Baumettes : les liens familiaux en dépôt de bilan

Une baisse importante de ses subventions risque de conduire le Centre d’accueil des Baumettes au dépôt de bilan, si aucune solution financière n’est trouvée avant le 14 octobre 2014. Depuis plus de 15 ans, cette association assure une mission d’accueil, d’écoute et de soutien des familles et proches de détenus.

4 septembre 2014 : le président du Centre d’accueil des Baumettes (CAB), Robert Bret, expose à son conseil d’administration la situation financière alarmante de l’association. La diminution drastique des subventions le contraint à convoquer une assemblée générale extraordinaire le 14 octobre. A l’ordre du jour, la dissolution du CAB. Les administrateurs votent le licenciement économique d’Araxie Gagachian, salariée du centre d’accueil, et la résiliation du bail du bureau de l’association. En avril dernier, le CAB avait déjà dû se séparer de son local d’accueil et licencier Mathieu Candaele, son autre salarié. Celui-ci ne comprend toujours pas « comment on a pu laisser péricliter une association agissant auprès d’un des plus grands établissements pénitentiaires de France » – 1 932 détenus au 1er juillet 2014. Selon lui, l’administration pénitentiaire « ne mesurait pas l’impact d’une telle décision et sous-estimait [leur] action ». L’ancien sénateur Robert Bret précise que la baisse des financements provient principalement des collectivités territoriales, dans le cadre d’une « politique nationale de réduction des dépenses publiques depuis deux-trois ans, notamment en matière de politique de la ville ». Mais il regrette que le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) ait lui aussi réduit sa subvention.

Deux associations d’aide aux familles dans moins de 20 m2

Le CAB a été créé en juillet 1990 par un groupe de magistrats, d’intervenants en prison et de militants associatifs. Il a pour objet de « développer pendant l’incarcération toutes initiatives visant à faciliter le maintien des liens familiaux ainsi que la dignité et l’autonomie des proches des personnes incarcérées ». L’ouverture de l’accueil famille remonte à mars 1999, avec le recrutement d’Araxie Gagachian. L’association a développé son action grâce aux subventions du SPIP, de la préfecture des Bouches-du-Rhône, de la ville de Marseille et des conseils général et régional. « Nous y accueillions les proches des détenus en attente de parloirs. Il y avait des espaces pour s’asseoir, pour manger, des facilités pour les bébés (chauffe-biberon, table à langer), un coin jeux pour les enfants, de la lecture pour les familles, une machine à café et des sanitaires », raconte-t-elle. Les personnes n’habitant pas à proximité du centre pénitentiaire préfèrent en effet arriver avec une à deux heures d’avance. Une mère de famille raconte que « même arrivée de bonne heure par peur de rater le parloir, nous avons la maison familiale qui nous accueille tous les jours et nous donne un peu de chaleur humaine, c’est une équipe formidable! (1) »

Pour pallier à la fermeture de ce local d’accueil, l’administration pénitentiaire a proposé au CAB de partager avec l’Association des parents de détenus (APD) un espace de moins de 20 m2, situé à l’entrée de la prison. Depuis le 1er août, Araxie Gagachian et les membres du CAB y interviennent de 7h45 à 12h15 et sont relayés par les bénévoles de l’APD de 12 h 15 jusqu’à 15 h Dans cet espace réduit « il n’y a plus rien de semblable au précédent lieu d’accueil, hormis quelques chaises et deux bornes de réservation des parloirs », déplore l’employée du CAB. Jacqueline Seimpère, présidente de l’APD, tempère : « Pour mon équipe, ça ne change pas grand-chose à nos permanences tous les après-midi. Pour moi, qui suis à l’APD depuis 23 ans, le cœur de l’action se trouve près de l’entrée des parloirs familles. » Elle ajoute cependant que « si le CAB ferme définitivement, il n’y aura plus personne le matin pour accueillir les familles ». Et Araxie Gagachian de confirmer « qu’il n’y aura ni personnel pénitentiaire ni prestataire privé » en remplacement.

Vers des accueils sous contrôle pénitentiaire ?

Dans les établissements pénitentiaires en gestion déléguée, l’accueil-famille est désormais confié aux prestataires privés, en totalité ou en partage avec les associations. Une convention précise alors le champ d’intervention de chacun. A l’association revient « l’accueil et l’écoute des proches de personnes détenues, dans le respect des personnes, de leur besoin de dialogue ou d’isolement, dans un climat de confiance et de neutralité », indique Jeannette Favre, présidente de l’Union nationale des associations de maisons d’accueil (UFRAMA). Le prestataire privé intervient essentiellement sur des tâches matérielles, « sous l’autorité, le contrôle et l’évaluation de la Direction de l’administration pénitentiaire et de ses services déconcentrés ». Aux Baumettes, dont l’État reste le gestionnaire direct, une telle option est prévue pour 2017, date de l’ouverture prévue de la prison « Baumettes 2 ». Araxie Gagachian explique le besoin de locaux indépendants, où l’intimité est respectée : « Ce matin, [dans le local prêté par l’administration] une personne était en crise parce qu’elle venait d’apprendre que son permis de visite était suspendu. Elle a mis plus d’une heure et demie pour se calmer, dans un local qui ressemble à un hall de gare avec beaucoup de passage, alors qu’au CAB on aurait eu la possibilité de traiter cela à l’abri de tout le monde. En fait, on ne pourra plus proposer ce service d’écoute et de soutien. » Alors que de nombreuses familles sont très perturbées par l’incarcération de leur proche, le CAB a noué un partenariat avec une association de psychologues, psychiatres et pédopsychiatres vers lesquels il oriente des personnes accueillies, « quand une famille craque, quand on sent qu’il y a des problèmes ou que ça devient de plus en plus compliqué avec les enfants », précise Robert Bret.

Les conditions d’un « véritable accueil »

Les membres des accueils-familles jouent également un rôle important d’information et de relais avec l’administration pénitentiaire. « Par exemple, quand la réservation téléphonique sature parce qu’il n’y a qu’un seul agent pénitentiaire présent, en expliquant longuement l’origine du problème, on arrive à apaiser en partie la colère des familles », raconte Mathieu Candaele. Nadine, une proche de détenu, témoigne de cette difficulté à réserver un parloir dans cette prison surpeuplée: « C’est l’enfer, on y passe des journées entières, il m’est arrivé de recharger mon téléphone portable deux fois sans pouvoir les joindre ! (2) » Se pose également la question des familles étrangères qui ne parlent pas le français. Le président du CAB explique qu’il est très compliqué pour des étrangers d’obtenir un permis de visite, il faut souvent passer par les consulats des pays concernés pour récupérer des documents, « alors qu’une famille française se voit remettre un formulaire avec toutes les pièces à fournir et réglera beaucoup plus rapidement la question ». Araxie Gagachian parle l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol et quelques mots d’arabe. Elle se souvient d’une jeune fille écossaise dont le petit ami était incarcéré aux Baumettes : « On a fait beaucoup de choses pour elle, je lui ai trouvé un hébergement, on les a aidés à obtenir des doubles parloirs et je l’ai longuement soutenue le jour où elle a appris le suicide de compagnon. » Et Mathieu Candaele d’ajouter: « Si le CAB disparaît, si les conditions d’un véritable accueil n’existent plus, quelles conséquences devrons-nous affronter face à ce déferlement de souffrances qui ne trouvera plus de cadre dans lequel être contenu ? » Pour l’heure, une pétition « Sauvons le Centre d’accueil des Baumettes », adressée à la garde des Sceaux, circule sur internet (3). Les responsables du CAB gardent encore l’espoir d’une solution financière, qui doit être trouvée avant le mois d’octobre. A défaut, l’accueil des familles fermera définitivement ses portes.

Amid Khallouf

(1) « Moi, mère de deux détenus », témoignage sur le site internet du CAB,

(2) Louise Fessard, « Aux Baumettes, les familles de détenus se retrouvent sur le trottoir », www.mediapart.fr, 6 sept. 2014

(3) http://www.mesopinions.com/petition/justice/sauvons-centre-accueil-baumettes/12686