Sylvie, condamnée pour conduite en état alcoolique : « La prison m’a achevée »

Une famille marquée par la maladie, les décès et la pauvreté. Sylvie sombre dans l’alcool, elle est condamnée à deux mois d’emprisonnement avec sursis et mise à l’épreuve pour conduite en état alcoolique. Près de cinq ans après les faits, elle est incarcérée pour respect « insuffisant » de son obligation de soins.

OIP. Pourriez-vous raconter un peu votre vie avant d’avoir été confrontée à la justice  ? 

Sylvie. Ma mère est tombée gravement malade lorsque j’avais 16 ans, elle est restée six mois à l’hôpital. Heureusement elle s’en est sortie. A cette époque, mon père travaillait du matin au soir, puis il allait la voir. Ma sœur jumelle et moi, nous avons dû arrêter l’école pour nous occuper de la maison, préparer les repas… J’avais aussi une sœur aînée, aujourd’hui décédée à cause de l’alcool. Puis, mon père a eu un cancer. Il est décédé à 47 ans, j’en avais 20, et nous n’avions aucunes ressources. Alors nous avons été aidées par la mairie, on nous donnait des bons de marchandises. Nous faisions de petits travaux chez des particuliers. A cette époque, j’ai commencé à travailler à l’hôpital de Lens [Pas-de-Calais] en tant qu’aide ménagère. Je devais devenir aide-soignante, mais j’ai eu des problèmes de santé et l’on m’a annoncé que je devais arrêter en raison de mes jambes – j’ai une polyarthrite –, on avait peur que je perde l’équilibre. J’avais 25 ans, ça m’a fait mal. Un an plus tard, j’ai eu ma fille. Je n’ai plus travaillé depuis.

Comment a commencé votre problème avec l’alcool  ? 

C’est lié à la mort de mon père, la grave maladie de ma mère, la disparition de ma sœur aînée… Ces événements sont venus s’ajouter à ma maladie, qui empirait. J’ai toujours refusé les calmants, le médecin voulait que je prenne de la morphine ou du valium. Je devais faire le moins d’efforts possible, rester allongée. J’ai commencé à boire quelques verres, pour dormir, mais le lendemain matin j’avais toujours aussi mal, alors je reprenais de l’alcool. Quand je buvais deux ou trois verres, je pensais maîtriser. J’ai réalisé après que c’était le contraire. Au début, on boit un verre, puis deux, trois, quatre, cinq, puis la bouteille. C’est là qu’on comprend qu’on est dépendant.

Vous avez été condamnée pour conduite en état alcoolique à deux mois d’emprisonnement avec sursis assortis d’une mise à l’épreuve pendant dix-huit mois. Comment avez-vous compris cette peine  ? 

Je n’ai rien compris du tout. Le juge m’a assommée. Je n’avais rien volé, fait de mal à personne, et j’ai pris deux mois pour un peu de tôle froissée. Le sursis avec mise à l’épreuve, on ne m’a rien expliqué. J’aurais dû être convoquée par un conseiller d’insertion et de probation, mais je n’ai vu personne.

Aviez-vous conscience qu’il fallait que vous engagiez un suivi médical à ce moment-là  ? 

En sortant du tribunal, je me suis dit «  maintenant j’arrête l’alcool, et si quelqu’un vient à la maison pour me faire une prise de sang, il n’y aura pas de problème  ». Mais personne n’est jamais venu chez moi. J’envoyais régulièrement mes analyses, c’est tout.

Vous avez de nouveau été convoquée, et le juge a prolongé de dix-huit mois votre délai d’épreuve, car vous ne respectiez pas l’obligation de soins. Aviez-vous compris que vous deviez aller dans un centre d’addictologie  ? 

Non, j’ai arrêté de moi-même, je n’ai pas eu besoin d’aller à l’hôpital. Pendant ce deuxième délai d’épreuve, j’ai eu quatre rendez-vous avec un CPIP [Conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation] qui me parlait, me demandait si mon problème d’alcool s’était stabilisé, si j’avais eu un traitement. C’est lui qui m’a incitée à aller au Square [association d’aide dans la prise en charge des addictions, ndlr]. Je n’y suis allée que deux ou trois fois, quand mon mari avait le temps de m’y conduire. Sinon ce n’était pas évident, avec les horaires de bus, mes difficultés à marcher…

Connaissiez-vous les implications de la révocation de votre mise à l’épreuve  ? 

Non, je n’ai pas compris pourquoi les gendarmes sont venus me chercher, je n’ai pas fait le lien avec le sursis. Je revenais des courses avec ma sœur, ils étaient devant la maison. Ils m’ont parlé de mon accident, de l’alcool, et ils m’ont emmenée au commissariat. Ils ne m’ont pas dit combien de temps j’allais rester. Ma sœur a apporté tous les documents sur mon état de santé, mais ils n’en n’ont pas tenu compte.

Comment se sont passés votre arrivée et votre séjour en prison  ? 

Je suis arrivée en détention le jour-même. Je n’ai pas eu de visite médicale en arrivant. Le matin, je n’arrivais pas à me lever, j’avais extrêmement mal, j’ai demandé une infirmière, au moins pour avoir un cachet. J’ai attendu en vain. Mon état a empiré, je n’ai jamais autant souffert. J’étais seule en cellule, alors que je demandais à avoir quelqu’un avec moi pour parler ou pour prévenir si ça n’allait pas bien le soir, si j’avais du mal à marcher. A rester là-dedans, on devient malade, on perd complètement la notion du temps.

Qu’est-ce qui vous a le plus marquée en détention  ? 

La prison m’a tuée, achevée. On ne s’imagine pas. C’est vraiment le noir. J’avais l’habitude de sortir tous les jours, d’aller avec ma sœur faire des courses, je pouvais parler avec ma fille, fumer ma cigarette. Etre enfermée comme ça, c’était l’horreur. Mon problème n’avait rien à voir avec la prison, j’aurais dû aller à l’hôpital. Je ne pouvais aller seule en cour de promenade à cause de mes problèmes de marche. Pendant plus d’un mois et demi, j’ai été complètement seule. Je ne parlais pas avec les surveillantes. Je suis allée seulement deux fois en promenade, grâce à une fille qui m’a aidée, m’a ouvert la porte, prise par le bras, fait faire le tour de la cour. Elle m’a donné une cigarette parce que je ne recevais pas celles que j’avais commandées à la cantine. Depuis, toutes les nuits, je fais des cauchemars  : je me vois en prison, puis en train de sortir, de courir, de me sauver, de passer au-dessus des murs.

Qu’est-ce qui a changé dans votre vie après ce passage en prison  ? 

Je suis encore dans le noir. Mon état s’est quand même amélioré à la sortie, l’oxygène est revenu. Mon entourage a été solidaire, ils ont tous trouvé que mon passage en prison était injuste, ils n’ont pas compris pourquoi on me faisait ça. La prison n’est pas faite pour les personnes qui ont des problèmes d’alcool. Je m’en sors tout doucement… Mais il me restera toujours quelque chose derrière, une petite séquelle, c’est obligé.

Propos recueillis par Anne Chereul