Une prison d’un autre temps

Incarcéré depuis le début de l’année à la maison d’arrêt de Mulhouse, Monsieur R. a passé ses six premiers mois de détention au quartier d’isolement. Cafards, rats, canalisations percées, fenêtres cassées, manque de nourriture… Il décrit les conditions de vie des « oubliés », dans une prison vieille de 150 ans et qui, vouée à disparaître dans les mois qui viennent, est quasiment laissée à l’abandon.

« Dans ma cellule, il y a mon lit, et les toilettes collées juste à côté, à même pas 30 cm. Il y a de grosses canalisations qui font des bruits tous les jours, tous les soirs. Il y a des cafards. Il y a des rats. Le sol est en dos d’âne. Là, les gens que vous entendez crier, c’est parce qu’ils n’en peuvent plus. Ce n’est pas parce qu’ils réclament. Ça va faire sept jours qu’on n’a pas eu de douche. On n’est pas nombreux à l’isolement, et il n’y a pas de voyant, il n’y a rien. On doit crier pour appeler les surveillants. On est dans notre cellule, et on a beau appeler le surveillant pendant des heures, c’est à leur bon vouloir.

J’ai attrapé des champignons depuis mon incarcération. Pour moi, c’est dû à l’humidité de la cellule. Quand j’enlève mon t-shirt, il est en sueur, quand je prends un autre t-shirt, il est carrément humide. Dans ma cellule, c’est plein de moisissures. Les champignons se sont vraiment aggravés, maintenant ils sont sur tout le corps, ça me démange. Le médecin me dit que ça passera « dès que j’irai au soleil ». Mais comment ? Je suis à l’isolement, il n’y a pas de soleil. Je suis en cellule 23h/24, avec seulement une heure de promenade dans la cour du mitard, des petites cages, avec des barbelés partout, vous ne pouvez même pas courir. Vous levez la tête, vous avez des barbelés et du grillage. La fenêtre de la cellule n’est pas très grande, et surtout elle est bien bouchée. Il y a trois grilles : une toute petite grille très serrée, des barreaux et des petits carrés de barreau. Et après, encore des barbelés. On arrive à voir un peu la promenade, mais ce n’est que du béton. L’air ne passe pas. Le soleil ne rentre pas. On doit allumer toute la journée, sinon on ne voit pas. Ma vue a baissé depuis que je suis entré en prison. Je le remarque en regardant la télé, en essayant d’écrire des courriers ou quand j’essaie de lire.

Cet hiver il faisait très très froid. Vous ne pouvez pas imaginer. C’est invivable. Sur moi j’ai deux pantalons en laine, deux paires de chaussettes et deux pulls. On n’a qu’un robinet, on appuie dessus, c’est de l’eau froide qui coule. Elle est vraiment gelée. Il n’y a pas d’eau chaude. La fenêtre ne ferme pas. Ça fait cinq mois que je suis là, j’ai déjà demandé plusieurs fois à ce qu’on vienne la réparer, j’ai fait des recours avec mon avocat, mais on nous dit que cette prison va fermer dans cinq ou six mois. Ce n’est pas pour autant qu’on doit vivre dans ces conditions.

Il y avait une fuite dans les toilettes de la cellule, un trou, l’eau sortait des canalisations, alors ils ont mis du scotch sur le trou. Ça tient… comme du scotch. Ça pue. Même le surveillant, quand il a ouvert la porte pour aller au téléphone, il m’a dit « l’odeur est trop forte ». Ça pue les égouts de Paris. J’ai les toilettes à 30 cm du lit, je n’arrive pas à dormir tellement l’odeur est forte. C’est un cocktail d’odeurs : canalisation, humidité, moisissures… Je nettoie ma cellule, j’essaie de faire le minimum, avec le kit de nettoyage qu’on nous donne. Il y a un balai, qui est vraiment pourri de chez pourri, une vieille serpillière, ancienne de chez ancienne, elle fait le QD. Ils ont fait à peu près tous les bâtiments, et quand ils ont a fini de faire tous les bâtiments ils atterrissent ici. Ils sont usés, usés, vous-mêmes n’auriez pas envie de faire le ménage avec.

Ça fait une semaine qu’on n’a pas été emmenés à la douche. Ça arrive tout le temps. Soit elles ne marchent pas, soit on doit attendre quatre, cinq jours. Que l’eau soit froide, tiède, chaude, ils s’en foutent. La semaine d’avant, on avait l’eau brûlante de chez brûlante. Quand on leur demande de baisser la température, ils disent qu’il n’y a que ça. Ils disent qu’ils vont réparer depuis que je suis arrivé.

On est au rez-de-chaussée. Et en bas, dehors, il y a des gamelles, des repas, du pain, plein de cochonneries jetées par les fenêtres. Et nous on voit les rats et les cafards. Parfois, notre seul sujet de conversation c’est les rats qui passent devant nous. On les entend passer, ça fait des petits bruits de rongeur. Une nuit, les surveillants ont dû m’évacuer, il y en avait un dans ma cellule. C’est incompréhensible. On n’est pas en France. Les autres collègues aussi, ils vivent comme des animaux dans leur cellule. Là, à côté, le gars ça fait une heure qu’il essaie d’appeler le surveillant. Il ne vient que quand il veut. On n’a pas de voyant en cellule. Ma lumière, parfois elle marche, parfois elle ne marche pas. On m’a déjà laissé sans lumière pendant trois jours. On a un plafonnier. On peut l’éteindre et l’allumer, et les surveillants aussi de l’autre côté. Parfois ça ne marche pas dans tout le quartier d’isolement.

La nourriture, c’est pareil. On est les derniers de la prison, on est dans la cave, les oubliés. Quand ils viennent, parfois il n’y a plus de baguette. Ou il n’y a plus de repas avec de la viande. Donc ils viennent avec des repas végétariens, des petits steaks de soja, des petits choux de Bruxelles… Et ça pendant une semaine, midi et soir. Je ne suis pas végétarien. Je ne vous dis pas à quel point j’avais faim.

Pour les poubelles, ils passent le soir. On doit jeter les poubelles de notre cellule à l’extérieur, dans une grosse poubelle. Mais quand ils passent à votre porte, ils sont tellement rapides que vous oubliez de jeter la poubelle, vous oubliez de poser des questions, ils ne vous laissent même pas le temps de parler. Même pas le temps de dire quelque chose. C’est une seule poubelle pour tous les détenus, et elle reste jusqu’à ce qu’elle soit pleine à ras-bord. Dans les couloirs aussi il y a des rats à cause de ça. Même dans le couloir ça pue.

Pour dormir, j’ai un matelas anti-suicide en plastique dur, une couette, et un drap. Les draps, ils disent qu’ils sont lavés toutes les semaines. Mais ça ne vient pas chaque semaine, ils oublient. Et il fait froid, impossible de dormir. [Gros cri.] Vous entendez ? Comment vous voulez qu’on réussisse à dormir ? Il y a le quartier mineurs en face de l’isolement. On les entend crier toute la nuit. Le sommeil n’est pas là, le sommeil c’est impossible. Je me force à dormir, mais je me lève très tôt le matin.

Le matin, à 7 h, le surveillant vient, il ouvre la porte, il dit « OK ». Vous entendez les mineurs de l’autre côté de nos cellules qui commencent à crier. Toi t’es allongé sur ton lit, tu attends que la gamelle de midi vienne. La gamelle de midi vient, des fois tu te prends la tête parce que tu n’as pas de baguette, des fois tu te prends la tête parce que tu n’as pas reçu ton dessert, et c’est comme ça tous les jours. Après tu rentres en cellule, tu attends. Promenade d’une heure, une heure trente. Tu tournes pendant cinquante minutes. Tu rentres en cellule vers 14h, et tu restes comme ça toute la journée. Tu attends que la gamelle du soir vienne. Elle vient. Tu manges ce que tu peux manger. Et tu regardes la télé. Et tous les jours ainsi de suite. Pas d’activités. Rien du tout. Bloqué en cellule H24. Ils ont bien mis à disposition une petite salle de sport à l’isolement… Les tapis bleus sont épuisés par la vie, ça fait quarante ans qu’ils sont là. Il y a un rameur qui est aussi mort par la vie. Et une barre fixe. En cellule, vous pouvez faire des pompes mais c’est vraiment humide et inconfortable. Et de toute façon il n’y a pas de douche, et que de l’eau froide au robinet. Et il fait froid en Alsace.

Les contacts humains, c’est derrière les portes. Il n’y a rien d’autre à faire. C’est comme des animaux. Les seuls appels que je peux passer c’est à vous et à mon avocat. Ma famille, je ne l’ai ni vue ni entendue depuis janvier. Vous n’imaginez pas à quel point c’est des conditions de fou. Elle a plus de cent ans cette prison, elle va fermer. Les cellules dans lesquelles on vit, ce ne sont plus des cellules, elles sont d’un autre temps. Les portes sont encore en bois tout robuste, tout gros, tout dur, avec des loquets rafistolés. Elles vous font peur rien que quand vous les voyez. Faire peur, c’est le but de la prison, mais pas de vivre comme ça, dans ces conditions.

C’est un appel à l’aide là. Parce que je n’ai pas de mots, je ne sais plus quoi dire. »