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Un environnement carcéral aux antipodes des besoins des adolescent·es

Du choc carcéral aux stigmates durables laissés par la dureté et la violence du quotidien, l’environnement carcéral, fait de violences et de solitude, ne peut réunir les conditions favorables à une prise en charge globale des adolescent·es, ni leur ouvrir de nouvelles perspectives.

Découverte des contraintes sécuritaires et disciplinaires de la prison, de ses privations, premières atteintes à l’intimité, le « choc carcéral » est particulièrement violent pour la majorité des adolescent·es. Il peut se manifester sous forme de symptômes physiques et/ou psychologiques : « J’ai repéré, par exemple, des poussées d’acné. Des gamins qui, en 48 heures, sont grêlés. Il y a aussi des effondrements psychiques. Des jeunes qui dorment tout le temps, d’autres qui ne dorment plus, ou ne mangent plus », témoigne une psychologue de la PJJ, secrétaire SNPES des régions pénitentiaires Île-de-France et Outre-mer. La plongée dans l’univers carcéral débute par l’expérience de la première fouille intégrale, effectuée à l’arrivée dans l’établissement, et qui nécessite de se déshabiller entièrement devant l’agent chargé de la réaliser. « Il faut faire particulièrement attention à leur expliquer en quoi cela consiste, précise Chrystelle Croise, directrice de l’établissement pour mineurs (EPM) du Rhône. Ces fouilles sont vécues difficilement, particulièrement par les filles, dont beaucoup – mais certains garçons aussi – ont été victimes de violences sexuelles.[1] »La sociologue Alice Simon souligne en outre que « l’atteinte à la dignité induite par la mise à nu constitue […] une démonstration de l’ampleur de la dépossession et du dépouillement auxquels les adolescents vont faire face en détention[2]  », et ce d’autant plus au regard de leur âge et des transformations physiques qu’ils et elles traversent. Plus régulièrement encore, des fouilles corporelles et des fouilles de cellules sont pratiquées. Elles « symbolisent ainsi souvent aux yeux des mineurs l’intrusion de l’administration pénitentiaire dans l’intimité de leur corps mais aussi de leur espace de vie[3] », indique la chercheuse.

Les jeunes face à l’usage de la force

Par ailleurs, la capacité de l’administration pénitentiaire (AP) à imposer son autorité repose sur l’usage de la force. Les surveillant·es y ont généralement recours pour séparer des jeunes qui se battent, mais aussi en cas de refus d’obtempérer, quand ils ou elles reçoivent des insultes, ou se sentent menacé·es. Si des agents sont formés et adoptent des postures adaptées pour intervenir auprès des adolescent·es, il arrive que d’autres aient des comportements déplacés, graves et répétés. « Certains garçons détenus au quartier mineurs (QM) de Fleury-Mérogis ont évoqué des propos inappropriés et des insultes de la part de quelques agents pénitentiaires », rapporte le Comité européen de prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) à la suite d’une visite effectuée en France en 2024[4]. Un professionnel de l’EPM de Marseille-La Valentine témoigne : « Des surveillants stigmatisent et blacklistent des détenus en fonction des quartiers d’origine, ou si un membre de la famille est déjà allé en détention. Certains, rien qu’au prononcé de leur nom, les jeunes sont angoissés, ils ont peur à cause du harcèlement moral, des pressions. » Cette situation n’est pas un cas isolé. Elle est entretenue, entre autres, par le fait que les sous-effectifs d’agents sont fréquemment comblés par la présence de surveillant·es habituellement affecté·es aux quartiers majeurs, qui usent d’un mode de gestion et d’intervention similaire à celui appliqué aux adultes. Les dérives comportementales peuvent aller jusqu’à des violences psychologiques et physiques exercées sur les jeunes, dont une partie – sans doute infime – fait l’objet de signalements, notamment auprès du Défenseur des droits.

Des relations entre jeunes souvent conflictuelles

À la violence de l’institution s’ajoute celle des relations entre les adolescent·es, souvent émaillées de conflits : insultes, bagarres, passages à tabac. Le contact avec cette violence est immédiat : « Le premier soir, je m’en rappelle minute par minute. Après la fouille à nu, on m’a fait prendre les couloirs pour aller vers les cellules. Quand on est arrivé dans la cour, plein de lumières se sont allumées, tout le monde m’insultait depuis les fenêtres, c’était très impressionnant. Ça fait peur », se souvient M., incarcéré à l’EPM de Marseille – La Valentine en 2014 et 2015. Mais s’intégrer et « se faire respecter » dans la dureté du contexte carcéral nécessite souvent d’y avoir recours, sous peine d’être réduit·e à être victime de celle des autres. Pendant la détention, les tensions peuvent être générées par les différents trafics. Le tabac et les substances illicites circulent en effet activement dans les EPM et QM, via les projections ou la porosité des zones de détention avec les personnes détenues majeures. Solidarité ou animosité peuvent aussi se construire selon l’appartenance géographique : « Pourquoi ils me frappaient ? Parce que je ne suis pas de Marseille, donc ils me faisaient la misère », explique M. Se positionner dans les rapports de force est d’autant plus important que le regard des autres est un enjeu : « La sociabilité des jeunes a été pensée en EPM comme s’ils étaient en foyer, mais c’est un échec, explique Carlos Lopez, responsable Auvergne du SNPES-PJJ/FSU. En prison, l’observation du groupe est différente : ils s’interrogent en permanence sur le regard des autres, par rapport à ce qu’ils ont fait et l’image qu’ils veulent donner. »

Isolés entre eux et de l’extérieur

Loin de réunir des conditions favorables à la (re)construction de leur identité, à l’apprentissage et à l’insertion, le quotidien des jeunes est également empli de solitude et d’oisiveté. « Au cours des visites, un fort sentiment d’ennui a été exprimé par les mineurs dans de nombreux lieux de privation de liberté », rapporte le Contrôle général des lieux de privation de liberté (CGLPL)[5]. Entre des heures de scolarisation réduites, un accès limité aux activités, le recul des repas collectifs dans les EPM, et ceux qui sont toujours pris en cellule en QM, les adolescent·es passent la majorité de leur journée en cellule. Et même quand ils en sortent, les interactions sont restreintes, en raison des régimes différenciés, des mesures de séparation, de gestion individuelle et des sanctions disciplinaires (voir page 16). « Comment on remet des gamins dehors si on les fait jamais vivre en société, en les séparant tout le temps ? », s’interroge un cadre de l’enseignement national dans une étude sur l’école en prison[6]. Au vu des conséquences éminemment contreproductives de cet isolement, le CPT recommande d’ailleurs de mettre en place un régime « porte ouverte » pour les adolescent·es[7].

Isolés entre les murs, les jeunes le sont aussi de l’extérieur, la détention mettant à mal le maintien des liens avec les proches. S’il est rappelé par les textes que la famille « joue un rôle de premier plan dans les processus de réintégration du mineur au sein de la collectivité »[8], ce principe demeure un vœu pieu pour une grande part des adolescent·es détenu·es. À l’EPM du Rhône, en 2024, le taux de jeunes ayant reçu a minima une visite était de 46,70 %[9]. Au QM de Longuenesse en mars 2024, seulement trois adolescents parmi treize incarcérés bénéficiaient de parloirs[10]. Ces chiffres sont d’abord liés aux relations familiales chaotiques ou rompues des jeunes détenu·es[11]. Et quand ils ont des proches, la distance géographique entre le lieu de résidence et le lieu d’incarcération est un frein majeur. Le maillage territorial est en effet plus épars que celui des prisons pour adultes et les risques d’être incarcéré·es loin du domicile familial sont multipliés – et ce d’autant plus pour les jeunes filles qui ne peuvent être placées que dans trois EPM et trois QM[12]. Sans compter que les visites représentent un coût pour les familles, tant en termes de temps de déplacement que de frais de transport, voire d’hébergement sur place.

À la sortie, un avenir souvent sombre

De leur(s) passage(s) en détention, les adolescent·es gardent fréquemment des séquelles, qui se manifestent par un faisceau de conséquences variables, tant sur le plan psychologique que sur celui de leur trajectoire de vie. « La prison c’est tellement brutal, il faut selon moi parler des effets de traumatisme de la détention, estime une psychologue. Être incarcéré quand on a 15 ans, c’est traumatisant. » Une professionnelle de l’EPM du Rhône abonde : « On parle d’enfants. Certains arrivent comme des lapins de trois semaines, sans les codes, dans une unité de vie où la violence est quotidienne : les cris, les menaces, la posture pour ne pas se faire marcher dessus, la pression pour récupérer les yoyos, pour faire la nourrice. » Le père d’un jeune homme qui a été incarcéré à l’EPM de Marseille – La Valentine en 2025 raconte : « Mon enfant aujourd’hui, je ne le reconnais pas. Il est toujours sous tension, sur le qui-vive. Il fait de grosses crises d’angoisse. »

Il peut arriver que des jeunes trouvent dans leur passage en détention un cadre et des conditions de vie dont ils manquaient à l’extérieur, faisant de leur expérience « un moment de structuration et d’apaisement », rapporte Jean-Christophe Maccotta, psychiatre et directeur médical du dispositif Etape, précisant toutefois que « cela reste assez rare ». Pour d’autres, la détention pourrait faire figure d’électrochoc, les conduisant vers une forme de désistance : « Ils prennent conscience que oui, une révocation du contrôle judiciaire, ça donne ça. Donc ceux-là, on peut ne pas les revoir », illustre une éducatrice. Cependant, le constat le plus saillant est celui d’un nombre significatif d’allers-retours entre l’intérieur et l’extérieur : « Je ne m’attendais pas à voir autant de gamins revenir », souligne une professionnelle de l’EPM du Rhône. Selon le greffe de l’établissement d’ailleurs[13], douze seraient revenus deux fois à l’EPM en 2024, un autre trois fois. Un agent affecté au greffe de l’EPM de Quiévrechain observe également « beaucoup d’allers-retours. On va leur donner une carte de fidélité », ironise-t-il[14]. Ces trajectoires de réitération et de récidive sont le fruit de différents facteurs, dont une partie est liée à l’expérience carcérale : le temps peut manquer pour préparer et consolider un projet de sortie, ce qui ne favorise ni l’insertion professionnelle ou la continuité du parcours scolaire, ni le choix d’une solution de placement ou d’hébergement adaptée. Les liens familiaux, quand ils existaient, peuvent avoir été fragilisés par la détention. Le parcours de soins psychologiques et/ou addictologiques engagé en prison peut être rompu. De façon plus générale, la prison aggrave « les risques de désocialisation »[15], et semble marquer pour ces adolescent·es l’entrée dans le cercle vicieux de la réitération et de la détention. « J’ai l’impression, personnellement, que plus les adolescents entrent jeunes en prison, plus ils y retournent », constate la psychologue de la PJJ. D’une part, comme le souligne Carlos Lopez, « la prison vient s’inscrire dans le mode de socialisation des adolescent·es. Elle fait partie de leur parcours de vie, et leur donne l’occasion d’être reconnu·es par leurs pairs. Ça les enferme et les amène ensuite à commettre de nouvelles infractions. » D’autre part, nombre d’entre elles et eux sont confronté·es à des expériences qui vont majorer des traumatismes préexistants, beaucoup ayant déjà vécu des choses très difficiles auparavant. « Foutus pour foutus, ils n’ont plus rien à perdre », se désole la psychologue de la PJJ.

par Pauline Petitot

Cet article est paru dans la revue de l’Observatoire international des prisons – DEDANS DEHORS n°129 – Adolescent•es incarcéré•es : une faillite collective

Pour aller + loin : lire le rapport d’enquête : Adolescence emprisonnée, le désastre de la réponse carcérale 

[1] Compte-rendu de visite de la visite parlementaire de l’EPM du Rhône, effectuée par Andrée Taurinya avec l’OIP-SF, le 27 mars 2025.

[2] Alice Simon, Les effets de l’enfermement sur les mineurs détenus, ministère de la Justice, septembre 2023.

[3] Alice Simon, op.cit.

[4] CPT, Rapport de visite France, septembre-octobre 2024.

[5] CGLPL, op.cit.

[6] Hugo Bréant, Lorenn Contini, L’école en prison. Conditions d’enseignement et expériences scolaires des mineurs détenus, DPJJ, mai 2024.

[7] CPT, op.cit.

[8] Circulaire du 24 mai 2013 relative au régime de détention des mineurs.

[9] Rapport d’activité 2024 de l’EPM du Rhône.

[10] CGLPL, Rapport de la deuxième visite du centre pénitentiaire de Longuenesse, janvier 2025.

[11] Parmi les jeunes suivi·es par la PJJ et incarcéré·es, 1 sur 10 est orphelin·e de père ou de mère et plus de 6 sur 10 vivent dans des familles monoparentales, Dap, DPJJ, Enquête sur la situation des mineurs détenus au 1er juin 2015.

[12] EPM de Quiévrechain, Rhône et Lavaur, QM de Fleury-Mérogis, Épinal et Marseille-Les Baumettes.

[13] Compte-rendu de la visite parlementaire effectuée par Andrée Taurinya, op.cit.

[14] Compte-rendu de la visite parlementaire effectuée par Ugo Bernalicis avec l’OIP-SF, le 24 mars 2025.

[15] CESE, « La réinsertion des personnes détenues : l’affaire de tous et toutes », Les avis du CESE, 29 Novembre 2019.

Rapport d’enquête : Adolescence emprisonnée, le désastre de la réponse carcérale