« Je parle de l’échange de seringues autant que je peux »

Un médecin exerçant dans une maison d’arrêt du sud-est de la France engage sa responsabilité en pratiquant l’échange de seringues en détention. Témoignage.

Comment en êtes-vous venu à pratiquer l’échange de seringues en détention ?

Un lien de confiance s’est établi petit à petit avec les patients détenus. Quand on a proposé le Suboxone* à certains, cela nous a permis d’entamer des discussions sur l’injection. J’ai immédiatement vu que les détenus qui s’injectaient prenaient beaucoup de risques. Je leur ai donc proposé d’échanger leurs seringues usagées contre des propres. Au début, ils n’y croyaient pas. Mais petit à petit, certains ont commencé à venir me voir pour l’échange. À présent, l’échange se fait de manière naturelle, lors de consultations. J’en profite pour faire passer un message de prévention. On n’en est pas à une véritable réduction des risques qui me permettrait de donner six seringues propres en échange de six usagées. Une telle politique est nécessaire en détention, car sans protocole écrit encadrant l’échange de seringues, c’est en tant que médecin, à titre personnel, qu’on s’engage à le pratiquer. Pour ma part, j’achète des seringues que je ramène à la prison.

Comment cette pratique est-elle perçue par vos confrères et par l’administration pénitentiaire ?

Je parle de l’échange de seringues autant que je peux à mes confrères lors de conférences et de colloques, afin de susciter le débat. Il faut préparer les soignants à le pratiquer dans le futur. Beaucoup sont intéressés et me demandent de quelle manière je pratique. Concernant mes rapports avec l’administration pénitentiaire, j’ai récemment reçu un courrier du directeur de la prison qui me demande de cesser l’échange. J’ai refusé et lui ai rappelé mon rôle en tant que médecin indépendant. Un jour, des surveillants ont surpris un patient en train de s’injecter. Ils lui ont confisqué la seringue et l’ont amené se faire soigner à l’unité sanitaire comme si c’était une maladie. Il est reparti avec une autre seringue.

D’après vous, quels sont les obstacles à l’implantation de nouvelles mesures de réduction des risques en détention ?

Quand un soignant sort de l’université, il pense que le risque doit être supprimé et non réduit. On apprend donc la réduction des risques au contact des patients et on l’intègre ensuite dans son travail quotidien. Les obstacles à la mise en place de cette politique en détention reposent surtout sur des considérations morales que je trouve insensées. Il y a également une résistance de la part de l’administration pénitentiaire. Ces obstacles m’ont amené à me recentrer sur les patients, à me dire qu’ils sont au cœur de mon travail. Il me semble nécessaire de penser ces questions du point de vue sanitaire.

Depuis que vous avez commencé à pratiquer l’échange de seringues, avez-vous constaté une baisse de la prévalence de maladies infectieuses ?

À ma connaissance, l’établissement pénitentiaire dans lequel je travaille est aujourd’hui la seule prison dans laquelle sont dépistées et soignées toutes les hépatites. Récemment, nous avons été témoin d’une contamination intra-carcérale, ce qui signifie que le détenu n’avait pas d’hépatite C en arrivant et qu’il l’a contractée au cours de sa détention. Il avait emprunté la seringue d’un codétenu qui avait refusé de se faire dépister… Cela nous a permis de prendre contact avec les deux détenus pour les soigner. On reste persuadés que le traitement est un moyen de réduire les risques et que l’échange de seringues en est un autre. En couplant les deux, on pourra, à terme, éliminer les hépatites.

Recueilli par Clémence Niedercorn

* Traitement de substitution aux opiacés contenant un composant destiné à empêcher le mauvais usage du produit par voie intraveineuse, en bloquant dans ce cas la sensation. C’est un outil thérapeutique supplémentaire pour les patients souhaitant disposer d’une telle aide médicamenteuse.