Sortir de prison : le parcours d’obstacles

8 200 personnes sont sorties de prison en 2013. La majorité en fin de peine, à savoir sans mesure de libération anticipée et encadrée (conditionnelle, surveillance électronique...), qui ne concerne que 20 % des sortants, 2 % des condamnés à une peine de moins de six mois. Fantasmée pendant la détention, la sortie devient rapidement un parcours du combattant. Difficultés de réadaptation à la vie du dehors, accès complexe aux services sociaux et sanitaires de droit commun quand ce n’est un véritable refus de prise en charge, discriminations dans l’accès à l’emploi... Le sortant subit et intériorise le stigmate que semble porter indéfiniment celui qui a « fauté ». Et la Justice lui demande de prouver qu’il mérite sa liberté, faisant peser une pression peu favorable à la réintégration ou la sortie de délinquance.

Il y a un gouffre entre la sortie telle qu’imaginée pendant la détention et la manière dont elle se passe réellement. Maison d’arrêt St-Paul, Lyon, 2005 (fermée depuis)

Dans une traversée du désert, les hommes déshydratés croient apercevoir une oasis verte et fraîche. Pour tenir, les détenus imaginent ce qu’ils feront à leur sortie. Des rêveries souvent modestes : un plat dont on se délecte par avance, sentir l’air de la mer, la douceur des bras qu’on espère retrouver… Elles permettent de s’extraire d’un quotidien carcéral humiliant, où plaisir et individualité n’ont plus voix au chapitre. La perspective de la sortie est omniprésente. « J’y ai pensé dès le premier jour » dit Antoine, « tout ce que j’ai fait pendant ces treize années, je l’ai fait en pensant à la sortie ». Se projeter à l’extérieur permet d’échapper à l’imparable emprise des murs et au diktat administratif. La sortie peut aussi effrayer. « Serai-je capable de vivre de nouveau dehors ? » De repartir à zéro ? « J’y pensais tout le temps et en même temps, ça me faisait peur. J’allais sortir sans un sou. Je savais que ça allait être difficile, parce que j’allais emprunter un chemin que je ne connaissais pas. Ma vie de voyou, je l’avais depuis l’âge de 14 ans » raconte Frédéric, en libération conditionnelle depuis plus d’un an.

Une courte lune de miel

Et souvent, rien ne se passe comme prévu. Le décalage entre libération fantasmée et sortie réelle est «immense», selon Antoine. « J’ai dans un premier temps redécouvert le monde extérieur. Avec une courte phase d’euphorie: tout est beau, extraordinaire… Ensuite la réalité est là, il faut s’y mettre, tout reconstruire. » Après une courte lune de miel, les sortants font face aux difficultés de réadaptation. Leur corps ne leur appartenait plus, ils en disposent à nouveau et doivent réapprendre à s’orienter, se déplacer, prendre les transports. Leurs sens s’étaient atrophiés ou sur développés: la vue n’allait plus au-delà de quelques mètres, l’ouïe s’est au contraire aiguisée. Après 22 ans de prison, Chriske ne sait plus « gérer quelque chose qui se passe à 50 mètres, 60 mètres », alors que sa vision a été si long- temps « bouchée » à une dizaine ou une vingtaine de mètres (1). On ne voit jamais loin en prison. Détenus, ils ont été placés en position de dépendance extrême. Libérés, ils attendent que quelqu’un vienne ouvrir la porte de leur chambre pour en sortir, d’un magasin pour y entrer. Ils s’étaient organisés un quotidien en cellule, ils passent de la même façon des heures enfermés dans une pièce de leur appartement ou foyer. « Ma chambre est organisée comme ma cellule, avec d’un côté mes livres, mes dossiers. Je regarde un peu la télévision la nuit, mais plus rien ne m’intéresse, sauf ce qui touche aux conditions de détention » témoigne Philippe. Ils ont été coupés du monde extérieur, où la vie a continué sans eux: ils retrouvent des proches qui ont changé, quand le temps de l’homme détenu s’est arrêté. « Je n’avais jamais vu d’euros », ajoute Philippe. « Hier soir encore, j’ai mis les pièces et les billets sur mon lit pour les mémoriser. » Les exemples pourraient encore se succéder, ils font mesurer l’immense difficulté de réadaptation et de réapprentissage à la libération, parfois même après une courte peine.

Le magma administratif

Dans le même temps, les libérés doivent pourtant résoudre une foultitude de problèmes administratifs et sociaux. « Ils sont censés réaliser conjointement toutes les démarches d’inscription sociale et d’accès au droit, exigeant une lucidité et une énergie dont ils ne disposent pas forcément à cet instant. Concrètement, il faut déjà avoir une adresse pour pouvoir commencer les démarches administratives. Et toutes les structures d’insertion n’acceptent pas de domicilier ceux qu’elles hébergent. Pour certains, il faut aussi régulariser leur situation sur le territoire, établir des papiers d’identité… La complexité de l’accès aux droits et la saturation des dispositifs peuvent conduire au découragement » explique Eric Pliez, directeur de l’association Aurore. Sans compter que beaucoup sortent avec un endette- ment auquel ils ne peuvent faire face. Dans une étude réalisée à l’ARAPEJ (2) « environ un tiers des personnes ont déclaré qu’elles devaient de l’argent – et l’on peut supposer qu’elles sont plus nombreuses en réalité : ce sont des crédits en cours, des arriérés de loyers, des impayés à un opérateur téléphonique ou à un fournisseur d’électricité, des amendes pénales (par exemple pour des fraudes dans les transports publics) ou des dommages et intérêts à leur(s) victime(s). Et le montant de ces sommes peut être colossal au regard des ressources disponibles: plu- sieurs milliers d’euros pour les amendes, plusieurs dizaines de milliers d’euros pour les dommages et intérêts (3). »

Stigmatisation dans l’accès à l’emploi

Beaucoup ont l’impression que l’étiquette « détenu » leur colle à la peau. Et pour cause. Le corps social semble leur infliger une peine sans fin. Quid de la volonté de l’État de réintégrer les anciens condamnés, en leur interdisant l’accès aux postes de fonctionnaire (fonction publique d’État, territoriale, hospitalière…) alors qu’il devrait de toute évidence donner l’exemple? Quid encore de tous ces métiers nécessitant un casier judiciaire vierge, telles les professions libérales? Les anciens condamnés ne pourraient-ils pas devenir d’excellents avocats ou chauffeurs de taxi ? Sans parler de la réticence du secteur privé, en dépit de clauses d’insertion qui obligent les grands groupes à prévoir des heures de travail pour publics en difficultés. « Quand on parle aujourd’hui à un DRH de problématiques d’insertion, il a une certaine réceptivité. Mais dès lors qu’on précise qu’il s’agit de sortants de prison, le problème est beaucoup plus lourd. Il y a un “blocage culturel” fort dans l’entreprise », constate le président du Conseil coopératif (4). Un droit à l’oubli est invoqué dans les démarches d’effacement du casier judiciaire. Mais aujourd’hui, il suffit à un employeur de taper sur Google le nom de celui qu’il envisage d’embaucher pour trouver des informations sur son passé. « Il y a deux ou trois articles sur mes passages aux Assises », explique Frédéric. Si un employeur fait une recherche, « je n’ai plus aucune chance. Qui va prendre le risque d’embaucher un ancien toxico braqueur de banques ? »

Faillites du droit commun

Les services sociaux et sanitaires ne font pas mieux, se repassant le public des anciens condamnés telle une « patate chaude ». Le principe de leur accès aux dispositifs de droit commun « est désormais toujours affirmé dans les textes », qu’ils sortent avec ou sans mesure judiciaire. Mais en réalité, comme l’ont rappelé les travaux de la Conférence de consensus, « les conseils généraux qui sont en charge de l’action sociale et les services de l’État, qui ont la responsabilité de l’exclusion sociale, se renvoient souvent la responsabilité de la prise en charge des personnes libérées qui souvent restent dans des “zones grises” » (5). Par ailleurs, des structures comme les CHRS (centres d’hébergement et de réinsertion sociale) sont « soumises à des contrats d’objectifs » par l’État, ce qui les « pousse à privilégier l’accueil des personnes dont la situation a le plus de chances d’évoluer positivement durant le séjour », donc à exclure les publics ayant « les problématiques les plus difficiles », parmi lesquels les sortants de prison, explique Eric Pliez. Nombre de professionnels ont tout simplement peur des anciens détenus. Tels ceux des CMP (centres médico- psychologiques), qui ont développé moult arguments pour les refuser. Les obligations de soins ne sont pas prioritaires au vu du nombre de personnes ayant une vraie demande et des besoins urgents. Le simple mot « prison » engendre un blocage par le secrétariat ou pour toute réponse : « nous ne sommes pas habilités à recevoir des détenus », raconte un psychiatre exerçant en maison d’arrêt, habitué aux négociations sans fin avec le CMP pour caler un rendez-vous en prévision d’une libération. Pourtant, ces patients seront des citoyens libres et en principe ordinaires au moment du rendez-vous, si bien que le CMP est compétent. Mais la principale explication avancée en « off » est la peur de se retrouver face à des « monstres » et aussi l’idée qu’une personne ayant commis une infraction ne mériterait pas d’être reçue et traitée comme tout le monde. Les préjugés se portent bien, merci !

Manque de préparation à la sortie

Nombre des difficultés auxquelles font face les sortants auraient pu être anticipées et traitées en amont de leur élargissement. L’importance de la préparation à la sortie est soulignée par tous les acteurs, dont Eric Pliez, qui estime indispensable de prévoir « un temps d’articulation entre le dedans et le dehors. Et que certaines personnes ne sortent pas sans accompagnement, comme celles souffrant d’addictions, qui se retrouvent à la rue sans aucun repère. » Pour autant, les services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP) ne sont pas en mesure d’assurer cette mission à l’égard de l’ensemble des personnes détenues et ils se concentrent sur les demandes d’aménagement de peine. Ceux qui ne demandent rien n’auront rien. En outre, les SPIP devraient coordonner l’intervention des services sociaux auprès des détenus, mais là encore, le public incarcéré se situe au bas de l’échelle des priorités et le nombre d’intervenants reste dérisoire. En 2012, il y avait 62,5 postes de conseillers Pôle emploi pour 191 prisons. Ils ont certes réalisé un entretien avec près de 19000 détenus (6). Il en est résulté pour 17 % d’entre eux une solution d’emploi ou de formation. Un taux qui descend à 4 % si on le rapporte aux 88 000 sorties dans l’année. Nombre de détenus sont ainsi libérés sans que leur situation administrative ne soit régularisée et sans aucune préparation. 8 à 10 % n’ont pas même de solution de logement à leur sortie.

Des contrôles et exigences contre-productifs

Les anciens prisonniers évoquent aussi un statut de « suspect à vie », via des pratiques policières toutes spécifiques en cas de condamnation au compteur. Propriétaire d’un restaurant gastronomique, Patrick Casalini raconte que vingt ans après son incarcération pour des vols et escroqueries, « cette histoire [le] poursuit toujours. Un cambriolage près de mon restaurant et les gendarmes viennent chez moi aussitôt. J’ai été suspecté de trafic de voitures, j’ai eu des contrôles d’hygiène au restaurant, des contrôles de police… Un ex-délinquant, pour beaucoup dans la société reste un voyou à vie (7). » Les exigences judiciaires apparaissent aussi inadaptées. Trop de contrôle, pas assez d’accompagnement. Ainsi peut-on résumer ce que vivent nombre de condamnés libérés dans le cadre d’un aménagement de peine. Plutôt que d’être accompagnés par des professionnels dans ce difficile passage du dedans au dehors, ils sont acculés à prouver constamment qu’ils méritent d’être libres. Le summum étant incarné par la mesure de surveillance électronique. Libéré depuis quatre ans, Antoine a perdu son emploi à cause des sonneries stridentes et intempestives de son bracelet électronique mobile (PSEM) ou des retours immédiats à son domicile exigés en cas de dysfonctionnement technique. « Ils ont estimé que ma vie privée prenait trop le pas sur la vie professionnelle, donc ils m’ont licencié. Depuis, j’ai du mal à rebondir, car je me demande comment travailler dans ces conditions. » Pour Philippe aussi, « le seul accompagnement, ce sont des contraintes. Par exemple, Pôle emploi avait accepté de prendre en charge un trajet sur Paris pour un entretien d’embauche. Mais comme je devais aller récupérer le formulaire sur un créneau qui ne correspondait pas à mes horaires de sortie autorisée, le SPIP a refusé. » Sans compter le tempo inadapté des rendez-vous fixés par les conseillers de probation, les juges ou les structures de droit commun. « A chaque fois, on essaie de se reconstruire mais à la sortie c’est le calvaire de l’administration. On vit au jour le jour et on vous donne un rendez-vous pour dans deux ou trois semaines. On tient une semaine et puis on lâche. Car en fait on ne peut tenir qu’au jour le jour, on n’a pas d’autre choix. Alors on vole », dit un homme de 35 ans incarcéré plusieurs fois8. On pourrait penser que des personnes condamnées doivent être strictement contrôlées à leur sortie pour éviter la récidive. Ce serait omettre les effets de la stigmatisation sur le comportement. Le chercheur américain Thomas LeBel explique le mécanisme : les sortants « internalisent » l’idée qui leur est renvoyée selon laquelle ils seraient « nécessairement plus dangereux, malhonnêtes, moins fiables que la moyenne ». Et « plus ce sentiment du stigmate est prégnant, plus les difficultés à en sortir sont importantes et les violations des termes de la libération conditionnelle élevées ». Nombre d’études concluent à « une prophétie auto-réalisatrice : les gens qui n’ont pas d’espoir ne se battent pas pour réussir. S’ils pensent être voués à l’échec, celui-ci surviendra à coup sûr. » A l’inverse, les travaux sur la désistance montrent que ceux qui s’en sortent ont rencontré des personnes qui croyaient en eux et ont intériorisé une « foi en leur capacité et leurs qualités pour jouer un rôle social positif ».

Sarah Dindo

(1) Serge Portelli & Marine Chanel, La vie après la peine, Grasset, 2014.

(2) Association réflexion action prison et justice (accueil et accompagnement social).

(3) Véronique Le Goaziou, Sortir de prison sans y retourner, parcours de réinsertions réussies, février 2014.

(4) Hugues Sibille, dans Sortir de prison, entrer dans l’emploi, colloque de mai 2011.

(5) Conférence de consensus sur la prévention de la récidive, L’accompagnement social des condamnés et des sortants de prison, fiche 15, février 2013.

(6) Direction de l’administration pénitentiaire, Les Chiffres clés, 2013. Dedans Dehors N°86 décembre 2014

(7) ladepeche.fr, 1/10/2008

(8) Véronique Le Goaziou, op.cit., février 2014.