Baie-Mahault : retour sur les origines d’une révolte

Après une opération massive de fouilles de cellules, une mutinerie avait éclaté durant l’été au centre pénitentiaire de Baie-Mahault, en Guadeloupe. Symptomatique du climat de tensions régnant en permanence au sein de cet établissement surpeuplé où deux évasions et un homicide ont eu lieu en juillet 2017, ce mouvement de détenus met en lumière l’absence de dialogue entre prisonniers et administration et une gestion exclusivement répressive de cet évènement.

C’était la troisième opération de fouilles organisée en moins d’un an au centre pénitentiaire de Baie-Mahault dans le cadre du « plan de lutte contre la délinquance » arrêté par le préfet en septembre 2016. Les 31 juillet et 1er août, 150 gendarmes et agents de la pénitentiaire s’étaient déployés pour fouiller 119 cellules de la prison. 75 armes artisanales, 54 téléphones mobiles et des produits stupéfiants avaient été découverts. Le lendemain de l’opération, une dizaine de détenus se soulevait. Ils s’enfermaient dans un local et mettaient le feu à un matelas. Les forces de l’ordre avaient rapidement repris le contrôle. Neuf détenus identifiés comme meneurs avaient été placés au quartier disciplinaire, puis jugés en comparution immédiate le 17 août. Ils avaient été condamnés pour participation à l’émeute et « destruction et dégradation de biens en réunion », à des peines allant de un à deux ans. L’un d’entre eux fit ensuite l’objet d’un transfert disciplinaire vers la prison de Ducos, en Martinique. Des condamnations et sanctions prononcées sans prise en compte des explications des détenus sur un événement qui aurait gagné à être géré autrement par l’administration pénitentiaire.

« La mutinerie commence quand les personnes détenues demandent au chef surveillant la raison pour laquelle des éléments achetés légalement dans le cadre de la cantine ont été enlevés dans le cadre de la fouille : à quel titre ? Pour quels motifs ? Vont-ils les récupérer ou doivent-ils les racheter ? C’était une demande simple », explique Maître Démocrite, avocate de l’un des détenus. Simple, et légitime. L’un des mutins écrit le 24 août à l’OIP : « Nous étions en colère, car nos effets personnels ont été saccagés, des cuiseurs ont été cassés, des fils électriques arrachés, des armoires saccagées… Ce jour-là a été la goutte qui fait déborder le vase. Nous avons refusé de rentrer dans notre cellule en revendiquant nos droits. Mais c’était comme si nos paroles n’avaient aucune valeur. »

« C’était comme si nos paroles n’avaient aucune valeur »

En l’absence de réponse à leurs demandes, certains détenus bloquent une porte avec poubelles, tables et matelas. « Tout le monde était en colère », écrit le détenu : « J’ai aussi revendiqué le droit d’être nourri, et dénoncé le manque d’activités et d’enseignements. » À la brigade d’intervention, les détenus demandent à voir le directeur et le chef de détention. Afin « que nous puissions discuter avec eux et qu’ils sachent pourquoi nous faisions ça. Ils étaient là, bien sûr, mais ne se sont pas présentés. On voulait juste se faire entendre », explique l’homme détenu. La brigade intervient avec des grenades lacrymogènes, et les mutins n’opposent pas de résistance à l’interpellation.

Pour Me Démocrite, ce mouvement des détenus s’inscrit dans « la suite logique d’actions collectives », telles que des courriers ou des pétitions, restés sans réponse. « D’une manière ou d’une autre, les personnes détenues ont essayé d’exprimer les difficultés liées aux conditions de détention. Mais on a un dialogue de sourds. »

Une absence de dialogue qui n’a malheureusement rien de nouveau : en 2014 déjà, 208 personnes détenues à Baie- Mahault avaient adressé une pétition au directeur. Elles dénonçaient leurs conditions de détention – et en particulier l’hygiène déplorable et l’insalubrité, une nette augmentation des violences carcérales « principalement due à la surpopulation » et « l’ennui général » dû au manque d’activités « sportives, scolaires », de travail et de formation. Elles proposaient « la mise en place d’un forum de réflexion ou un cahier de doléances afin que des plaintes puissent être enregistrées et consultées, dans le but d’éviter les conflits entre surveillants et détenus ainsi que de trouver des solutions rapides à des problèmes devenus trop récurrents ». Après avoir sollicité la direction de l’établissement à plusieurs reprises, l’OIP avait demandé au juge administratif d’ordonner la mise en place d’un dispositif d’expression et de consultation des personnes incarcérées dans l’établissement. Dans une ordonnance du 9 octobre 2014, le juge des référés du Tribunal administratif de Basse-Terre avait opposé un refus de principe à cette requête.

La prison de Baie-Mahault gagnerait pourtant à la mise en place de mesures de « sécurité dynamique » telles que la consultation régulière des détenus et la désignation et la formation de détenus médiateurs. De tels dispositifs avaient été adoptés par la direction du centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, en Guyane, à la suite de deux mutineries survenues en juin 2015, et avaient généré une baisse des phénomènes de violence en détention. Lors de la seconde mutinerie, le directeur avait privilégié la négociation directe avec les détenus. Une opération de restitution des armes artisanales en échange de la garantie de l’absence de sanctions avait ensuite été menée. Certes, une opération équivalente – baptisée « Déposez les armes » – a été menée par le procureur de la République de Pointe-à-Pitre, le 24 novembre 2017, dans le cadre d’une campagne de lutte contre la violence en détention. À condition que tous les détenus d’une même cellule participent à la restitution et que de futurs contrôles n’aboutissent pas « à la découverte d’autres armes ou de produits prohibés », les détenus ayant remis leurs armes ont pu se voir attribuer trente jours de réduction de peine supplémentaire. Le 26 novembre, le procureur a annoncé que cinquante-deux armes avaient été remises et que soixante-deux détenus, répartis dans quarante-et-une cellules, étaient concernés. Mais, au-delà de cette action ponctuelle, la mise en place de dispositifs pérennes de consultation et d’expression des détenus telles que celles mises en place en Guyane ne sont pas envisagées pour l’instant en Guadeloupe. Si bien qu’au centre pénitentiaire de Baie-Mahault, aujourd’hui, un seul lieu semble échapper au climat de violence : le quartier « On sel pawol », créé en janvier 2017 dans une aile du centre de détention sur le modèle des modules « Respect » mis en place dans l’Hexagone. Y sont accueillis une trentaine de détenus volontaires (parmi les 710 que compte l’établissement) – tous désireux, selon l’administration pénitentiaire, « de sortir du cycle de la violence ».


Des annonces pour incarcérer toujours plus en Guadeloupe

Les députés Justine Benin, Hélène Vainqueur-Christophe, Max Mathiasin et Olivier Serva, qui avaient interpellé la ministre de la Justice au sujet de la situation explosive en Guadeloupe, ont été reçus à la Chancellerie le 22 novembre 2017. La Ministre en a profité pour annoncer un vaste programme immobilier : ouverture de 300 places supplémentaires au centre pénitentiaire de Baie-Mahault, reconstruction de la maison d’arrêt de Basse-Terre avec une augmentation de 70 places, et construction d’un nouvel établissement de 400 places. Tout cela sans qu’aucune fermeture d’établissement ne soit prévue : au total, le nombre de places sur l’île devrait donc passer de 632 aujourd’hui à 1402. De quoi incarcérer plus largement encore (921 personnes sont détenues en Guadeloupe au 1er novembre 2017), sachant qu’aucun budget n’est annoncé parallèlement pour développer les alternatives et les aménagements de peine.

Par Clémence Niedercorn et François Bès