« L’autre devient vite un cauchemar »

Dans une période marquée par l’alcool et une grande fatigue psychologique, Vincent a été condamné pour des violences et outrages à agent.
Incarcéré en 2007-2008 à Fleury-Mérogis (Essonne), la prison lui a permis une certaine « coupure ». Même si un passage dans une sorte de monastère aurait eu selon lui « le même effet, et de façon beaucoup plus pacifiée »

OIP. Est-ce que vous pouvez décrire un peu votre vie avant d’avoir eu affaire à la justice  ? Y avait-il un contexte de délinquance, de violence  ? 

Vincent. Pas du tout. Mon père a même un profond dégoût de la violence et des armes. C’est lui qui a monté mon dossier pour que je ne fasse pas mon service militaire, par exemple. Il est assez engagé politiquement aussi. J’ai grandi à Clermont-Ferrand, puis vers le Mont Ventoux. La campagne profonde. Mes parents avaient des positions assez confortables, mon père a obtenu la direction d’un centre de vacances là-bas. Disons que la société m’a offert des chances. Et que je ne les ai pas prises.

Vous avez fait des études  ? 

J’ai passé mon bac, puis j’ai fait les beaux-arts, trois ans. Ensuite, j’ai eu cinq ans de RMI, entrecoupés de petits boulots. Et j’ai été pris en charge par un centre social qui s’occupait du suivi des «  artistes  ». Comme je n’avais pas beaucoup d’idées d’avenir, j’ai cru pouvoir échapper à ce suivi en disant que je voulais passer les concours des grandes écoles de cinéma. Mais ça a réussi  ! J’ai été accepté dans une école de cinéma à Bruxelles, où j’ai passé trois ans.

J’avais 28 ans. Je n’étais pas du tout préparé à la solitude, je ne savais pas me débrouiller seul, hors de mon milieu. Je ne savais pas. Après, je suis redescendu à Paris avec une amie. On a vécu un an ou deux chez les uns les autres, ou dans des squats d’artistes. Je buvais pas mal et ça a commencé, la violence. J’avais une certaine frustration de n’arriver à rien, j’étais dans la dèche et je contrôlais de moins en moins. Ces années sont un peu floues pour moi, maintenant.

Vous avez commencé à avoir des problèmes de violence qui ont finalement abouti à une interpellation  ? 

Oui, je commençais à péter les plombs de plus en plus souvent. Il y a eu une parenthèse de deux ans, pendant laquelle je sortais avec une fille. Je travaillais à l’aménagement du nouveau musée du Quai Branly, c’était un super chantier. Après, la chute a été très rapide, en six mois je n’avais plus rien à quoi me raccrocher. J’avais démissionné pour pouvoir partir avec ma copine au Mexique, où ça s’est très mal passé. La séparation.
Ensuite, il y a eu des bagarres répétées. Jusqu’à ma première interpellation quai de Jemmapes, à Paris, avec un patron de bar et ses serveurs qui m’ont sorti et plaqué au sol. La police est venue. Je me débattais de douleur, au sol. Avec un de mes pieds, j’ai abîmé un flic. J’ai passé deux nuits au poste. J’avais une convocation pour passer au tribunal quatre mois plus tard. Mais deux mois après, j’ai revu la femme avec laquelle j’avais passé deux ans. J’étais très ivre, j’avais beaucoup fumé aussi. Et ça s’est mal passé. On s’est disputé. Elle m’a chassé, je suis parti, et je suis revenu à l’interphone. J’ai fait du barouf au pied de son immeuble. Quelqu’un a dû appeler la police. J’ai fait une remarque provocante à un flic, lui disant qu’il faisait une sale tête, qu’il n’avait pas l’air d’apprécier son travail. Et là je partais, mais le flic m’a poursuivi dans la rue, il m’a rattrapé et serré la gorge jusqu’à ce que je ne puisse plus respirer. Après, il a dit que j’avais levé la main sur lui et dans le fourgon, ils s’en sont donnés à cœur joie. Moi, je ne me souvenais pas bien le lendemain, je prenais aussi beaucoup d’antidépresseurs.

Et vous avez été jugé  ? 

Oui, j’ai été emmené au commissariat, placé en garde à vue, puis déferré au tribunal et jugé en comparution immédiate. Je me souviens à peine de ce qui s’est passé au procès, tout s’est passé très vite, la salle était très lumineuse alors que je n’avais pas vu le soleil depuis trois jours. J’ai aperçu mes parents. J’ai été condamné à deux mois ferme et deux mois avec sursis. Parce que j’avais un casier vierge. Et j’ai été envoyé à Fleury-Mérogis. Après trois jours de garde à vue, la saleté, le manque de sommeil, la faim et le déni d’humanité, j’étais content d’arriver en prison.

Comment s’est déroulée votre détention  ? 

L’administration pénitentiaire, ils ont eu peur que j’en finisse. Très vite j’ai eu un poste d’assistant bibliothécaire (j’ai travaillé, je suis même sorti avec 200 euros). La première nuit, j’ai demandé du papier et un crayon pour écrire à mes parents pour les rassurer. Je leur ai écrit qu’il fallait faire la paix et que ça allait se passer. Je pensais surtout à eux. Mes premières sorties dans la cour, c’était sur le toit de Fleury-Mérogis, avec le grillage au dessus [cour pour les arrivants, ndlr]. Après, j’ai pu aller dans la cour du bas, mais ça sentait les rapports un peu trop physiques, la violence qui pouvait démarrer d’un moment à l’autre. Je ne suis plus sorti. J’ai eu la chance d’être seul en cellule presque toute ma détention. Les quinze derniers jours, je les ai partagés avec le gars qui gérait la bibliothèque. Il n’était pas désagréable, mais la télé était allumée en permanence. Tu peux pas dormir quand tu veux, tu dors dans la couchette du haut et tu te sens tout petit, le reste de la cellule ne t’appartient plus, c’est son domaine à lui. Il peut mettre les pieds à terre et toi t’es toujours à penser à lui. L’autre devient vite un cauchemar.

Quel a été l’effet sur vous de ce passage en prison  ? 

Je l’ai vécu comme une coupure, la fin de quelque chose. Avant, j’avais commencé une psychanalyse, qui ne donnait pas grand-chose. J’étais toujours dans cet état de peur, de psychose, comme un animal. Après coup, je me suis dit que j’avais cherché le passage à l’acte, que je m’étais jeté dans les bras de la justice pour que ça s’arrête. J’avais toujours eu des épisodes violents, contre des objets ou contre moi, mais jamais contre des personnes.

L’alcool était présent depuis longtemps aussi  ? 

Oui, j’ai commencé à boire vers 14-15 ans. Au centre de vacances où travaillait mon père, j’avais accès aux cuisines et aux réserves du bar donc, très vite, je m’en suis servi comme d’un stimulant pour parler, un désinhibiteur.

Comment s’est passée votre sortie de prison  ? 

J’ai d’abord passé un moment à Clermont-Ferrand chez mes parents. Ça a été un peu dur avec mon père, je l’ai provoqué plusieurs fois. J’ai fait plusieurs petits boulots mais je n’arrivais plus à en tenir aucun. Finalement, je suis redescendu à Clermont-Ferrand et je me suis fait embaucher en maçonnerie, dans le bâtiment, à couler du béton, pendant trois ans. Comme j’avais les nerfs, ce travail a été le seul moyen de trouver plus dur que moi, pour me calmer, m’user  !  D’un autre côté, j’ai milité contre les expulsions de Roms, je me suis engagé politiquement et j’ai rencontré quelqu’un, il y a deux ans. Pour elle, je ne veux pas être un cas, elle a sa vie à vivre, tout à attendre, donc on s’entend, on se complète avec nos défauts en sourdine.

Et si vous comparez votre vie avant et après le passage en prison  ? 

C’est la fin de l’enfance et la fin du rêve, de l’orgueil et des illusions. Sortir de prison avec toutes les obligations qu’on doit régler, c’est comme se promener avec une étoile au front. Les deux années après ma sortie, j’étais encore très mal, avec des moments d’agressivité mais il y a une sorte de passage qui s’est fait. Je désactive tout, je me protège de la force de mes émotions, avec un côté pénible parce que tout devient rationnel, pragmatique, utilitariste. J’ai l’impression de faire un pas après l’autre, de construire en faisant attention, en calculant les risques, en pensant à ce qui est «  bien pour moi  » alors que je suis très pessimiste au fond. C’est un programme que je tiens, loin de la liberté.

Vous pensez que la prison est utile  ? 

Je ne suis pas forcément contre la prison, la peine et la séparation peuvent être utiles, mais je pense qu’il y aurait des alternatives dans beaucoup de cas. En ce qui me concerne, un monastère aurait eu le même effet, et de façon beaucoup plus pacifiée  ! Je me suis tenu à carreau pendant mon incarcération, parce que je n’y étais pas pour longtemps. Je ne sais pas si j’aurais tenu sur une longue peine. Mais mon problème, ce n’était pas tant la prison, que l’alcoolisme et la dépression. En détention, j’ai rencontré beaucoup de clochards, des gens paumés qui n’avaient rien à faire là. Des malades de la pauvreté ou malades mentalement, qu’on a mis à l’écart pour quelques mois, mais dont on se fout profondément. Il y a toute une frange de la population qui est hors société. Mais il y a plusieurs sortes d’inaptitudes à vivre en société. Parce qu’on vit dans une société dure. La dureté, on peut l’accepter si elle a un sens. Mais si elle en n’a pas…

Entretien réalisé par Sébastien Saetta et Sarah Dindo.