Le soutien des pairs, credo de KRIS

Aider les sortants de prison à changer de vie, en les intégrant à un nouveau réseau social. Tel est le défi de l’association suédoise KRIS depuis 17 ans. Des pairs ayant parcouru le même chemin viennent chercher les volontaires à leur libération et les accompagnent au quotidien, 24 heures sur 24. Christer Karlsson, co-fondateur de KRIS, exerce ce rôle de « mentor ».

Après 33 ans de détention, Christer Karlsson a créé KRIS, une association suédoise qui accompagne des sortants de prison.

L’association KRIS assure l’accompagnement de sortants de prison. De quelle façon ?

Nous voulons aider ceux qui ont décidé de changer de vie à se créer un nouveau réseau social, débarrassé de la délinquance et des addictions. Les membres de l’association ont eux- mêmes parcouru ce chemin et savent de quoi ils parlent. Nous avons 18 antennes en Suède. L’accompagnement débute en détention : nous assurons environ 200 visites par an, pour faire connaître l’association et entretenir une relation avec ceux qui décident de nous rejoindre. Le jour de leur sortie, nous venons les chercher devant la porte de la prison et les amenons chez KRIS, pour éviter qu’ils n’aillent directement trouver un dealer ou se remettre dans les embrouilles. Nous organisons une fête pour leur libération, puis nous mettons en place le sou- tien : trouver un endroit où se loger, prendre contact avec les services sociaux… Nous leur prêtons de l’argent si nécessaire, dans l’attente du versement des aides sociales. Ils reçoivent le soutien d’un mentor, joignable 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Ils passent la journée dans nos locaux, nous restons avec eux tout le temps.

Chaque matin, ils peuvent participer à nos « cercles d’étude » sur différents thèmes : comment avoir prise sur sa vie, se motiver pour changer, gérer ses dettes… On parle aussi du travail, du logement, des relations avec la famille. Nous avons des groupes « jeunes », d’autres pour les femmes ou pour les familles. Il s’agit d’une forme d’éducation sans enseignant, un leader dirige la conversation. On se fixe des objectifs, des démarches à entreprendre, on fait le point sur ce qui a été accompli. La démarche consiste à donner aux gens une petite responsabilité, puis des responsabilités de plus en plus importantes. L’après-midi est consacrée à des activités telles que récupérer des objets que l’on nous donne et que nous revendons dans notre boutique, on les répare si nécessaire. Nous proposons des sorties cinéma, les membres peuvent aussi simplement rester discuter ou regarder la télévision.

Quel est le rôle des mentors ?

Ils peuvent être sollicités par le sortant pour n’importe quelle difficulté, de toute nature. Les mentors sont des membres de l’association qui ont été détenus, ont parcouru le chemin de la réinsertion et sont devenus à leur tour capables d’apporter leur soutien. Plusieurs d’entre nous sommes formés comme thérapeutes sur les problématiques liées à l’alcool et aux drogues, ainsi qu’à la méthode de l’entretien motivationnel. Nous ne disons pas aux personnes ce qu’elles doivent faire, nous les amenons à penser par elles-mêmes et trouver leurs propres motivations et solutions. Tous les mentors ne peuvent pas intervenir en détention, car la loi suédoise impose un délai de cinq ans après la sortie de prison avant de pouvoir y retourner comme visiteur. Une fois dehors, les gars choisissent eux-mêmes leur mentor: si l’un d’eux est originaire d’Amérique latine et que nous avons un mentor latino, ils seront contents de pouvoir parler la même langue, de partager leur culture, la relation sera plus naturelle.

Les détenus sont-ils sélectionnés avant d’être suivis par KRIS ?

Il n’y a pas d’autre sélection que la volonté de la personne de nous rejoindre. De fait, ceux qui veulent poursuivre leur carrière criminelle ne sont pas intéressés par notre proposition. KRIS s’adresse à ceux qui veulent changer de trajectoire. Nous pouvons les aider dans leur parcours vers la liberté.

« J’ai 63 ans, j’ai tout arrêté quand j’en avais 46, ça montre que c’est possible d’y arriver et qu’il n’est jamais trop tard »

Les sortants accompagnés par KRIS sont-ils généralement en libération conditionnelle ?

Oui, car la plupart des détenus sortent en libération conditionnelle en Suède, cette mesure étant automatique aux deux tiers de la peine, à quelques exceptions près. La participation aux activités de KRIS peut être une des modalités de la probation dans le cadre d’une conditionnelle. Les personnes concernées sont alors tenues de venir chez nous – si elles ont choisi KRIS. Nous accueillons aussi des gens sous bracelet électronique. Ou encore des personnes détenues dans des maisons de transition [structures d’hébergement pour fins de peine, sous contrat avec l’administration pénitentiaire, N.D.L.R.]. Elles participent à nos activités le jour et y retournent le soir. Nous avons aussi des personnes adressées par les services sociaux, surtout des jeunes entre 18 et 25 ans, anciens délinquants ou toxicos. Mais notre accompagnement ne s’arrête pas avec l’obligation judiciaire, nos relations sont avant tout basées sur l’entraide et la camaraderie, ces liens se maintiennent.

Pourquoi est-il important que le soutien soit apporté par des personnes qui ont connu la même expérience ?

Les membres de KRIS sont perçus comme des amis: nous avons connu la prison et nous ne sommes pas différents de ceux qui y sont enfermés. Ils nous font confiance. Nous servons aussi d’exemple: j’ai 63 ans, j’ai tout arrêté quand j’en avais 46, ça montre que c’est possible d’y arriver et qu’il n’est jamais trop tard. Les statuts de l’association n’autorisent que des anciens délinquants ou toxicomanes au conseil d’administration. De nombreuses personnes voudraient nous aider, mais elles n’ont pas la manière de penser de ceux qui ont connu la prison ou les drogues.

Quel est le rôle de KRIS auprès des personnes encore détenues ?

La loi suédoise indique qu’il faut préparer la sortie dès le premier jour de la peine. Nous rencontrons donc les détenus intéressés même si leur sortie est éloignée, voire dès la détention provisoire. Nos échanges permettent tout d’abord de créer un lien de confiance qui se poursuivra pendant et après la détention. L’intérêt des détenus augmente lorsqu’ils voient que nous revenons régulièrement. Ils nous demandent des conseils sur la manière d’obtenir des choses en prison, nous les aidons à rédiger les requêtes. KRIS propose aussi des « cercles d’étude » sur des sujets assez pratiques : si tu as une voiture à l’extérieur, il faut régler le problème, parce que ça coûte de l’argent en assurance, parking, etc. Il faut aussi remplir une demande de logement pour la sortie, car les délais sont longs. Nous aidons les gars à réfléchir en fonction de la durée de leur peine. Par exemple, si j’ai pris trois ans, j’aurai la conditionnelle après deux, quelle formation pourrais-je faire pendant ce temps ? Plombier ! Ok, dans quelles prisons cette formation est-elle proposée?PRISON

« Certains surveillants nous connaissaient comme détenus, pas toujours en bien–moi-même, je n’ai pas été facile ! »

L’intervention d’ex-détenus en prison a-t-elle été difficile à faire accepter au personnel pénitentiaire ?

Oui, au début c’était dur. Certains surveillants nous connaissaient comme détenus, pas toujours en bien–moi-même, je n’ai pas été facile ! Il y avait aussi une forme de jalousie de leur part, parce que ce sont eux qui sont censés aider les détenus. Et nous étions plus proches des détenus qu’ils ne pourraient jamais l’être. Au fur et à mesure, les personnels pénitentiaires sont devenus coopératifs et, à présent, ils apprécient notre intervention. Il faut dire que dès le début, j’ai pris le parti de ne pas protester ou dénoncer, et de me concentrer sur l’aide à apporter aux détenus.

Vous travaillez en partenariat avec les services de probation ?

Oui. Comme plusieurs membres de KRIS, je suis agent de probation bénévole. En ce moment, j’ai cinq personnes en probation au sein de KRIS. Je les croise tous les jours, ça marche bien. J’accompagne aussi des personnes qui travaillent à l’extérieur. En principe, je dois rendre compte à l’agent de probation. Mais je ne le fais que si quelque chose cloche. Ce qui n’arrive jamais.

Et avec les services sociaux de droit commun ?

Nous avons des référents dans la plupart des administrations, avec qui nous avons des contacts très fréquents. Par exemple, des agents du service pour l’emploi reçoivent des adhérents de KRIS pour les aider à rédiger un CV, les accompagner dans la recherche d’emploi. Nous recevons également des aides de L’État – 70 à 80 % du salaire – pour embaucher des personnes très éloignées de l’emploi, qui ont passé leur temps à entrer et sortir de détention ou qui viennent de la rue.

Vous avez participé en septembre 2014 à un séminaire sur la réintégration des détenus « à haut risque ». Quelles observations et propositions avez-vous formulées ?

Je pense qu’il n’y a pas de personnes « à haut risque » en dehors d’un certain contexte : quelqu’un qui se sent bien ne pose pas de problème. Mais il y a des gens très en colère. Quand j’étais détenu, je détestais tout le monde : la police, les services sociaux, le système pénitentiaire. Si tu hais, tu peux survivre. Si tu es en colère, tu obtiens le respect. Donc tu dois être en colère tout le temps, mais ce n’est qu’un rôle. Le vrai risque, auquel nous sommes tous exposés, c’est la rechute, car il n’est pas facile de vivre hors de la prison quand on y a passé de longues années. Ces prisonniers « à haut risque » sont souvent à l’isolement, leur détention est très dure. Ils sont les plus faciles à amener à KRIS, parce qu’ils en ont vraiment marre de leur situation. En ce moment, nous aidons un gars, condamné à perpétuité en 1981. Sa peine a été commuée à 51 ans, le maximum en Suède. Nous l’aidons à revenir dans la société, nous lui rendons visite, nous l’accompagnons pour des sorties, au restaurant, on essaye de lui réapprendre à se déplacer en bus. Il n’avait pas eu de permission, ni même ouvert une fenêtre, depuis 33 ans ! Il a toujours été dans des prisons à sécurité maximale. Il est vieux et nous voudrions qu’il puisse profiter de quelques années de vie hors les murs.

Vous écrivez : « Un des principaux objectifs de l’association est que chacun puisse se créer une vie satisfaisante pour lui-même. Et, ce faisant, d’essayer aussi d’aider les autres. » Est-ce que cela correspond à une autre approche de la prévention de la récidive que celle de la justice pénale ?

Oui, cette approche découle de ma propre expérience. J’ai passé 33 ans en prison. Pendant ma dernière peine, j’étais allongé dans ma cellule d’isolement et je me disais qu’une organisation devrait exister pour des gens comme moi. Lorsque je suis sorti, j’ai contacté quelques amis pour démarrer ce projet. Au début, pour m’aider moi-même. Puis pour aider les autres, ce qui est devenu une sorte de mode de vie. Quand tu rencontres un gars en prison, que tu le retrouves à sa sortie, que tu l’aides et le vois faire son chemin, acquérir des connaissances, puis finir par travailler comme thérapeute dans un centre de réhabilitation… ça fait chaud au cœur. Ce plaisir n’a pas d’équivalent. Pour aider les autres, il est important de créer un environnement attractif et joyeux. Sinon c’est trop dur, ils risquent d’être terrifiés à l’idée de rester « cleans » et sobres. Avec KRIS, nous essayons aussi de rendre la vie plus amusante.

Recueilli par Barbara Liaras


« La réinsertion, ça doit se préparer avant la sortie ». « Ce que j’ai compris en prison, c’est que quand vous sortez sans un projet qui soit préparé depuis l’intérieur de la prison, vous allez récidiver. La réinsertion, ça ne se pré- pare pas à l’extérieur : ça se prépare à l’intérieur. Sinon, quand vous sortez, qu’est-ce que vous allez faire ? Vous allez vous replier sur ce que vous faisiez avant d’entrer. Moi, à chaque fois que je sortais, je récidivais. (…) Les seuls contacts qui te restent, c’est les anciens détenus : donc quand tu sors, c’est eux que tu appelles. Et tu retombes. Dans ma tête, il n’y avait pas d’autre solution. (…) Jusqu’à ce jour-là, où je suis sorti avec un projet, et où je savais ce que j’allais faire dehors. ». Max Bondo, condamné huit fois, libéré depuis seize ans, La vie après la peine, S. Portelli et M. Chanel, Grasset, 2014