à la détresse psychique. Les études sur les jeunes suivis par la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) font ainsi état de taux très élevés de violences subies et agies, de violences sexuelles subies chez les filles, et une forte prévalence de troubles, handicaps et conduites addictives. L’école, censée être un rempart, n’évite pas des déscolarisations de longue durée et/ou des niveaux d’apprentissage relativement faibles. La France enferme ainsi des adolescent·es en majorité abîmé·es par les précarités, des ruptures diverses, et par les défaillances de ses dispositifs institutionnels de protection.
L’ambition d’une prise en charge pluridisciplinaire mise à mal
La promesse d’un « parcours éducatif global[1] » en détention, supposé remettre cette jeunesse abimée dans le droit chemin, théorise une prise en charge pluridisciplinaire coordonnant scolarité, socialisation et soins. Sur le papier, les engagements sont affirmés : des emplois du temps individualisés, des enseignements hebdomadaires de douze heures en QM et de vingt heures en EPM, des activités diverses, des entretiens et suivis resserrés… Mais l’observation du terrain témoigne d’une réalité bien différente.
L’offre globale de scolarisation affichée masque d’abord des volumes horaires individuels bien moindres, très éloignés des douze à vingt heures de cours normalement obligatoires par semaine. À titre d’exemple, la proposition moyenne d’enseignement était en 2024 de 8h au QM de Grasse et de 11,3h à l’EPM du Rhône. Déjà sous-dotée, l’école en détention se heurte de plus à la multiplication des groupes d’élèves, justifiée par l’hétérogénéité des niveaux et par des contraintes de sécurité, restreignant d’autant les temps et créneaux de scolarité pour chaque adolescent·e. Selon les établissements, les effectifs en classe peuvent ainsi varier d’un à six, consacrant au passage sans difficulté apparente le principe des « groupes de un ». Un émiettement des cours qui accentue un inégal accès aux apprentissages, dont les allophones et les jeunes aux comportements considérés comme difficiles sont les premières victimes.
Hors scolarité, la promesse d’activités, de sport, de culture, de temps collectifs n’a pas survécu non plus à l’épreuve des faits. Les salles sont équipées mais souvent vides, les terrains d’activité sont désertés. Les semaines se résument trop souvent à une ou deux heures de sport, quelques ateliers au compte-gouttes, aucune activité les week-ends. Les temps collectifs comme les repas pris ensemble, piliers de la socialisation, sont peu fréquents dans les EPM. Dans de nombreux établissements, quels qu’ils soient, les adolescent·es peuvent endurer 20 à 22 heures d’enfermement quotidien.
Les désillusions n’épargnent pas le volet santé de cette prise en charge, malgré l’engagement des équipes sanitaires. À l’instar de la situation observée chez les détenu·es majeur·es, les problèmes de vacances de postes, d’extractions reportées, d’accès aux soins spécialisés, de secret médical malmené par les entraves sécuritaires et la présence d’agents pénitentiaires lors des consultations sont réguliers. Les préoccupations de santé mentale sont en première ligne – troubles massifs, automutilations, addictions –, confrontées à des moyens psychiatriques insuffisants et à la difficulté des jeunes à s’inscrire dans des parcours de soins.
Un fonctionnement en « mode dégradé » devenu la norme
Activités scolaires et non scolaires subissent régulièrement des interruptions chroniques du fait de mouvements internes annulés. Dans la plupart des QM et EPM, ce fonctionnement en « mode dégradé » s’explique en partie par la pénurie de personnel pénitentiaire, nécessitant de limiter parfois les mouvements à ceux concernant la promenade et l’unité sanitaire, au détriment de l’école, du sport, ou encore des entretiens de suivi. Au point que des enseignant·es sont amené·es à se rendre dans les cellules pour distribuer des fiches éducatives, ou que des psychologues ou éducateur-rices en sont réduit·es à parler à travers la porte. « Comment leur demander de se raccrocher à quelque chose alors qu’on leur supprime sans arrêt leurs cours, leurs activités, leurs entretiens ? », déplore une éducatrice d’un EPM.
L’augmentation, ces dernières années, du nombre d’adolescent·es incarcéré·es est venue fragiliser une prise en charge déjà affaiblie par ces problèmes d’effectifs structurels, et a installé un état récurrent de saturation voire de surpopulation carcérale, en particulier dans les établissements ultramarins. Avec comme première conséquence, métropole comprise, une remise en question du principe de l’encellulement individuel pourtant garanti pour les adolescent·es. La gestion des places se réalise alors au détriment des profils et des besoins des jeunes incarcéré·es. Des cellules sont doublées. Des adolescentes peuvent être placées dans des unités non prévues pour elles. Les transferts de désencombrement sont plus fréquents, pouvant contribuer à rompre les liens tissés avec des professionnel·les, éloigner les familles ou stopper le fragile parcours scolaire ou de formation enclenché. N’ayant pas de proches en France, les mineurs non accompagnés (MNA) sont les premiers visés.
L’éducatif broyé par la machine carcérale
À tous les niveaux, la prison s’invite dans la prise en charge des adolescent·es. Cadre carcéral désolant, infrastructures et mesures sécuritaires prégnantes, climat de violences, solitude, oisiveté… « Les jeunes sont dans des prisons avec tout ce que cela implique en termes d’architecture, d’isolement géographique, de moyens limités. C’est incompatible avec l’enfance. Quelle que soit l’infraction, ce n’est pas avec cette expérience affreuse qu’on peut gérer un mineur », résume une substitute au tribunal judiciaire de Lille.
Faut-il rappeler en quoi consiste la prison pour se poser la question de ses effets sur des adolescent·es ? À commencer par l’arrivée en détention et ce choc carcéral qui voit des jeunes développer des poussées d’acné en 48 heures, des effondrements psychiques, des dérèglements importants du sommeil. Leur dignité atteinte par les fouilles intégrales à un âge où le rapport au corps est si complexe. L’enfermement dans des espaces obturés par des caillebottis, grilles et barreaudages. La circulation active de drogues inhérente au milieu carcéral. La discipline et l’usage de la force par des surveillant·es de moins en moins formé·es et qui restent avant tout « dans la répression du comportement », pour reprendre les termes d’un infirmier exerçant dans un QM.
Tous les acteurs de l’éducatif et du soin s’accordent : les logiques sécuritaires priment de façon écrasante et continue sur leurs prises en charge. Bardées de mesures préventives et répressives, elles conduisent à altérer l’ensemble des temps collectifs pourtant indispensables aux apprentissages et à la (re)socialisation. Gestion et taille des groupes, mesures de « gestion individuelle », régimes différenciés, moyens de contrainte, mesures dites de bon ordre (MBO), sanctions disciplinaires…, toutes entravent l’accès des jeunes aux accompagnements, finissent par ruiner la cohérence des dispositifs éducatifs mis en place et créent des situations d’isolement particulièrement dommageables.
Un isolement et une solitude amplifiés, pour une proportion très importante d’adolescent·es incarcéré·es, par la faiblesse voire l’inexistence de liens avec l’extérieur, du fait notamment de l’éloignement géographique des familles ou des proches.
La sortie : tout ça pour ça
Les obstacles à une réinsertion effective sont légion, et là encore trahissent la promesse initiale d’un « parcours éducatif global[2] » amorcé dès la détention. Les dispositifs de préparation à la sortie ne peuvent pas se déployer convenablement compte tenu du fonctionnement de la prison, et ce d’autant plus que les durées d’incarcération sont (heureusement) relativement courtes, faisant de la détention un moment peu propice au travail de fond que nécessiterait la construction d’un projet.
Malgré la mobilisation des acteurs du milieu de l’éducation et de l’insertion, cette relative impréparation des projets de sortie peut être préjudiciable au devenir judiciaire des jeunes, et amener certains d’entre eux et elles à se raccrocher à des réseaux de délinquance constituant, parfois, leur seul ancrage social en dehors des murs de la prison. Sur le terrain, l’insuffisance des solutions de placement du fait d’un manque de structures habilitées à accueillir des jeunes sortant·es de détention est régulièrement dénoncée, et les suivis éducatifs entre le dedans et le dehors pâtissent de l’inexistence de dispositifs pouvant assurer un suivi global des parcours.
Au-delà, les professionnel·les rencontré·es sont unanimes pour considérer que l’expérience carcérale, déjà très douloureuse pour les adultes, est une expérience traumatisante pour les adolescent·es, fréquemment pourvoyeuse de séquelles, allant de troubles psychologiques plus ou moins persistants à des trajectoires de vie brisées pouvant être, au moins en partie, liées à cette expérience.
Par Jean-Claude Mas
Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°129 – Adolescent•es incarcéré•es : une faillite collective
[1] Circulaire du 24 mai 2013 relative au régime de détention des mineurs.
[2] Op. cit.