Un service de navettes gratuit pour accompagner les proches aux parloirs

Aux Mureaux, dans les Yvelines, l’association Tendre la main propose depuis 2014 d’accompagner gratuitement des habitants de la ville jusqu’aux parloirs des prisons d’Île-de-France, souvent très mal desservies par les transports en commun. Ces « taxis-parloirs » viennent combler un besoin essentiel et sont très appréciés par les personnes les plus isolées. Interview de deux cofondateurs du projet, Oumar Ba et Ely Mbareck.

Comment est née votre association ?
Le projet de taxi-parloirs a démarré début 2014. Il y avait un fort taux d’incarcération aux Mureaux, et du coup on avait pas mal de proches de détenus qui nous sollicitaient pour qu’on les emmène au parloir. Surtout celui de la maison d’arrêt de Bois d’Arcy, qui est très mal desservie : il y a trois changements à faire, beaucoup de marche, et pour les personnes qui ont des problèmes de mobilité, c’est difficilement accessible. On faisait ça avec nos véhicules personnels, en tant que voisins, amis… On sait que ce sont des personnes avec peu de ressources, par exemple des femmes isolées qui ont des enfants en bas âge avec le mari en prison. Et puis un jour on s’est dit qu’on allait mutualiser les transports. On a décidé que la meilleure façon de faire ça, c’était de se constituer en association. Et on est parti à la recherche de partenaires, pour pouvoir couvrir les frais liés au véhicule et pérenniser l’action. Le délégué du préfet a tout de suite cru au projet et la fondation RATP a été notre premier financeur privé.

Six ans plus tard, où en êtes-vous ?
Aujourd’hui, on accompagne une dizaine de familles, essentiellement des mères. On a commencé par Bois d’Arcy mais désormais notre service d’accompagnement couvre aussi Fleury, Fresnes, Villepinte, Réau et Val-de-Reuil pour les peines les plus longues. D’habitude – hors crise sanitaire – on fait plusieurs dizaines de navettes par semaine. On fait aussi un travail de soutien moral. Avoir un proche en prison, c’est tabou. On écoute leur tristesse, leur détresse. Parfois, c’est dur de trouver les mots quand une mère nous demande si son fils va sortir bientôt alors que l’on sait que non, il ne sortira pas avant quelques mois, voire années. Il arrive que des fils ne prennent pas la peine d’expliquer cela à leur mère. En parallèle, nos missions ont évolué pour répondre à d’autres besoins : on emmène les familles aux parloirs mais on les accompagne aussi pour le dépôt du linge, on les aide pour les prises de rendez-vous à la borne ou par téléphone. On les aide aussi dans leurs démarches pour obtenir un permis de visite, pour les colis de Noël, etc. Aux Mureaux, il y a une centaine de nationalités représentées. Et dans l’association, on est plusieurs à venir de cultures différentes, ça nous permet de mieux communiquer avec le public que nous accompagnons. On s’est également rendu compte qu’il fallait un volet insertion à notre association. Que les personnes qu’on accompagnait avaient besoin d’aide dans leurs démarches administratives. On a aussi organisé des conférences et des débats avec des détenus qui ont pu bénéficier d’une permission de sortir, pour parler de leur parcours aux jeunes. On a participé aux forums de l’emploi, et grâce à un partenariat avec Renault, on a pu organiser un recrutement en pied d’immeuble en 2017. Nous, on a grandi ici, dans ces quartiers. Alors aujourd’hui on est devenus une association de proximité qui travaille sur trois volets : la prévention, l’accompagnement et la réinsertion.

Rencontrez-vous des difficultés particulières ?
C’est un système qui roule, sauf parfois pour les prises de rendez-vous. On a essayé plusieurs fois de se rapprocher de la maison d’arrêt de Bois d’Arcy pour faciliter les rendez- vous groupés, pour ne pas multiplier les allers-retours ou les longues attentes sur place. Sans succès jusqu’à présent. C’est dommage, on aurait pu s’organiser ensemble. Parfois aussi, des personnes ne parlant pas ou peu le français nous demandent de prendre rendez-vous pour eux, et de l’autre côté, on nous dit qu’il faut être de la famille pour cela. On se retrouve dans une impasse…

Et quels sont les retours de la part des familles ?
Notre action est très gratifiante. Pour nous, il n’y a rien de plus beau que le sourire d’une maman qui se réjouit d’avoir vu son fils. Et puis si un samedi, elle peut partir des Mureaux à 9 heures au lieu de 7h30, puis rentrer à 11 heures, faire le marché et avoir un peu plus de temps pour elle, on est content ! On a aussi de nombreux courriers de remerciements des personnes incarcérées qui nous témoignent leur reconnaissance et qui, à leur sortie, viennent donner de leur temps bénévolement à l’association. On leur a permis de garder un lien avec leurs familles, leurs mères, notre présence était rassurante. Parce que si vous restez à trois dans environ 10m2 pendant plusieurs mois sans voir vos proches, votre mental en prend un sacré coup.

Recueilli par Sarah Bosquet