Encourager le travail d’intérêt général

Face à l’échec du système carcéral français, deux jeunes ingénieurs ont fondé Chantiers- Passerelles autour d’une alternative insuffisamment développée, le travail d’intérêt général (TIG). L’association lyonnaise, qui vient de fêter ses trois ans, travaille sur trois axes : la promotion du travail d’intérêt général, l’accompagnement de personnes condamnées à un TIG et la sensibilisation de la société aux questions de justice pénale.

Agathe Zebrowski et Sylvain Lhuissier, ingénieurs de 26 ans, sont les fondateurs de Chantiers-Passerelles. Léa Grujon est salariée de l’association.

Comment s’est construit le projet de Chantiers-Passerelles ?

Sylvain : J’ai commencé à travailler sur le projet en septembre 2013 lors de ma dernière année d’école d’ingénieur, dans le cadre d’une option « entreprenariat ». J’ai découvert la prison en adhérant au Génépi et l’idée de monter un projet dans la réinsertion a fait son chemin. J’ai commencé à me renseigner sur ce qui se faisait dans le domaine, rencontré des personnes évoluant dans le milieu de la justice et peu à peu, l’idée de travailler sur les alternatives à la prison est apparue. Agathe, qui suivait la même option, a mis de côté son projet pour me rejoindre en cours de route. C’est ensemble qu’on a construit ce qu’est devenu Chantiers- Passerelles aujourd’hui, une association oeuvrant pour la promotion du travail d’intérêt général. Mais ce n’était pas gagné d’avance.

Quels obstacles avez-vous rencontrés ?

Sylvain : Quand on a commencé à se renseigner, certains acteurs associatifs, influents dans le domaine des alternatives à la prison et des aménagements de peine, nous ont répondu qu’il n’y avait pas vraiment d’intérêt à se consacrer au TIG. Ils nous ont plutôt encouragés à travailler sur la sortie de prison, parce qu’il existe des financements dédiés. C’était à l’époque de la Conférence de consensus sur la prévention de la récidive, et plusieurs personnes nous ont recommandé de nous intéresser à la nouvelle peine de probation proposée par le jury de la conférence, qui est devenue la contrainte pénale.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de poursuivre sur votre idée de départ ?

Agathe : C’est début 2014 que nous avons décidé de nous concentrer sur le TIG. Avec le TIG, on travaille sur une alternative complète, qui est souvent prononcée avant une première incarcération, ce qui, à notre sens, est bien plus logique que d’intervenir après une peine de prison : dans ce dernier cas, la tâche est immense, il faut d’abord essayer de récupérer les dégâts causés par la détention elle-même. Notre objectif était également de faire comprendre à la société qu’il n’est pas toujours indispensable de mettre des gens en prison pour qu’il y ait à la fois sanction et réparation.

Quel est l’intérêt de travailler sur le TIG, comparé aux autres peines alternatives à la prison ?

Sylvain : D’abord, le TIG permet de sanctionner une personne dans une logique réparatrice : la personne va réparer le dommage qu’elle a causé à la société en effectuant un travail au profit d’une structure qui oeuvre pour l’intérêt général. Le domaine dans lequel le TIG est accompli peut même être lié à l’infraction commise : un auteur d’infractions routières peut réaliser un TIG dans un hôpital par exemple. Mais l’accueil des tigistes [personnes exécutant un TIG] ne se limite pas aux structures publiques, puisque toute association ou entreprise investie d’une mission de service public peut y prétendre. Il permet ainsi à la société civile de s’impliquer dans la justice.

Léa : La diversité des structures « accueillantes », que l’on doit encore renforcer, favorise aussi la réinsertion professionnelle des personnes en permettant notamment de toucher un panel de métiers assez large. Le TIG permet ainsi de (re)mettre un pied dans le monde du travail et son cadre (horaires consignes), de développer des compétences et de découvrir un métier. C’est aussi un vecteur de lien humain et un moyen de regagner confiance en soi, surtout si la relation avec le tuteur de TIG est bonne. Parfois, la personne se rapproche des dispositifs d’insertion ou est embauchée par ce biais.

Qu’est-ce qui fait que le TIG reste une peine peu utilisée ? Est-ce la faute des magistrats qui le prononcent peu ?

Sylvain : Il n’y a pas vraiment besoin de convaincre les magistrats, généralement ils trouvent la peine de TIG pertinente et intelligente. Par contre, la plupart conserve l’idée que c’est une peine qui ne doit pas s’appliquer aux récidivistes, ce qui n’est pas nécessairement fondé. Ainsi, bien souvent, le TIG n’est simplement pas proposé par les avocats – auprès desquels il y a également un travail à faire. De plus, les magistrats disent souvent que s’ils en prononçaient plus, le service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip) n’arriverait pas à les mettre en oeuvre, ce qui n’est pas toujours vrai. L’un des objectifs de Chantiers-Passerelles, c’est de permettre aux tribunaux de disposer davantage d’éléments pour cerner la réalité de la peine de TIG, son intérêt et les possibilités d’en prononcer davantage.

Quelles solutions envisagez-vous pour promouvoir le TIG ?

Sylvain : Pour que le TIG se développe, il est nécessaire de faire progresser l’offre de travaux proposés dans la communauté. Il faut faire davantage connaître cette peine et rassurer les personnes qui l’encadrent. Dans la plupart des cas, un TIG se passe sans problème. Le plus gros risque, c’est que la personne soit absente ou souvent en retard. Pour que le TIG se développe, il faut que les magistrats, le Spip (ou la Protection judiciaire de la jeunesse pour les mineurs) et les structures d’accueil soient convaincus de l’utilité d’une telle peine et qu’ils s’investissent tous dans sa mise en oeuvre. Si le tribunal prononce un TIG mais que la peine n’est pas mise à exécution, la mesure est décrédibilisée auprès des magistrats qui la prononceront moins. Si les structures d’accueil offrent des postes mais qu’ils ne sont pas utilisés, elles passeront à autre chose. Cela nécessite donc que le Spip ait suffisamment de moyens pour trouver les postes, accompagner les structures et placer les personnes. C’est un travail très lourd à gérer et on voit régulièrement des Spip dépassés par cette charge de travail. C’est pour cela qu’on a créé le Forum du TIG : pour impulser une dynamique nouvelle et donner les moyens et les outils pour maintenir et renforcer l’engagement de ces différents acteurs en faveur du TIG.

En quoi consiste ce Forum, concrètement ?

Léa : L’idée est de créer des espaces d’échanges entre de nouvelles structures ou de nouveaux tuteurs et celles et ceux qui ont l’expérience de l’accueil de tigistes. Par exemple, un bibliothécaire municipal peut en contacter un autre pour connaître les éventuelles difficultés auxquelles il a été confronté, les aspects positifs de la démarche, etc. Ces échanges ont lieu lors d’événements, de groupes de travail thématiques (le forum a notamment organisé en mars une rencontre nationale dédiée aux bailleurs sociaux qui souhaitaient accueillir des tigistes), mais aussi sur une plateforme participative en ligne.

Chantiers-Passerelles intervient également auprès de jeunes tigistes dans le cadre de stages intitulés « Parcours Passerelles ». En quoi consistent-ils ?

Agathe : Il s’agit de stages d’une trentaine d’heures, que l’on a initiés en octobre 2015 à Chambéry, en partenariat avec la Mission locale du bassin chambérien et le Spip de Savoie. À ce jour, vingt-huit personnes y ont participé. On aborde dans un premier temps le rapport aux autres et la place de chacun en tant que citoyen dans la société, qui peut passer par exemple par le passage du PSC1 *. Il y a également un travail sur le rapport à soi, afin de mieux comprendre son propre fonctionnement et ses valeurs, ce qui est crucial pour entrer en communication avec les autres mais aussi pour augmenter ses chances de trouver un emploi adapté. La communication fait d’ailleurs partie des axes de travail importants de ces stages, notamment par le théâtre. On a par exemple fait intervenir des comédiens qui viennent travailler sur la posture et la confiance en soi. Il y a enfin des temps à l’extérieur avec des visites d’entreprises, des simulations d’entretien et, pour les plus jeunes, des rencontres avec la Mission locale. Des temps individuels sont également systématiquement proposés pour permettre à la personne d’aborder sa situation personnelle vis-à-vis par exemple d’une recherche d’emploi.

Quel est l’apport d’un tel stage pour des personnes condamnées à du TIG ?

Agathe : Ces stages permettent aux participants de se remobiliser, de réapprendre à parler à un groupe en utilisant un langage apaisé, de retrouver une dynamique et un échange dans un cadre bienveillant. Ça les change de leur environnement habituel et ça leur fait du bien. D’autant plus que ça a déjà permis à des anciens participants de reprendre des formations. Les stages sont montés sur mesure pour s’adapter à la situation de chaque groupe et nous travaillons pour cela avec des intervenants qui viennent d’horizons très divers. Ce qui touche aussi beaucoup les bénéficiaires c’est que la société est là pour les aider, alors qu’ils participent à ce stage dans le cadre d’une peine : ça a un impact certain sur leur rapport à la société, souvent conflictuel en arrivant.

À quel moment de la peine intervient ce stage ?

Agathe : Le stage peut s’effectuer avant, pendant ou après une peine de TIG. Si la personne a terminé sa peine, notre objectif est qu’après le stage, elle ne se retrouve pas toute seule. Une proposition est généralement faite pour poursuivre le travail de réinsertion auprès de la Mission locale ou de Pôle emploi.

Votre troisième axe de travail est la sensibilisation. Quel est son rôle et en quoi consiste-t-elle ?

Léa : À notre sens, l’action de la justice ne peut pas être pertinente si elle est méconnue et incomprise par le grand public. Le rôle de notre activité de sensibilisation est de donner au citoyen des clés de compréhension à travers des espaces d’échanges et de réflexion sur les sujets de la justice pénale, de la prison et de ses alternatives. Nous organisons ainsi des « apéro-justice » dans des bars, participons à des événements en lien avec la justice et avons initié en juillet une série d’événements dans toute la ville de Lyon intitulée « Décode Pénal ».

Vos activités se concentrent essentiellement à Lyon et en Auvergne-Rhône-Alpes. Envisagez-vous d’étendre votre champ d’action au niveau national ?

Léa : Si notre siège social est situé à Lyon, nous nous considérons comme une association à vocation nationale. Nous organisons par exemple le Tour de France du TIG de décembre 2017 à mars 2018, qui s’arrêtera dans une dizaine de localités différentes. L’objectif sera de réunir dans chaque villeétape, en partenariat avec les services pénitentiaires d’insertion et de probation notamment, les différents acteurs du TIG (magistrats, structures d’accueil, tuteurs, anciens tigistes, etc.), afin de renforcer la dynamique sur les territoires et de donner une envergure nationale à notre volonté de promouvoir le TIG. Il s’agira à la fois de mettre en lumière les initiatives locales en faisant témoigner des acteurs du TIG et de favoriser les échanges afin de donner aux structures d’accueil confiance et envie de s’engager. Des ateliers thématiques permettront de travailler sur des points ou projets particuliers adaptés aux territoires concernés. Des conférences de clôture ouvertes au grand public seront organisées sur certaines étapes.

Avez-vous d’autres projets en cours ?

Léa : Il n’existe que très peu de retours sur le TIG et son efficacité, la dernière évaluation ayant été effectuée par Jacques Faget en 1993, à l’occasion des dix ans du TIG. Nous allons initier avant la fin de l’année une nouvelle évaluation, qui sera menée par le Centre de recherche sociologique sur les droits et les institutions pénales (CESDIP). Les résultats de cette évaluation devraient nous permettre de mesurer l’impact qualitatif et quantitatif du TIG, et d’obtenir un bilan des pratiques qui favorisent ou freinent la mise en place de ce dispositif. Les résultats de cette évaluation devraient être connus d’ici un an.

Le candidat Emmanuel Macron avait inscrit dans son programme la création d’une Agence nationale du TIG. Avez-vous déjà été sollicités ?

Sylvain : Non, pas encore. Le programme Justice de M. Macron comportait de nombreuses surprises. On peut dire que cette Agence du TIG fait partie des bonnes surprises. Si une telle agence voit le jour, nous espérons pouvoir y contribuer avec l’expérience et les attentes récoltées auprès des structures d’accueil.

Recueilli par Amid Khallouf

* Prévention et secours civiques de niveau 1, formation de base aux premiers secours.