Place aux ex-détenus dans la prévention de la délinquance

Quand ceux qui ont connu la délinquance et la prison sont sollicités pour aider et suivre ceux qui n’en sont pas encore sortis, ils peuvent donner un sens à leur passé. Leur parole rencontre plus de crédit et d’impact auprès des condamnés que celle de professionnels. Ils apportent aussi des éléments déterminants pour réformer les services et les institutions, ainsi que pour la recherche en criminologie. Encore faut-il que le corps social accepte de les entendre et de leur laisser la place.

Allan Weaver et Bobby Cumines, sont tous les deux des ex-détenus. Le premier est aujourd’hui agent de probation, le second a fondé deux organisations d’aide à la réinsertion employant des sortants de prison.

Donner à des personnes sorties de la délinquance « la possibilité de faire bénéficier de leur expérience à d’autres qui n’en sont pas sorties ». L’idée est défendue dans ce numéro de Dedans-Dehors par Mark Johnson, fondateur de l’association britannique User Voice, lui-même ancien condamné. Son organisation emploie des ex-détenus pour mettre en place des Conseils de prison au sein des établissements pénitentiaires. Ces instances permettent aux prisonniers de participer avec le personnel pénitentiaire aux décisions qui les concernent. La philosophie de Johnson va bien au-delà d’une réduction des tensions et d’une amélioration de la gestion des prisons. Elle part du constat de réponses sociales pensées par des personnes insérées, et de ce fait très souvent inadaptées aux besoins des personnes exclues. « On ne peut pas continuer avec une approche de la résolution des problèmes sociaux qui permet à la classe moyenne éduquée de participer, mais pas aux gens qui subissent ces problèmes. Cela donne un système judiciaire au service des professionnels et des institutions, mais pas des usagers. » Les réponses pénales ainsi conçues et mises en œuvre s’avèrent en outre inefficaces, tant en milieu ouvert qu’en détention. « Les gens peuvent entrer et sortir de prison dix ou quinze fois, sans avoir été une seule fois questionnés sur ce qui les a amenés à commettre des infractions. Et les efforts colossaux de certains d’entre eux ne sont pas même reconnus », déplore le fondateur de User Voice.

La supervision par des « pairs »

Les ex peuvent aussi être sollicités pour assurer ou participer à l’accompagnement de condamnés dans leur réinsertion. Tel est le choix de CRIS, organisation créée en Suède en 1997, en Finlande en 2003, puis dans six autres pays dont le Danemark,

« Aujourd’hui, je peux dire aux gamins : “regarde, si j’ai réussi à en sortir, tu peux aussi’’ »

l’Ukraine, la Biélorussie… Son sigle signifie à la fois « crise » et « criminels en réintégration dans la société » (Criminals’Return Into Society). CRIS est constitué d’accompagnants qui sont d’anciens délinquants réinsérés de longue date. Au sein des prisons, ils animent des réunions pour les détenus, dont l’objet est le partage d’expériences, le soutien par les pairs et l’information des détenus sur les possibilités et difficultés qu’ils vont trouver à leur sortie. CRIS assure aussi un suivi individuel : chaque détenu volontaire prépare sa libération avec un ancien condamné – qui deviendra son mentor. Le jour J, le mentor vient chercher le sortant devant la porte de la prison, puis lui fait rencontrer d’autres membres de CRIS. Il s’agit de créer d’emblée de nouvelles relations sociales et amicales : « Il ne doit y avoir ni le temps ni l’espace pour que le sortant retombe dans son ancien mode de vie délinquant », expliquent les responsables de CRIS. Le mentor doit pouvoir être joint au téléphone ou rencontré par le sortant de prison 24 heures/24. Son rôle est de lui apporter « aide directe et soutien dans les situations difficiles ». Jusqu’à ce qu’il puisse « tenir sur ses propres pieds ». CRIS, c’est aussi un centre d’activités ouvert 6 jours sur 7, où il est possible de rencontrer des professionnels, des bénévoles et des pairs aidants. Pour être accompagné dans son processus de réinsertion mais aussi pour « construire de nouveaux réseaux et amitiés » (1).

« Lorsque tout le monde vous regarde éternellement comme un délinquant, il est d’autant plus difficile de se forger une nouvelle identité sociale »

« Désigné comme l’un des hommes les plus dangereux du pays »

L’idée de confier à d’anciens condamnés des missions d’intervention auprès de détenus ou sortants de prison trouve un fort écho auprès des chercheurs qui travaillent sur les sorties de délinquance (désistance). Ils font observer que « pour tourner le dos à la délinquance, les personnes ont dû trouver comment donner un sens à leur vie passée ». Beaucoup veulent « faire bon usage de cette expérience en aidant les autres (généralement des jeunes confrontés aux mêmes situations que celles qu’ils ont connues) à éviter les erreurs qu’ils ont commises » (2). Si les désistants sont bien placés pour ce type de mission, c’est parce qu’ils « ont vécu tout le processus, et savent mieux que quiconque ce qu’il faut pour rompre le cycle », explique le fondateur de User Voice. Et Bobby Cumines, co-fondateur d’Unlock, une autre association britannique d’ex-détenus, de raconter: « J’ai un casier judiciaire terrible, j’ai été incarcéré à seize ans, impliqué dans la criminalité organisée, j’étais désigné comme l’un des hommes les plus dangereux de Grande-Bretagne. Parce que cette étiquette m’était accolée, c’est devenu mon rôle dans la vie. C’est pourquoi il est si important pour moi d’avoir un rôle positif aujourd’hui. Je peux dire aux gamins : “regarde, si j’ai réussi à en sortir, tu peux aussi.’’ (3) »

Les ex sont particulièrement crédibles aux yeux des jeunes condamnés, qui ne font souvent plus confiance à des professionnels ne comprenant pas bien ce qu’ils traversent et incarnant en tout état de cause l’institution judiciaire. « Le contact entre la personne libérée et le mentor est renforcé par leur expérience commune. Beaucoup de criminels libérés de prison ont acquis une méfiance envers le système judiciaire et d’autres autorités », font observer les responsables de CRIS. Allan Weaver, ex-prisonnier écossais devenu agent de probation, estime dans un documentaire qu’il y aurait beaucoup à apprendre de ces anciens délinquants qui « préconisent un nouveau modèle de la pratique de la justice pénale, orienté sur le processus de découverte de soi et le soutien mutuel. Ils pourraient aussi avoir la réponse pour lutter contre le problème persistant de la récidive criminelle. (4) »

Les Anglais en passe de faire le pas

Au Royaume-Uni, l’idée fait son chemin. La fondation Princes Trust, qui finance des actions contre l’exclusion, écrit que « 65 % des délinquants âgés de moins de 25 ans disent que le soutien d’un mentor les aiderait à arrêter de commettre des infractions ; 71 % disent souhaiter que ce mentor soit un ancien délinquant (5) ». Le ministère de la Justice et le Service national de probation (NOMS) ont reconnu que « les délinquants jouant un rôle de mentor peuvent être particulièrement efficaces durant la phase de transition entre la prison et le monde extérieur (MOJ, 2011 (6)) ». Ils affichent même une volonté de « pourvoir chaque sortant de prison d’un mentor (7) ». Une perspective dont la France semble pour l’instant éloignée, à entendre Yazid Kherfi, ancien braqueur devenu consultant en prévention urbaine et menant des actions auprès de jeunes délinquants des quartiers. « J’aimerais recruter dans les prisons parce qu’il y a plein de mecs comme moi qui ont de la bouteille, sont issus des quartiers, connaissent les jeunes et n’ont pas peur d’aller au contact. J’ai écrit un projet en ce sens au ministère de la Justice, mais on ne m’a jamais répondu. » Il raconte aussi les objections avancées par la direction de l’administration pénitentiaire : « Ils m’ont dit qu’un tel projet était farfelu, parce que c’était remettre les anciens détenus en contact avec la délinquance, alors qu’il faut les faire sortir de ce milieu. » (8) Une réponse à l’image du discrédit que les ex continuent souvent de subir. Comme s’ils étaient incapables d’évoluer et d’assumer un rôle dans les réponses apportées à la délinquance. Considérés au seul prisme de leurs infractions passées, ils restent ceux auxquels on ne peut confier de responsabilités. Une approche qui aurait plutôt tendance à favoriser la récidive : lorsque les institutions, les professionnels ou l’environnement relationnel vous regardent éternellement comme un délinquant, il est d’autant plus difficile de se forger une nouvelle identité sociale et de ne pas répondre à ces injonctions négatives.

De nouvelles formes de plaidoyer auprès des institutions ?

Certaines organisations d’ex ne se contentent pas d’assurer une fonction de supervision des sortants de prison. Elles cherchent aussi à agir contre la stigmatisation des personnes passées par la case Justice et les dysfonctionnements des services à leur égard. En Finlande, CRIS participe à des projets nationaux et locaux visant à convaincre les réseaux politiques et sociaux de développer les possibilités de formation, d’emploi et de logement pour les sortants de prison. Au Royaume-Uni, l’objectif de User Voice est aussi de permettre « aux personnes condamnées d’être connectées avec les décideurs, directeurs de prison, agents de probation ou autres, d’échanger sur un pied d’égalité et de trouver ensemble des solutions. Pour faire évoluer les services, il faut une représentation démocratique de leurs utilisateurs. »

En Norvège, l’association KROM pour la réforme pénale, dont le principe de base est la participation des détenus, s’est constituée en groupe de pression dès les années 70. Si de « nombreuses

« Il y aurait beaucoup à apprendre de ces anciens délinquants qui préconisent un nouveau modèle de la pratique pénale, orienté sur le processus de découverte de soi et le soutien mutuel »

tentatives du système pénitentiaire de restreindre la communication de KROM avec les détenus ont eu lieu », leur participation à des réunions et conférences de l’association dans le cadre de permissions de sortir est devenue courante à partir des années 90. Les conférences annuelles de trois jours organisées par KROM sont devenues une institution: y participent tout autant les représentants du ministère de la Justice, les professionnels pénitentiaires et autres acteurs du monde judiciaire, que des personnes détenues (à hauteur de 15-20 % des participants). « Le mélange des personnes et des professions, la réunion et l’affrontement entre le haut et le bas du système carcéral, en font des conférences uniques dans le contexte norvégien, et peut-être à l’échelle internationale. De nombreux participants semblent penser que les conférences “rechargent leurs batteries critiques” », écrit Thomas Mathiesen (9).

Dans un autre registre, la Convict Criminology (criminologie des condamnés) a été lancée à la fin des années 90 par des détenus ou ex-détenus diplômés en criminologie « mécontents de l’absence de [leur] voix dans la recherche sur la criminalité et la justice (10) ». Plusieurs d’entre eux ont été recrutés par des universités comme enseignants ou chercheurs. Leurs travaux tendent à « illustrer les expériences des prisonniers et des ex-détenus ; lutter contre les fausses déclarations de chercheurs, des médias et du gouvernement ; et proposer des stratégies nouvelles et moins coûteuses qui sont plus humaines et plus efficaces (11) ». Des cours de Convict Criminology ont intégré les programmes de plusieurs universités américaines. Les chercheurs de ce courant investissent aussi une activité militante, visant « une réforme radicale du système de justice pénale », à partir de campagnes fondées sur « l’expérience des prisonniers et de leurs familles et sur les questions de réintégration après leur libération » (12). C’est ainsi que des personnes qui ont un jour enfreint la loi peuvent devenir des professeurs de criminologie, des référents et accompagnants de jeunes détenus, des lobbyistes pour des réformes pénales… Encore faut-il que le corps social et le fonctionnement institutionnel n’entravent pas, voire favorisent de tels parcours.

Sarah Dindo

(1) http://www.kris.a.se

(2) F. McNeill, S. Farrall, C. Lightowler, S. Maruna, « How and why people stop offending : Discovering desistance », Insights n°15, avril 2012.

(3) Documentaire The Road from Crime, http://blogs.iriss.org.uk/discove- ringdesistance/documentary/

(4) Op. cit., The Road from Crime.

(5) Princes Trust, Making the Case: One-to-one support for young offenders, 23 juin 2008.

(6) Ministry of Justice Making Prisons Work: Skills for Rehabilitation – Review of Offender Learning, mai 2011.

(7) National Offender Management Service (NOMS) Mentoring in NOMS, 2 juin 2011, cité par Gill Buck, « The Role of the Voluntary Sector in Promoting Desistance through Peer Mentoring », Keele University, 2013.

(8) Extrait d’une interview donnée à l’OIP, Dedans-Dehors, juin 2013.

(9) Thomas Mathiesen, About KROM, Past, Present, Future, janvier 2000.

(10) Andreas Aresti, Sacha Darke et Rod Earle, « British Convict Criminology : Developing critical insider perspectives on prison », Insidetime, août 2012.

(11) Stephen C. Richards, Donald Faggian, Jed Roffers, Richard Hendricksen, Jerrick Krueger, «Convict Criminology: Voices From Prison», Project MUSE, 5 septembre 2014.

(12) Op.cit., Insidetime, août 2012.