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Le motif sécuritaire prime parfois sur les décisions au détriment du travail éducatif

Après une enquête ethnographique menée pendant plus de deux ans en établissement pour mineurs (EPM) alors que ces établissements venaient juste de voir le jour, Laurent Solini a étudié les parcours de jeunes dits « sous main de justice » en s’intéressant notamment à leurs déplacements d’une institution ou d’un dispositif de prise en charge à l’autre.

Quels sont les principes qui ont régi l’ouverture des établissements pour mineurs (EPM) à partir de 2007 ?

Laurent Solini : Les EPM se sont construits à partir de l’aveu d’échec des quartiers mineurs (QM) à proposer des motifs de réinsertion viables. À l’enfermement cellulaire, la présence irrégulière de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) et l’idée selon laquelle les mineur·es ne doivent pas se trouver en présence des majeurs en détention, ces nouvelles prisons entendent répondre par un dispositif repensé. La solution consiste à concevoir deux modèles d’architecture réfléchis pour et à partir d’une programmation éducative dense et sous contrainte. Pour le modèle que je connais, c’est donc une détention de soixante places, entièrement distribuée autour d’une large cour centrale à ciel ouvert et sur laquelle donne l’entièreté des fenêtres des cellules et des lieux d’activité. L’objectif est de permettre la tenue d’activités simultanées pour les différents groupes de jeunes et de tendre vers un renversement du temps cellulaire tel qu’on le connait. Davantage de temps doit être passé à l’extérieur de la cellule plutôt qu’à l’intérieur et la journée comprend de nombreuses séquences : activités scolaires, sportives, socio-éducatives auxquelles s’ajoutent des moments plus informels comme les repas, les « goûters » et un temps libre précédant l’encellulement de nuit.

Ce qui est intéressant aussi c’est le lexique qui accompagne l’ouverture de ces prisons présentées comme nouvelles. On nous laisse entendre que les EPM ne seraient pas vraiment des prisons telles qu’on peut se les imaginer. Des plaquettes de présentation disent et montrent que le « béton pénitentiaire » y a été cassé. Il n’y a pas de miradors, pas de filins anti-hélicoptère, de grilles ou de grillages. La hauteur et la largeur des fenêtres des cellules ont été augmentées de même que les barreaux espacés afin de laisser entrer davantage de lumière naturelle en provenance de la cour. Le mur d’enceinte a été abaissé afin qu’il soit dissimulé derrière les « pavillons ». Tout se passe comme si ces décisions architecturales justifiaient l’emploi d’une terminologie censée voiler la portée carcérale des EPM. Ils sont ces « écoles entourées de murs » constituées d’« unités de vie » comprenant chacune une cuisine, une salle de détente, un « patio » et dix « chambres ».

Comment ce programme EPM a-t-il été mis en œuvre, et comment a-t-il évolué au cours du temps ?

Si je reste sur l’établissement que je connais, il a longtemps été question de s’en tenir au cahier des charges, de manière assez stricte. Et je sais que ça n’a pas forcément été le cas des cinq autres EPM entrés en fonction. Le programme d’activités par exemple était très difficile à vivre pour les jeunes, en même temps que l’hypervisibilité causée par l’architecture. Si les soixante heures d’activités hebdomadaires obligatoires n’ont jamais été atteintes, les jeunes pouvaient se trouver engagés dans près de quarante à quarante-cinq heures de pratiques collectives tout en subissant la portée « en puissance » des regards dans une détention où tout le monde voit tout le monde.

Quand j’y suis retourné quelques années après, dans le cadre d’une enquête portant sur les placements, déplacements, replacements des jeunes justiciables, des changements avait été opérés à ce niveau-là, justement avec des activités prévues surtout le matin et une marge de manœuvre laissée à l’organisation des pratiques l’après-midi.

Les autres changements ont d’abord concerné, presque immédiatement d’ailleurs, la mise en place de « régimes de détention différenciés ». À l’ouverture, le régime général était un régime portes ouvertes à l’intérieur de chaque « pavillon ». Les portes des cellules étaient laissées ouvertes et les jeunes pouvaient circuler librement dans chaque « unité de vie ». Mais la multiplication des incidents a eu comme effet l’instauration de régimes plus ou moins fermés, jouant sur la possibilité de passer plus ou moins de temps en dehors de la cellule. Mais comme les placements et les déplacements des jeunes d’un régime à l’autre, et donc d’une unité à l’autre, dépendent de leurs comportements en détention, les unités sont très vite devenues des « pavillons à profil » avec d’un côté « l’unité de confiance » dite des « bons détenus » qui profite d’un régime proche du régime de départ et « l’unité fermée », celle des « cas complexes ».  Tout en sachant que ces dénominations pouvaient avoir d’autres significations au sein de l’entre-soi, et devenir par exemple « l’unité des victimes » et « l’unité des fous » ou des « junkies ». Avec tout un jeu consistant pour certains jeunes, orientés vers « l’unité de confiance » par exemple, à éviter de s’y trouver placés pour tenter d’échapper à l’étiquette qui va avec l’unité.

Le dernier changement important que je vois concerne les modifications architecturales arrivées par touches successives. Il s’agissait notamment de répondre aux divers incidents répertoriés dans l’univers EPM : évasions, suicides, bris de glaces et de mobiliers, en homogénéisant le bâti de ces six prisons. Du coup, on a eu le retrait des panneaux de basket dans les « patios » des unités et la mise en place de concertinas aux abords des toitures, le montage de projecteurs afin d’éclairer les façades des pavillons la nuit, l’installation de caillebotis superposés au barreaudage existant des fenêtres, l’installation de grilles et de grillages dans la cour centrale afin de contenir les « mouvements », de grands panneaux métalliques blancs ont aussi été ajoutés devant les fenêtres du rez-de-chaussée pour briser les regards et éviter les échanges d’objets lors des « mouvements ». En fait, à chaque incident notoire, surtout ceux ayant bénéficié d’une relative couverture médiatique, il y a eu un rappel « du béton pénitentiaire » jusqu’à ce que l’architecture EPM, pourtant présentée comme novatrice, finisse par reproduire les tropes bien connus de l’architecture carcérale.

Comment expliquez-vous que l’ambition à l’origine des EPM ne se soit pas traduite dans les faits par un nouveau modèle d’enfermement ?

En fait une partie de la réponse se trouve justement dans ce que nous venons de dire à propos des changements relatifs à la fois aux architectures et plus largement à l’économie-EPM. On voit bien que malgré les effets d’annonce sur la portée éducative de tels établissements et un lexique cherchant à gommer les tropes de la prison moderne, les EPM restent bel et bien des prisons dans lesquelles sont enfermés des jeunes, filles et garçons, âgés de 13 à 18 ans. Comme cela m’a été dit de nombreuses fois : « De toute façon, c’est la pénitentiaire qui a le dernier mot en détention. » Le motif sécuritaire prime donc sur les décisions à prendre, jouant parfois contre le travail mené par les éducateur·rices.

J’ai assisté par exemple à des situations où, presque du jour au lendemain, un jeune pouvait être transféré dans un autre établissement, sans que son éducateur référent en soit informé, mettant « par terre » le travail éducatif déjà accompli. Dans le cas de Rémi, que j’ai eu l’occasion d’étudier dans Les déplacés*, j’observe l’organisation d’une forme de « troc institutionnel ». « Une patate chaude contre une autre patate chaude » comme on me l’a souvent répété. Ce type de mécanismes peut d’ailleurs être reproduit à plus basse échelle. Quand l’EPM fonctionnait à plein, il n’était pas rare de voir des jeunes échangés entre unités, cassant du même coup leur référence éducative ; et ce sans que les professionnel·les de la PJJ ne puissent véritablement peser dans la décision. Il est arrivé aussi que certains projets, menés en collaboration avec des associations extérieures, soient avortés, parfois de manière tardive lorsque le travail était déjà bien avancé, pour des raisons de sécurité.

Dans vos travaux, vous analysez l’importance du dossier qui suit chaque jeune placé sous main de justice, et qui l’enferme dans un discours qui lui échappe.

Oui, en suivant un peu le « chemin des mots » ou plutôt des qualifiants employés par les professionnel·les lorsqu’ils·elles parlent d’un jeune, je me suis aperçu qu’ils y avaient une tendance à la « recopie ». Même entre plusieurs administrations comme la PJJ et la Protection de l’enfance, il est assez fréquent d’observer un même lexique, une même famille de mots revenir dès lors qu’il faut nommer, identifier, circonscrire et finalement juger. Cette mécanique est très visible chez les cas dits « complexes » sur lesquels je travaille actuellement.

Même si je la détourne un peu, j’aime bien utiliser ici la notion de « plasma graphique » de Michel Foucault. Les jeunes sont comme « englués » dans des registres lexicaux, produits de procédures institutionnelles multiples, pas seulement judiciaires d’ailleurs, qui appellent l’écriture et la consignation de documents dont les extraits clefs servent à qualifier et à requalifier. Des étiquettes plus ou moins pérennes, plus ou moins puissantes sont alors apposées progressivement par l’école, les organismes de soin comme les instituts thérapeutiques éducatifs et pédagogiques (ITEP), les instituts médicaux-éducatifs (IME), les accueils hospitaliers de jour, mais aussi par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) et bien sûr les administrations judiciaires, la PJJ, le tribunal pour enfants, les divers lieux de placement et d’enferment : foyers, centres éducatifs fermés (CEF), QM, EPM, etc.

Il peut y avoir des effets très forts de ces « recopies terminologiques ». Outre les schèmes de diffusion déjà mentionnés, les choses dites et écrites peuvent en partie conditionner l’accueil d’un jeune sur un lieu de placement, voire précéder son arrivée en détention et orienter les premiers échanges, mais aussi agir sur le choix/changement de la référence éducative, l’acceptation par un lieu de stage éventuel ou encore jouer sur le déroulement d’une audience judiciaire. Des « prises en charge sous influence » en quelque sorte !

En plus des effets d’étiquette, l’importance donnée aux rapports écrits, qui s’est renforcée ces dernières années avec l’évolution de la justice pénale des mineurs, a des conséquences sur le travail des références éducatives, et donc sur la prise en charge des jeunes, est-ce surtout le cas en prison ?

Je dirais que la multiplication des procédures écrites et maintenant numériques s’est faite un peu partout. Mais il existe des exemples de documents et de formats de document qui ont d’abord été expérimentés en EPM avant de devenir des outils communs de l’accompagnement. Je pense notamment au DIPC, le dossier individuel de prise en charge, et à ce qu’il a induit en matière de nouvelles pratiques professionnelles. Particulièrement à cette injonction à devoir répertorier sous différentes catégories ce que font et disent les jeunes au quotidien. Des pratiques qui n’ont pas manqué de susciter la contestation au moment de leur arrivée et qui ont pu créer des dissensions entre des générations d’éducateur·rices. De même d’ailleurs que la création des EPM elle-même qui, si elle a pu générer des levers de boucliers d’une part importante des travailleur·euses de la PJJ avec, je me souviens, des slogans comme « la vie ne s’apprend pas en prison ! » et des éducateur·rices traité·es de « traîtres » parce qu’ils·elles avaient décidé de travailler en EPM, aujourd’hui les CEF, les EPM et tous les outils d’accompagnement/surveillance qu’ils ont charriés avec eux sont considérés comme beaucoup plus ordinaires et n’appellent plus vraiment de questionnement sur leur existence même. Il y a bien quelques résistances sur le fait de transcrire des conduites plutôt que de passer du temps avec et pour les jeunes, mais sans que l’acte quasi politique de surveillance, induit par ces nouveaux outils et pour une administration telle que la PJJ, ne soit réellement interrogé.

Au-delà de la moindre disponibilité de l’éducateur·rice, accaparé·e par la rédaction des rapports, en quoi ces écrits participent-ils à la mise en échec de la relation éducative ?

Je ne sais pas si on peut parler d’échec de la relation éducative liée à l’augmentation de la part écrite du travail. Je dirais plutôt que cette augmentation est la conséquence ou plutôt arrive concomitamment à la multiplication de placements et de déplacements de jeunes dont les situations sont jugées difficiles et qu’assez mécaniquement d’ailleurs, cela entraîne des ruptures de références éducatives et une « polyphonie terminologique » auquel le jeune n’entend plus rien. Et cela s’observe d’autant plus avec certains d’entre eux, souffrant sans doute de troubles ou de pathologies non diagnostiquées ou diagnosticables. Ils ne parviennent plus à se souvenir de leur parcours, connaissent des difficultés à comprendre ce qu’on attend d’eux, voire vivent une forme d’« atonie » judiciaire et de l’accompagnement.

Votre article sur la sortie de Rémi est emblématique du fossé entre les promesses de l’enfermement des adolescent·es, censé être dédié à l’insertion du jeune, et la réalité de la sortie.

Oui, avec Rémi, j’ai pu constater l’écart, entre guillemets, symbolique entre une sortie de prison toujours sublimée, magnifiée, quasi mystifiée et son ordinaire, saisi par sa tangibilité. Par l’approche ethnographique et en essayant de suivre pas à pas la procédure de la sortie, on se rend vite compte que tout se passe dans le silence, dans un temps très dilaté, à l’instar de ce que peut être le temps en détention d’ailleurs. Qu’il s’agisse des échanges entre Rémi et les autres jeunes, entre Rémi, l’éducateur et le surveillant, l’attente avant d’y aller, le chemin pris en direction de la sortie, le passage au greffe ; tout relève d’un temps quasi arrêté, émaillé d’échanges assez banals finalement, du genre : « Bon, tu ne reviens pas hein ! » Et avec ce texte, il me semblait pouvoir montrer, sous un angle un peu autre, ce qu’était l’EPM et surtout ce qu’il n’était pas, notamment si l’on repense à ce que nous disions au début de notre entretien sur les contradictions sur lesquelles repose la création de ces prisons présentées comme éducatives et nouvelles.

Propos recueillis par Odile Macchi 

Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°129 – Adolescent•es incarcéré•es : une faillite collective

Rapport d’enquête : Adolescence emprisonnée, le désastre de la réponse carcérale