Cantiner en prison : quand changement de prestataire rime avec explosion tarifaire

Dans certaines prisons d’Auvergne-Rhône-Alpes, le changement de prestataire privé en charge des cantines a fait exploser le prix de certains produits, sans toujours proposer d’alternatives premier prix. Une hausse que l’inflation ne suffit pas à justifier, et qui frappe de plein fouet une population déjà paupérisée.

Depuis octobre 2022, dans les prisons de Saint-Quentin-Fallavier, Villefranche-sur-Saône et Aiton, la société Elior a repris de Sodexo le marché des « cantines », ces catalogues à partir desquels les personnes détenues peuvent notamment commander de quoi cuisiner, se laver, ou nettoyer leur cellule.

Le nouveau catalogue, s’il propose plus de produits que le précédent, introduit néanmoins une hausse parfois conséquente du prix de certaines denrées. Un produit l’illustre tout particulièrement : le café, qui affiche une augmentation de 255%. Si les personnes détenues pouvaient auparavant cantiner 250g de café « Grand-Mère » moulu au prix de 1,85€, ce dernier est dorénavant affiché à 6,57€. Une hausse que la société Elior explique par une erreur d’affichage : le café distribué serait en réalité du café « Pur Arabica » de la marque Malongo. Un produit qui reste néanmoins vendu 3.30€ en grande surface… Surtout, si les personnes détenues avaient auparavant un choix de trois cafés, dont le moins cher coûtait 1,85€ et le plus cher 4,02€, elles n’ont aujourd’hui plus que deux choix, dans des tranches de prix similaires : 6,57€ pour du café Malongo, 6,10€ pour du Nescafé.

De nombreux autres produits sont concernés : pour 100g de Raz-El-Hanout, il faut désormais compter 2,30€ au lieu de 0,93€. Le sucre en morceau premier prix augmente quant à lui de 46% et le ketchup Amora de 40%. Une hausse que l’inflation ne suffit pas à justifier : pour tous ces produits, les prix affichés en détention sont supérieurs à ceux constatés en grande surface[1]. Certains produits dont le prix augmente affichent en outre une baisse de la quantité proposée : le prix de la pâte à tartiner de marque de distributeur passe ainsi de 1,73 à 1,89€, quand la quantité est divisée de presque moitié : 220g aujourd’hui contre 400 auparavant.

Les produits alimentaires ne sont par ailleurs pas les seuls concernés. Pour les ustensiles de cuisine et d’hygiène, certaines hausses de prix d’un catalogue à l’autre interpellent : 84% d’augmentation pour un ouvre-boite, 267% pour un coupe-ongle, 128% pour un seau en plastique, 191% pour un gant de toilette. Au total, plusieurs dizaines de produits sont concernés par ces hausses : une augmentation ressentie d’autant plus violemment que des alternatives premier prix ne sont pas toujours proposées – quand ce ne sont pas elles-mêmes qui augmentent.

Contactée, la société Elior avance quelques erreurs d’affichage à corriger, mais affirme avoir suivi le cahier des charges fixé par l’administration pénitentiaire et défini ses prix en se basant sur le supermarché le plus proche. L’administration pénitentiaire précise de son côté qu’ « au moment de la validation du catalogue cantine ordinaire, chaque produit ou service doit figurer de manière identique (même marque, même gamme, même conditionnement et même recette) » que dans l’hypermarché de référence, et que « le prix de vente TTC proposé par le titulaire ne doit pas être supérieur au prix TTC constaté dans l’hypermarché de référence pour le produit ou service en question ». La direction interrégionale de Lyon confirme quant à elle que les vérifications ont bien été effectuées.

Cette hausse des prix n’est pas anodine : en prison, les cantines jouent un rôle essentiel. Dans des conditions de détention souvent difficiles, elles permettent d’améliorer le quotidien, de compenser des repas jugés souvent insuffisants en qualité comme en quantité par les détenus et de compléter la dotation de l’administration pénitentiaire en produits d’hygiène et d’entretien. Or, il convient de rappeler que les personnes détenues ne disposent que de faibles revenus : seules 31% d’entre elles peuvent travailler, pour des salaires oscillants entre 20 et 45% du Smic horaire. Et selon une enquête récente sur la pauvreté en prison menée par Emmaüs-France et le Secours Catholique, un tiers des répondants vivaient avec moins de 20 euros par mois – somme qui correspond à l’aide versée par l’administration aux plus démunis –, tandis que 16 % n’avaient aucune ressource[2].


[1] Comparaison effectuée avec les prix affichés dans la grande surface « Carrefour » de Vénissieux, et dans la grande surface « Leclerc » à Saint-Quentin-Fallavier, le 8 octobre 2022.

[2] « Au dernier barreau de l’échelle sociale : la prison », rapport publié par Emmaüs-France et le Secours catholique, octobre 2021. Lire aussi notre article, « Prison et pauvreté, un cercle vicieux », Dedans Dehors n°113 – décembre 2021.