Malgré une hausse inédite du nombre de personnes détenues (+ 15 000 en trois ans), le budget 2026 de l’administration pénitentiaire continue d’abandonner toute ambition vertueuse au profit des seules logiques de surveillance et de sécurisation.
Des choix budgétaires aussi absurdes qu’indécents au regard de l’ampleur des besoins en matière d’accompagnement et d’amélioration des conditions de détention, révélateurs d’une vision exclusivement punitive de la peine dont les pouvoirs publics demeurent incapables de s’extraire. Humaine, sociale, politique et économique : la faillite est totale.
Plus que jamais arc-boutée sur le réflexe carcéral et le mythe de la dissuasion, la machine punitive tourne à plein régime. 88 654 personnes étaient détenues au 1er mai 2026, soit 15 492 supplémentaires en trois ans – une augmentation sans précédent. Chaque jour, des hommes et des femmes entrent en prison et s’y croisent sur des temps majoritairement courts : 70 % des peines donnant lieu à incarcération ne dépassent pas un an et 90 % ne dépassent pas deux ans[1], tandis que la durée moyenne de détention était de 12,7 mois en 2025 (quatre mois de plus qu’il y a vingt ans)[2]. Chaque jour, la prison enferme des vies cabossées puis les relâche sans rien n’avoir accompli d’autre que la brève satisfaction d’un appétit répressif constamment entretenu par les discours politico-médiatiques dominants. Si les responsabilités sont aussi politiques que judiciaires, c’est bien ainsi qu’opère, invariablement, la rationalité pénale moderne.
Montant de l’opération pour les finances publiques : plus de 5,5 milliards d’euros en 2026 (+ 3,3 % par rapport à 2025). Un budget pharaonique qui bat son propre record, lequel battait son propre record… et ainsi de suite. Et ce gouffre financier s’inscrit dans la durée : parmi les 136 programmes du budget général de l’État, celui dédié à l’administration pénitentiaire se classe au 4e rang en termes de dette non soldée au 31 décembre 2025 (avec 7,9 milliards d’euros[3]), derrière trois programmes relevant de la défense ou des investissements stratégiques de la France. La composante immobilière de cette dette atteint 4,4 milliards d’euros. À lui seul, le budget de la pénitentiaire représente 43 % des crédits du ministère de la justice tout en concentrant 72 % de son endettement. Dit autrement, la prison coûte cher. Très cher. 174 € par personne détenue et par jour en 2025[4].
Et pour quel résultat ? D’un point de vue strictement comptable, le minimum d’attente vis-à-vis d’un service public aussi vorace serait un semblant de performance compte tenu des objectifs fixés. Objectifs qui, passés la punition stricto sensu que constitue l’enfermement, s’articulent, dans la rhétorique institutionnelle, autour de la lutte contre la récidive, de l’accompagnement vers la réinsertion, de la réduction de la pression carcérale ou encore de l’amélioration des conditions de détention des un·es et de travail des autres. Il n’en est rien, bien au contraire. Pire, la prison ne lasse pas de faire parler d’elle tant pour sa saturation que pour l’indigence à laquelle elle expose ses occupant·es. En juin 2026, l’OIP-SF recensait a minima 60 établissements considérés comme indignes par la Cour européenne des droits de l’homme, les juges administratifs et/ou le Contrôle général des lieux de privation de liberté. La surpopulation, que les programmes de construction ne parviennent pas même à freiner, est incontrôlable : 173 % en moyenne en maisons d’arrêt et quartiers maisons d’arrêt (où sont incarcérées 7 personnes détenues sur 10), soit 30 points de plus qu’il y a trois ans. Le mal-être professionnel des agents est à son apogée. Les atteintes aux droits sont quotidiennes, le délaissement absolu – l’administration estime le nombre d’heures d’activités quotidiennes proposées aux personnes détenues à 2h12 en moyenne en 2024[5] (ce chiffre étant bien inférieur en maison d’arrêt). Et sans surprise, les taux de récidive sont colossaux : plus de 30 % des sortant·es commettent une nouvelle infraction dans l’année[6], plus de 60 % dans les cinq ans[7]. Peu importe l’angle par lequel on la regarde, la stratégie carcérale française est un échec patent – ou une victoire triomphante, diront certain·es. Quoi qu’il en soit, si elle n’était pas un tel drame humain, la situation serait presque risible pour ce qu’elle révèle de l’entêtement des pouvoirs publics à s’enfoncer toujours plus loin dans l’impasse.
La prison comme religion, la sécurité comme obsession
Incapables de toute remise en question, les parlementaires ont donc voté le 19 février dernier un budget 2026 qui prolonge les orientations précédentes, c’est-à-dire maintenant l’expansion du parc pénitentiaire à un rythme soutenu et rehaussant les dépenses de surveillance et de sécurisation au détriment des autres enveloppes budgétaires. L’occasion d’observer comment, dans l’économie de la privation de liberté, l’argent public est concrètement utilisé pour répondre aux défis qu’elle rencontre (voir l’infographie).

Hors rémunération des personnels, le premier poste de dépenses demeure le fonctionnement des 185 établissements existants. Sur les 1,2 milliard d’euros qui leur sont consacrés, 762 millions concernent les 85 établissements en gestion déléguée : 511 millions en marchés publics et 251 millions pour les 14 prisons exploitées en partenariat public-privé (PPP). Les établissements en gestion publique se partagent quant à eux 237 millions d’euros tandis que 202 millions sont affectés à des dépenses communes aux deux modes de gestion. Parmi celles-ci, 21 millions d’euros seulement sont consacrés à la rénovation des bâtiments les plus vétustes. Une somme dérisoire au regard des 1,2 milliard estimés nécessaires pour remettre en état les huit établissements les plus dégradés[8] – soit l’équivalent du coût de fonctionnement annuel de l’ensemble des prisons françaises. Elle contraste également avec les 375 millions d’euros consacrés à la construction de nouvelles places de prison en 2026, et plus encore avec les 465 nouveaux millions d’investissements votés à cette même fin pour les années à venir. Des montants vertigineux, notamment au regard des retards et surcoûts du « Plan 15 000 » récemment pointés par la Cour des comptes[9] (lire p. 38-39). Mais plus encore face au constat désormais largement partagé quant à l’incapacité d’agir efficacement sur la pression carcérale comme sur les conditions de détention par l’extension du parc pénitentiaire. Dans le culte voué à la prison, la construction a tout d’un fanatisme.
L’idéologisation à l’œuvre se révèle également dans les choix budgétaires opérés sur le terrain de la sécurité. Déjà considérables, les dépenses de sécurisation active et passive augmentent de 23% par rapport à 2025, passant de 67,2 à 82,9 millions d’euros – une hausse en partie due au financement des nouveaux quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO), régime de détention que le garde des Sceaux Gérald Darmanin souhaite voir s’étendre à d’autres établissements après ceux ouverts en 2025 à Vendin-le-Vieil et Condé-sur-Sarthe. Là encore, cette perfusion se fait au détriment d’autres investissements potentiels, alors que la situation de désœuvrement généralisé des personnes détenues témoigne de l’ampleur des besoins en matière d’accompagnement. Cette approche obsessionnelle et compulsive de la sécurité s’était également exprimée en 2025 à travers l’opération « Zéro portable », annoncée en grande pompes par le garde des Sceaux. Destinée à renforcer les dispositifs de sécurisation de six établissements par l’achat de matériels divers (brouilleurs, portiques à ondes millimétriques, tunnels à rayons X, caméras, etc.), son enveloppe était chiffrée à 29 millions d’euros. Un montant aussi scandaleux que révélateur de la facilité avec laquelle des fonds publics peuvent être engagés au service de la surenchère sécuritaire et de la communication politique sans véritable débat sur leur pertinence ou leur destination.
Réinsérer plus avec toujours moins
Mais la foi invétérée dans la sécurité et le contrôle se lit aussi dans la priorité accordée au recrutement des personnels de surveillance, dont la part au sein des effectifs globaux ne cesse de croître d’année en année. En 2026, 2,9 milliards d’euros leur sont consacrés, soit 233 millions de plus qu’en 2025. Alors que les besoins sont criants des deux côtés, l’enveloppe dédiée à la rémunération des personnels d’insertion et de probation, elle, ne progresse que d’un million d’euros après avoir considérablement diminué les années précédentes. Si le coût des rémunérations relève de calculs complexes (impliquant frais de pensions, revalorisations, cotisations, prestations, etc.), l’ampleur de cet écart peine toutefois à s’expliquer autrement que par les trajectoires observables sur la dernière décennie. Entre 2018 et 2025, le plafond d’emplois de la filière de surveillance – qui ne reflète pas les effectifs réels, soumis aux ouvertures et aux vacances de postes – a progressé de 6 248 équivalents temps plein (ETP), quand celui dédié à l’accueil et à l’accompagnement des personnes placées sous main de justice reculait de 1 938. En termes d’ETP finançables toujours, leurs agents représentent aujourd’hui 12 % des effectifs de l’administration pénitentiaire contre 19 % huit ans plus tôt.
Le budget 2026 prolonge fidèlement cette dynamique : sur les 855 nouveaux emplois prévus, seuls 100 étaient initialement fléchés vers la filière de l’insertion et de la probation, dont les missions concernent pourtant près de 300 000 personnes suivies en milieu fermé comme en milieu ouvert. Et la réévaluation à 214 postes de conseiller·es pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP) décidée par arrêté le 12 mai dernier ne suffira pas à répondre à des besoins qui se situent à une tout autre échelle[10]. Elle ne permettra pas non plus d’invalider ce constat sans appel : alors que la population carcérale a augmenté de près de 20 % depuis 2023, les crédits alloués à la surveillance et à la sécurisation (personnels inclus) ont dans le même temps augmenté de 25 %, tandis que ceux consacrés à l’accompagnement et à la réinsertion ont reculé de 11 %. C’est dire, au regard des deux objectifs de la peine – « sanctionner l’auteur de l’infraction » et « favoriser son amendement, son insertion ou sa réinsertion »[11] –, sur lequel se concentre l’attention politique et les deniers publics.
Dans ce contexte, nul besoin de préciser que les autres dépenses centrées sur l’accompagnement individuel sont réduites à peau de chagrin. La ligne intitulée « Prévention de la récidive et réinsertion des personnes placées sous main de justice » stagne à l’euro près depuis 2023 et ce malgré l’explosion de la population détenue. Pire, mis à part le coût du travail au service général – qui n’a lui-même connu aucune évolution mais que l’administration pénitentiaire a la facétie d’inclure dans cette enveloppe alors qu’il correspond en réalité à la rémunération à moindre frais de tâches non qualifiantes nécessaires au fonctionnement des établissements (nettoyage et entretien des locaux, distribution des repas, etc.) –, la plupart des dépenses d’accompagnement ont reculé ces dernières années. Certaines de ces diminutions sont d’ailleurs symboliquement chargées. Le budget alloué à la mise en œuvre de la réforme du travail pénitentiaire est ainsi passé de 12,8 millions d’euros en 2023 à 10 millions en 2026. Celui dédié aux associations intervenant en détention a été progressivement réduit depuis 2022, passant de 10,5 millions d’euros à 7 millions depuis 2024. Quant aux « autres dépenses de réinsertion », qui intègrent notamment le financement des activités socioculturelles, elles ont également été revues à la baisse (de 20,5 à 19,8 millions d’euros entre 2023 et 2026). Notons au passage, pour mesurer l’anachronisme de l’administration pénitentiaire sur les questions de genre, que le financement des protections périodiques mises gratuitement à disposition des femmes détenues est intégré à cette dernière catégorie. D’autres postes demeurent par ailleurs inchangés depuis 2023, à l’instar des enveloppes consacrées à la lutte contre la pauvreté (8 millions d’euros), à l’enseignement (1,4 million d’euros)[12] ou encore aux frais de santé des personnes détenues en Kanaky/Nouvelle-Calédonie, à Mayotte et en Polynésie française (4,8 millions d’euros)[13] – et ce alors même que la population détenue dans ces territoires a augmenté de 22 % sur la même période.
Même stagnation concernant les alternatives à l’emprisonnement. Alors que près des trois quarts des 52 millions d’euros qui leur sont consacrés sont affectés à la surveillance électronique, les fonds destinés au placement à l’extérieur ont même légèrement diminué, passant de 13,9 millions d’euros en 2024 à 13,8 millions en 2026. Une baisse certes limitée mais conséquente dans un budget déjà exsangue, et surtout lourde de sens dans ce qu’elle raconte du crédit accordé par les pouvoirs publics au dispositif d’aménagement de peine le plus propice à l’émancipation et l’autonomisation[14].
Un « pognon de dingue » pour un système à bout de souffle
Bien qu’aborder la faillite de la prison sous l’angle économique puisse à juste titre paraître déplacé au regard des souffrances qu’elle engendre pour les personnes détenues et leurs proches, force est de constater que l’argument financier permet à la critique carcérale d’agréger de nouveaux adhérents. La Cour des comptes témoigne ainsi, depuis plusieurs années, d’un intérêt croissant pour le sujet. Deux ans après un rapport cinglant sur le coût de la surpopulation carcérale[15], elle fustigeait en décembre 2025 celui du « plan 15 000 »[16], après avoir entre-temps souligné, dans un autre rapport, les avantages financiers des alternatives à l’incarcération[17]. Un intérêt inédit pour une administration qu’il serait difficile de taxer de droit-de-l’hommiste. Et les choix budgétaires persistants ne devraient pas interrompre le feu des critiques. Certaines personnalités du bloc centriste semblent également être sensibles au raisonnement. Tel est le cas du sénateur Louis Vogel (Horizons), rapporteur de l’avis sur le budget 2026 de l’administration pénitentiaire, qui en novembre 2025 considérait le plan 15 000 comme « déjà obsolète », son calendrier étant « largement hors d’atteinte ». Avant de lâcher : « La politique de création de places, par ailleurs très coûteuse pour le budget de l’État, […] ressemble de plus en plus à une tentative de vider l’océan à la petite cuillère. » Et d’estimer qu’une augmentation conséquente des effectifs de CPIP serait « budgétairement efficace et politiquement nécessaire ».
Dans l’attente d’une réorientation stratégique, le coût économique de la prison grandit à mesure que ses limites éclatent au grand jour. Et son financement dans un contexte de récession est devenu source de préoccupation pour les pouvoirs publics. Fin 2025, Gérald Darmanin évoquait plusieurs options « pour accroître [l]es recettes » de son ministère, proposant notamment, dans le cadre de son projet de loi « SURE », de « développer le recours aux jours-amendes »[18]. L’idée de taxer au portefeuille les plus précaires pour alimenter le budget de l’État semble également avoir trouvé écho chez le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez qui, avec son projet de loi « Ripost » déposé fin mars au Sénat, entend étendre massivement le recours aux amendes forfaitaires délictuelles. Les récentes tentatives de faire participer les personnes détenues aux frais de leur incarcération relèvent de la même logique. L’hypocrisie est à son comble. Car si la prison n’est que le symptôme le plus visible de l’incapacité de l’État à s’attaquer aux causes sociales de la délinquance, jamais il n’a opposé une réponse aussi martiale et sécuritaire, feutrée d’un vernis de réinsertion à ce point théorique. Alors qu’un changement de cap radical s’impose, le politique persiste à maintenir à flot un bateau ivre dérivant vers le large. L’endoctrinement idéologique est à l’image de la faillite : total.
par Julien Fischmeister
Cet article a été publié dans la revue Dedans Dehors N°129 – Mineur•es incarcéré•es : une faillite collective
[1] Données croisées entre Ministère de la Justice, Statistiques trimestrielles de milieu fermé (moyenne 2022-2025) et Ministère de la Justice, Les condamnations en 2024.
[2] Ministère de la justice, Séries statistiques des personnes placées sous main de justice 1980-2026, tab. 48.
[3] Les montants présentés dans cet article sont tirés du projet annuel de performances du programme 107 (Administration pénitentiaire), annexé au projet de loi de finances pour 2026.
[4] Montant estimé sur la base du nombre moyen de personnes détenues en 2025 et rapporté au budget total de l’administration pénitentiaire pour la même année (sans tenir compte des autres dépenses nécessaires au fonctionnement de l’institution).
[5] Plan d’action du gouvernement français présenté le 23 avril 2026 au Comité des ministres du Conseil de l’Europe dans le cadre du suivi de l’exécution de l’arrêt J.M.B. et autres c. France, § 143.
[6] Ministère de la justice, « Sortants de prison en 2021 : stabilité de la récidive un an après la libération », Infos Rapides Justice, SSER, n° 37, avril 2026.
[7] Ministère de la justice, « Sortants de prison en 2016, 63 % ont commis une nouvelle infraction dans les cinq ans », Infos Rapides Justice, SSER, n° 20, décembre 2024.
[8] Cour des comptes, « Le plan 15000 places de prison : une ambition forte, une concrétisation laborieuse », décembre 2025.
[9] Ibid.
[10] « Nous vivons un basculement inédit », entretien avec Eneko Etcheverry (recueilli par Johann Bihr), Dedans Dehors, OIP-SF, n° 128, novembre-décembre 2025, p. 23-26.
[11] Article 130-1 du code pénal.
[12] Hors rémunération des enseignant·es, qui relève du ministère de l’Éducation nationale.
[13] Depuis 2018, la prise en charge des dépenses de santé des personnes détenues en métropole et dans les autres territoires ultramarins relève de la Sécurité sociale.
[14] Voir : « Placement à l’extérieur : une alternative à la peine », Dedans Dehors, OIP-SF, n° 120, octobre 2023.
[15] Cour des comptes, « Une surpopulation carcérale persistante, une politique d’exécution des peines en question », octobre 2023.
[16] Op. cit
[17] Cour des comptes, « Évaluation de deux peines alternatives à l’incarcération », mars 2025.
[18] Audition de Gérald Darmanin devant la commission des lois de l’Assemblée nationale, 12 novembre 2025.