Décès au QD de Réau : la famille du détenu dépose plainte

Centre pénitentiaire sud-francilien de Réau, 27 mai 2019, 15h12. Amara Fofana est retrouvé mort dans la cellule du quartier disciplinaire où il a été placé une demi-heure plus tôt. Selon l’administration pénitentiaire, il s’y serait suicidé. Doutant de cette thèse, sa famille a déposé plainte le 13 décembre pour violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner [1].

L’après-midi du 27 mai 2019, une équipe de surveillants pénitentiaires découvre le corps inconscient d’Amara Fofana dans une cellule du quartier disciplinaire (QD) du centre de détention de Réau (Seine-et-Marne). Ni l’équipe de l’unité sanitaire, ni celle du Samu ne parviendront à ranimer l’homme. Amara Fofana avait 41 ans. Très vite, son décès soulève une vague d’émotion dans la prison. « Fofana, c’est le mec que tout le monde aimait, même les surveillants, même les gradés. Il avait le cœur sur la main, il souriait tout le temps », peut-on lire par exemple dans un courrier de prisonniers diffusé par la radio Fréquence Paris Plurielle (FPP). Surtout, des voix s’élèvent pour émettre des doutes quant aux circonstances de son décès.

Le jour de sa mort, Amara Fofana avait travaillé comme d’habitude aux ateliers du centre de détention, dans lequel il était incarcéré depuis septembre 2017. Après un passage dans sa cellule pour y récupérer sa guitare, il demande à la surveillante en poste sur la coursive d’être amené à son cours de musique. Elle refuse. Il décide de se rendre de lui-même à son activité. À partir de là, les versions divergent.

Selon la Direction de l’administration pénitentiaire [2] (DAP), Amara Fofana aurait poussé la surveillante pour forcer le passage et assister à son cours de guitare. Lors de l’intervention, il aurait aussi insulté des personnels pénitentiaires et mordu un surveillant à la cuisse. La suite de la description des événements est plus lapidaire : « Il est placé au QD à 14h42 et sa cellule a été fermée à 14h48. À 15h12, suite à un contrôle œilleton, il est découvert pendu avec un drap au niveau de la grille d’entrée de la cellule. Des personnels entament un massage cardiaque, ils sont relayés par le médecin de l’US et plusieurs infirmières. Le médecin du Samu constate le décès à 16h13 », peut-on lire dans le courrier de la DAP. Qui affirme également que « le déroulement de l’incident attesté par les vidéos de surveillance ne soulev[ant] pas d’interrogations », l’événement n’a pas été suivi d’une enquête interne.

Pourtant, dans un courrier anonyme reçu à la radio FPP, un détenu raconte : « Ils ont attrapé Fofana en bas du bâtiment, il avait descendu les escaliers pour aller à son cours de musique, et sans chercher à comprendre ils l’ont étranglé, balayé. » Une autre lettre anonyme, reçue quelques jours plus tard à l’OIP, décrit une intervention « musclée ». En outre, les quelques bandes vidéos produites au dossier permettent de pointer des éléments préoccupants. Deux moments clés de l’intervention des surveillants interpellent. En premier lieu, lorsqu’Amara Fofana arrive au rez-de-chaussée du centre de détention, calme, sa guitare à la main, et qu’une dizaine d’agents surgissent dans le champ de la caméra. Alors que le calme du prisonnier est flagrant (dans cette scène comme dans les suivantes), on voit les surveillants arrêter le détenu en le contraignant physiquement. Sur aucune des vidéos, on ne voit Amara Fofana se débattre – une attitude qui permet de douter de l’utilité d’une équipe aussi nombreuse. Malheureusement, l’essentiel de la scène se déroule ensuite hors-champ. En second lieu, les images du placement au quartier disciplinaire (la dernière vidéo avant celle du contrôle œilleton et du constat du décès). La caméra installée dans le couloir filme l’attente, longue de six minutes, de plusieurs surveillants, pendant que six autres membres de l’équipe sont avec Amara Fofana, à l’intérieur, hors du champ de la caméra. Que s’est-il passé pendant ces six minutes ?

Interpellé par l’OIP après la réception des témoignages des détenus, le parquet de Melun affirme pourtant que l’enquête pour rechercher les causes de la mort [3] « a bien été diligentée avec rigueur et les moyens idoines d’investigation ». Mais pour Me Benoît David, avocat de la famille du défunt, « il y a clairement des insuffisances dans l’enquête » : « Tous les surveillants ayant participé à l’intervention n’ont pas été entendus et aucune personne détenue n’a été auditionnée : ni celles qui étaient dans la coursive au moment de l’altercation de départ, ni celles qui auraient pu assister à des moments de l’intervention, ni celles qui étaient au quartier disciplinaire ce jour-là. » Dans la plainte déposée au parquet de Melun le 13 décembre 2019, Benoît David questionne aussi l’absence de reconstitution de la scène. L’avocat liste « plusieurs éléments [qui] conduisent à interroger la possibilité pour un détenu placé au quartier disciplinaire de procéder à un suicide par pendaison en un si court laps de temps » : « Les draps fournis au quartier disciplinaire sont ignifugés. Ils sont donc difficilement déchirables afin d’en faire une  »corde » qui permettrait de se suicider. »

L’OIP suivra de près les suites qui seront données à cette plainte.

Par Sarah Bosquet et Cécile Marcel


Témoignage de Mahamadou Fofana, frère d’Amara

« J’ai eu mon frère au téléphone de 22h à minuit la veille de sa mort, le 26 mai. Il allait bien. Une permission pour le Ramadan lui avait été refusée, mais il était confiant parce que sa demande devait être réexaminée en commission d’application des peines le 16 juin. Je ne comprends pas qu’il ait pu se suicider vingt jours avant cette date. Notre petit neveu l’a eu au téléphone le jour de sa mort, à la pause de sa journée de travail. Alors quand il a appris sa mort moins de trois heures plus tard, il est tombé de sa chaise. Moi, j’ai été prévenu autour de 16 heures, par la personne chez qui mon frère était domicilié, elle-même prévenue par les policiers. Je n’ai pas compris, j’étais choqué. Ensuite, j’ai appelé son avocat, qui venait aussi d’apprendre le décès. Il ne s’y attendait pas non plus. Le lendemain, je suis allé au tribunal de Melun. On n’a pas voulu me montrer le corps ou me le donner à cause de l’autopsie qui devait être faite. Nous l’avons récupéré deux mois plus tard, quand au commissariat on m’a donné le certificat de décès. C’est moi qui ai fait la toilette de mon frère. Personne ne m’avait prévenu qu’on verrait les traces de l’autopsie sur son corps. Pendant un mois, je n’ai eu aucune nouvelle ni de la prison, ni du tribunal. Sauf quand j’ai appris que les détenus avaient fait une cagnotte pour notre famille : on nous a envoyé 2000 euros. Quand je suis allé à Réau pour récupérer ses papiers d’identité (un mois plus tard), on m’a fait attendre assez longtemps dans une pièce, seul. Des gens passaient et me demandaient qui j’étais, d’autres me regardaient derrière la vitre en disant que je ressemblais à mon frère. Mais c’est tout, je n’ai pas eu d’entretien avec le directeur de la prison. »


[1] « En l’espèce, trois circonstances aggravantes pourraient être retenues contre les agents pénitentiaires ayant commis ces faits en raison de : leur fonction (7° de l’article 222-8 du Code pénal) ; leur qualité de co-auteurs et/ou de complice (8° de l’article 222-8 du Code pénal) ; leur usage d’une arme (10° de l’article 222-8 du Code pénal) », peut-on lire dans la plainte rédigée par Me Benoît David, avocat de la famille.
[2] Réponse de la Direction de l’administration pénitentiaire reçue le 4 juillet 2019 à l’OIP. La direction du centre pénitentiaire de Réau n’a jamais répondu à nos saisines.
[3] Courrier à l’OIP daté du 19 juillet 2019. L’enquête sur la recherche des causes de la mort est automatique en cas de décès en détention.