L’homme qui faisait partie des murs

Ted a 39 ans, il en a passé 21 en prison. Depuis 1996, date de son premier délit, Ted a récidivé 44 fois. L'immense majorité des délits concerne des escroqueries ; le reste, principalement des évasions ou des faits directement liés à son incarcération. À cela s'ajoute une grosse dizaine d'incidents de détention, presque exclusivement pour la possession de téléphones portables. Cas d'école une détention stérile.

Un article publié en partenariat avec le blog de chroniques judiciaires Épris de justice. Version intégrale à lire ici.

Quand il avait 18 ans, Ted a commis un vol, une escroquerie. Jugé en comparution immédiate, il a été condamné à six mois de prison. C’était le 25 juin 1996. Vingt-et-un ans ont passé et Ted est toujours là, derrière les barreaux : il n’est jamais sorti.

Derrière le box en plexiglas, sur un banc des prévenus qu’il a trop souvent lustré en s’y asseyant, Ted fait face, une fois de plus, à ses trois juges. Treize personnes sont éparpillées dans une salle d’audience à peu près vide : quatre avocats — deux pour la défense, deux pour les parties civiles —, trois juges, deux gendarmes, un avocat général, une greffière, un journaliste, et Ted, en vêtements de sport.

Le prévenu fait un peu plus que ses 39 ans. Sur ses tempes, ses cheveux bruns grisonnent un peu. Il arbore, autour du cou, un début de barbe blanche et piquante, qui lui donne un air vaguement ténébreux. Quand il parle, et il parle volontiers, soucieux d’assurer sa défense, il fait chanter un accent marseillais peu prononcé, qui rappelle qu’un jour, il y a eu un enfant qui gambadait, libre, dans les rues de la cité méditerranéenne, sans savoir qu’il passerait toute sa vie derrière les murs d’une prison.

L’audience, qui s’étale mollement sur deux tristes demi-journées d’automne, est froide, mécanique et ordinaire. Il y a des faits, beaucoup de faits. Ted en assume certains, conteste les autres. Alors, on juge les faits, un par un, on revient sur chaque élément du dossier, on pinaille, d’un côté de la barre comme de l’autre. Et, comme il y en a plus d’une centaine, on y passe toute la journée.

Pour la justice, 118 ou 28 escroqueries, ça ne fait pas grande différence.

« Je suis frustré », s’énerve un peu Ted, avant de reprendre son calme. « Je n’ai jamais dit que j’étais innocent, je suis multirécidiviste, mais je ne veux pas payer pour des faits pour lesquels je n’ai rien à voir. » C’est pour cette raison qu’il fait appel. En première instance, il avait été condamné à six ans de prison.

Marie-Antoinette Houyvet, la présidente de la cour, résume la combine de Ted : à l’aide d’un complice à l’extérieur de la prison, il récupérait des numéros de téléphone dans l’annuaire. Il ciblait des noms de femmes qui paraissaient âgées, dans des quartiers chics de Paris. Au téléphone, il se faisait passer pour l’inspecteur Mariani, d’une quelconque brigade, et faisait croire à la victime que sa carte bancaire avait été piratée. De cette façon, il se débrouillait pour récupérer les coordonnées bancaires. Il reconnaît avoir dérobé plusieurs dizaines de milliers d’euros, sans jamais avoir pu en profiter, puisque les comptes étaient finalement bloqués par la police.

« Qu’est ce que vous avez à dire ? », demande la présidente pour chacun des faits. « Je n’ai pas commis cet acte, je n’ai pas passé ce coup de téléphone », répond Ted régulièrement. « Donc, vous contestez. Bien. Ensuite… » Et la cour reprend sa longue litanie de relevés téléphoniques. Souvent, Ted semble nier l’évidence. Parfois, c’est la cour qui doit reconnaître que, sur tel fait précis, il est probable que le prévenu soit innocent.

C’est assez compliqué, les trois juges s’embourbent un peu dans ces centaines d’écoutes, s’ennuient aussi, puisqu’au fond, à part Ted, tout le monde s’en fout un peu de savoir s’il a commis 118, 72, 32 ou 28 escroqueries. Pour la justice, ça ne fait pas grande différence. Il est coupable, une fois de plus, c’est tout.

Je ne supporte plus la prison, j’y ai passé trop d’années.

Ce qu’il reste, c’est donc ce casier judiciaire, que la présidente qualifie de « sacrément impressionnant ». Quand il avait 18 ans, Ted a commis un vol, une escroquerie. Depuis, il fait partie des murs, comme il le dit lui-même. Pourquoi ce premier délit, alors qu’auparavant, mineur, il n’avait jamais fait parler de lui ? L’histoire, pas plus que le prévenu, ne l’explique.

« Je vais être synthétique, parce que sinon, on n’en finirait pas », annonce la présidente. Adrien Mamère, l’un des deux avocats de Ted, hoche la tête : « Je n’ai jamais vu de fiche pénale aussi longue. »

Depuis 1996, date de son premier délit, Ted a récidivé 44 fois. Son casier judiciaire fait vingt pages. L’immense majorité des délits concerne des escroqueries ; le reste, principalement des évasions ou des faits directement liés à son incarcération. À cela s’ajoute une grosse dizaine d’incidents de détention, presque exclusivement pour la possession de téléphones portables.

Sa date de libération, si l’on oublie la procédure pour laquelle il fait appel aujourd’hui, est fixée à 2019. S’il est condamné à la même peine qu’en première instance, il pourra sortir en 2025. Une date qui, pour quelqu’un né en 1978, sonne comme de la science-fiction.

Une sorte d’Homo incarceratus

On pourrait croire qu’une existence passée derrière les barreaux, enfermé 22 heures sur 24 dans une cellule de 9m², n’est pas une vie. En fait, si. C’est une vie. Ted a appris à vivre la sienne, malgré l’enfermement. Il est devenu une sorte d’« Homo incarceratus », l’homme incarcéré, qui s’adapte, tant bien que mal, à son environnement.

En 2007, Ted a eu un premier enfant, conçu au détour d’un parloir. En 2012, il s’est évadé. C’est-à-dire qu’il avait reçu une autorisation de sortie pour refaire ses papiers d’identité et qu’il n’est pas rentré. Sa compagne, la mère de son fils, l’a prié de retourner derrière les barreaux, pour ne pas risquer d’aggraver sa peine. Il lui a simplement répondu : « Je ne supporte plus la prison, j’y ai passé trop d’années. »

Au cours de cette cavale, qui n’aura duré que quelques jours, sa fille a été conçue. « Depuis le 28 août 1997, les seules fois où je suis sorti, c’est parce que je me suis évadé. » Après la naissance de sa fille, qu’il voit à peu près tous les six mois, Ted s’est séparé de sa compagne. Il s’est depuis remis en couple, avec trois femmes différentes.

En 21 ans de détention, Ted a connu trois maisons centrales, dix maisons d’arrêts, cinq centres pénitentiaires et 36 cellules. Tous les six mois environ, il est transféré en maison centrale, plus adaptée aux longues peines, puis reconduit dans une maison d’arrêt parce que « pas suffisamment dangereux. »

« Pourquoi est-ce que vous n’allez pas dans un centre de détention ? », demande la présidente. « Ça, madame, ce n’est pas moi qui décide », répond Ted. Alors, comme il ne décide pas, parfois, il s’arrange. Notamment, ce jour-là, il y a quelques années : « Vous avez monté ce truc incroyable, suite à un transfert qui vous a été refusé. »

Don pour l’arnaque

Pour se rapprocher de sa famille, Ted avait demandé à être transféré à la prison de Fresnes. La demande avait été refusée. Ted, dont tout le monde s’accorde à reconnaître le don pour l’arnaque, a alors élaboré un stratagème. Avec un peu d’astuce et pas mal d’audace, il a simplement usurpé l’identité de l’adjoint de sécurité de sa propre prison, dans le Midi, écrit sous ce faux nom au procureur de la République de Paris, avec qui il a fini par entretenir une correspondance. À terme, il est parvenu à faire signer son propre ordre de transfert par le procureur.

La supercherie n’a été découverte que quelques heures avant son départ. Jugé pour tentative d’évasion, il a obtenu un non-lieu : il ne cherchait pas à s’évader, simplement à changer de prison pour se rapprocher de sa famille. Aujourd’hui, l’avocate générale met en avant le caractère « adaptatif, intelligent et audacieux » du prévenu. Pour réussir son coup, il avait notamment réussi à créer une fausse adresse e-mail semblable en tout point à celle des employés de l’administration pénitentiaire.

« Je fais partie des murs »

Si Ted est intelligent et audacieux, il n’en demeure pas moins qu’il est enfermé depuis 21 ans, au sens propre comme au sens figuré. Derrière les barreaux, le Marseillais s’est pris au piège d’une logique, dont il semble incapable de sortir. Les arnaques qu’il monte régulièrement ne lui profitent même pas, les sommes sont systématiquement saisies.

Ted est enfermé, il s’est enfermé et il a enfermé avec lui l’administration pénitentiaire, qui comme lui, aux mêmes causes répond par les mêmes effets, poursuit à l’infini une incarcération stérile. La détention de Ted ne protège pas la société, puisqu’il a récidivé à 44 reprises. Elle ne répare pas non plus. Au mieux, elle parvient à l’éloigner, dans un endroit où l’on ne peut plus le voir, comme pour jeter sur lui un voile pudique.

« Cette entrée en délinquance, quand vous avez 18 ans, pour ne plus jamais en sortir, comment est-ce que vous parvenez à l’expliquer ? », demande Marie-Antoinette Houyvet.

Étonné par la question, Ted reste silencieux pendant de longues secondes.

– Je ne sais pas.
– Parce que c’est terrible comme bilan. Vous avez 39 ans, en vous en avez passé 21 en détention.

Ted ne dit rien.

– Est-ce que vous voyez un psychologue en prison ?
– Oui. Trois fois par semaine.
– Et qu’est-ce que vous en tirez ? Qu’est-ce que ça vous a permis de comprendre ?

Ted bafouille un peu, comme s’il n’avait pas prévu qu’on lui demande d’avoir un avis sur son parcours carcéral.

– Le psychologue pense que je me suis forgé une personnalité en prison et que je ne peux pas en sortir.

Avec douceur, la présidente de la cour laisse filer quelques secondes et poursuit, d’une voix très calme.

– Vous êtes bien en prison, vous vous sentez inséré ?
– Je fais partie des murs.
– Quelque part, ça vous rassure d’être en prison. Vous êtes chez vous ?

Ted se tait, une fois de plus. Il ne sait pas quoi dire, il regarde ses pieds, puis la présidente, qui reprend.

– C’est terrible…

Sans un mot, Ted hoche la tête. Il ne semble pas vouloir s’apitoyer sur son sort. Marie-Antoinette Houyvet poursuit.

– Ça vous fait peur, d’être libre, un jour ?

Cette fois, Ted, après quelques secondes, répond.

– Oui, je l’appréhende.

Maintenant, c’est toute la cour qui reste silencieuse pendant quelques secondes.

– Est-ce que, quand vous commettez de nouveaux faits, ce n’est pas pour rester en prison ?

Ted se lance : « Je pense que… », puis il se ravise. « Je ne peux pas vous dire. C’est ce que pense mon psychologue. »

– Et vous, vous en pensez quoi ?

Comme pour mettre un terme à la discussion, Ted conclut l’interrogatoire : « Je pense que j’ai passé trop de temps en prison. »

« Que peut-il faire d’autre que de devenir les murs ? »

Avant de passer aux réquisitions et aux plaidoiries, la cour fait un dernier point sur la situation judiciaire de Ted. Après ce procès, il a encore trois affaires en cours, pour lesquelles il devra être jugé. Les deux avocates des parties civiles, après avoir rappelé qu’il y avait des victimes dans ce dossier – des dames âgées – réclament la confirmation des six ans prononcés en première instance.

L’avocate générale, qui commence par avertir la cour de la difficulté qu’elle a eue à trouver des réquisitions justes dans un dossier pareil, finit par se lancer en décrivant un homme « étonnant, intelligent, l’incarnation parfaite de l’escroc, d’un aplomb sans limite ». Cet individu « manipulateur et menteur pathologique », qui n’a « jamais travaillé », éprouve « de la joie à manipuler et vaincre la résistance des plus faibles ». Considérant que Ted est « incorrigible et incapable de s’amender », elle demande également la confirmation de la première peine.

Derrière elle, Adrien Mamère, pour Ted, prend soin de démontrer, point par point, l’innocence de son client sur les faits qu’il conteste. L’avocate générale ne s’étant que très peu étendue sur la question, il profite du boulevard ouvert devant lui pour reprendre un par un chaque élément du dossier, fustige des « raccourcis intellectuels terribles », rappelle que son client n’a aucun intérêt à mentir, puisqu’il sera de toute façon condamné.

Roksana Naserzadeh, qui également plaide pour Ted, commence par s’appuyer sur les propos de l’avocate générale : « J’ai, moi, un peu plus de foi que Madame l’avocate générale dans l’être humain, parce que, quand on ne laisse plus d’espoir à quelqu’un, il ne lui reste plus qu’une seule solution, celle d’endosser le costume qu’on veut bien lui donner. »

Elle rappelle à la cour que cet homme, dont le visage voit le soleil une heure par jour, depuis 21 ans ans, est entré en 1997, pour six mois, et qu’il n’est jamais ressorti. C’est, selon elle, une « peine nosocomiale » : on entre en prison pour ne plus jamais connaître la liberté, comme d’autres entrent dans un hôpital pour être guéris et s’y retrouvent infectés. Cet homme, enfermé depuis 21 ans : « Que peut-il faire d’autre que de devenir les murs ? » A la suite de son confrère, elle demande donc à la cour de diminuer sérieusement la peine qui, selon elle, n’a plus de sens : « Qu’est-ce que vous donnez à cet homme, si vous lui ajoutez six ans de plus ? »

Avant d’annoncer que la décision sera rendue le 20 décembre, la présidente demande à Ted s’il veut ajouter quelque chose. Le prévenu réfléchit rapidement, ne trouve rien. L’audience est suspendue. Ted hausse les épaules et repart vers le dépôt, sans attendre son escorte. Il connaît le chemin.

Par Emmanuelle Denise