Sexe en prison : le plaisir empêché

Le sexe en prison s'exerce surtout en solitaire, ou en cachette au parloir dans des conditions faisant obstacle au plaisir. C'est alors le sentiment de régression et d'humiliation qui domine, pour les détenus comme pour leurs conjoint(e)s. Entretien avec le sociologue Arnaud Gaillard, auteur d’une recherche sur la sexualité des longues peines.

On observe en prison une crispation autour de la virilité et de la sexualité masculine. Comment l’expliquer ? 

Arnaud Gaillard : Ce mécanisme répond au sentiment de régression et d’impuissance généré dès l’interpellation et la condamnation. Pris en faute, le condamné est puni comme le serait un enfant. Ce sentiment est renforcé par les conditions d’enfermement, puisque les détenus sont soumis à l’institution, perdant tout pouvoir de décision sur leur vie. Privés de la capacité d’avoir des relations sexuelles, ils se retrouvent aussi à la merci du bon vouloir de leurs conjointes, dans une inversion des rôles traditionnels : ce sont eux qui sont sans pouvoir, en attente, elles qui viennent les visiter. Comme dans d’autres lieux clos monosexués – l’armée par exemple – un mécanisme de protection collectif se met alors en place, visant à défendre les attributs fantasmés de la virilité. La prison ressemble ainsi à un « conservatoire de la masculinité », dans lequel la norme hétérosexuelle prédomine et s’impose à tous. Chacun se sent obligé de faire preuve d’encore plus de virilité qu’à l’extérieur. Les hommes se donnent individuellement et collectivement le devoir de défendre cette identité masculine menacée, et, dans cette perspective, de réprimer tous les comportements individuels qui viendraient, en s’écartant de la norme hétérosexuelle, dégrader cette identité collective. Cette violence vise principalement ceux qui sont ou paraissent homosexuels, mais aussi ceux que l’on appelle les « pointeurs », les auteurs d’infraction à caractère sexuel.

Se met ainsi en place une « hiérarchisation à connotation sexuelle »…

A.G. : En effet, une microsociété se reconstitue à l’intérieur de la prison. Elle se base sur des facteurs de hiérarchie tels que la force physique ou mentale, mais aussi la sexualité et le type de délinquance : est-ce qu’on a été un caïd qui braquait des banques ou est-ce qu’on a été un pointeur, que l’on a violé des femmes ou des enfants ? Ceux dont la délinquance n’est pas liée à la sexualité et dont l’hétérosexualité et la virilité sont incontestées se situent tout en haut de la hiérarchie. En bas, on retrouve les homosexuels et les « pointeurs ». Entre les deux, une sorte de « culture du pire » définit les places des uns et des autres : la pédophilie homosexuelle (avec de très jeunes garçons) est considérée comme le « pire du pire ». En remontant, on trouve les pédophiles avec des petites filles, donc hétérosexuels, puis les pédophiles avec adolescents, les violeurs de femmes, les violeurs d’hommes, les homosexuels dits « passifs » et enfin les homosexuels « actifs ». Ceci dit, cette hiérarchie ne tient que par la loi du nombre : au centre de détention de Caen, où la grande majorité des détenus est constituée d’homosexuels, de travestis, de transgenres et de « pointeurs », l’homophobie ne fait plus loi.

Vous écrivez que « viol, homophobie et prostitution s’autoalimentent » en détention. Pouvez-vous expliquer ?

A.G. : Tout vient du fait qu’en prison plus qu’ailleurs, l’homosexualité n’est pas considérée comme une pratique mais comme une identité indélébile. Les homosexuels et les pointeurs étant considérés comme des sous-hommes, ils sont transformés en objets sexuels utilisables à volonté. En prison, un homme pénétré est un homme dégradé. Mais pénétrer un homme ne fait pas nécessairement de soi un homosexuel, si on le fait avec violence et domination. Les hommes en prison ont ainsi inventé la pratique de l’homosexualité tout en étant hétérosexuel : dès l’instant où il est encore pénétrant, le violeur reste considéré comme un hétérosexuel dominant. On peut donc, en prison, violer un homme sans nécessairement remettre en question sa virilité. L’homme pénétré devient en revanche la cible potentielle d’autres agresseurs. Le violeur va offrir sa protection à sa victime en échange de relations sexuelles régulières, instaurant une forme de rapport de prostitution.

© Anne-Marie Marchetti

Quelles sont les possibilités de vivre une sexualité partagée ?

A.G. : D’abord l’homosexualité, qui, malgré l’homophobie, se pratique nécessairement plus couramment qu’à l’extérieur. Outre l’homosexualité « choisie » ou assumée, je distingue deux types de pratiques homosexuelles dans les prisons pour hommes. Une homosexualité de substitution, dans laquelle l’homme va instrumentaliser le corps de l’autre pour en faire un substitut du corps de la femme, par exemple en maintenant le partenaire de dos. Le corps de l’autre est chosifié, et le risque d’entrer dans un rapport de domination et de viol-prostitution est réel. Il y a aussi une homosexualité de circonstance : la personne préfère en temps normal les pratiques hétérosexuelles, mais, au gré des circonstances, se tourne vers des pratiques homosexuelles et y trouve du plaisir. Si cette relation s’élabore entre deux personnes qui pratiquent une homosexualité de circonstance, on peut s’attendre à une forme de consentement et à moins – voire pas du tout – de violence et de domination. Et puis il y a l’hétérosexualité, qui, en dehors des unités de vie familiale (UVF), ne peut être que volée, car interdite. C’est d’abord la sexualité dans les parloirs, qui est soumise au regard du surveillant, généralement pratiquée dans des conditions d’indignité. Cette forme de sexualité est finalement assez fréquente, au point que les parloirs sont souvent qualifiés de « baisodromes ». Des rapports sexuels surviennent, aussi avec des assistantes sociales, des professeures, des médecins qui travaillent en prison, des surveillantes… Tout arrive, évidemment. Parfaitement illégales, ces relations sont tues : j’ai eu plus de mal à obtenir ces confessions que la révélation de pratiques homosexuelles, par exemple. En dehors de ces désobéissances, pas si exceptionnelles qu’on le pense, il n’y a finalement que trois manières de pratiquer la sexualité dans les établissements non pourvus d’UVF, toutes insatisfaisantes : la sexualité solitaire, avec souvent énormément de pornographie, les pratiques homosexuelles, risquées chez les hommes puisqu’on peut être massacré pour s’y être adonné, et la sexualité négociée, contrôlée, interdite du parloir.

Vous parlez de supplice pour les détenus et leurs conjoints au parloir. Comment parviennent-ils à le contourner ?

A.G. : Un détenu m’a dit un jour à propos des rencontres au parloir : « C’est comme si on nous donnait un verre d’eau et qu’on nous demandait de traverser un désert sans le boire. » Alors même que l’accès au corps est enfin autorisé – on peut toucher, sentir la chaleur de l’autre, l’embrasser, laisser monter une excitation amplifiée par le manque – les relations sexuelles sont finalement interdites. Cette interdiction est vécue comme une punition injuste. Pour la contourner, de petites négociations se mettent en place avec les surveillants. Des adultes se retrouvent dans la position d’un adolescent qui négocierait avec ses parents l’autorisation d’aller à une fête, c’est très régressif. Sans compter que ces discussions sont toujours soumises au pouvoir de clémence du surveillant : c’est lui qui décide de l’accorder ou non, de fermer les yeux ou non. Et puis il y a les négociations pratiques : certains couples tentent d’aménager une pseudo-intimité en installant des rideaux de fortune avec des serviettes, des manteaux… Les hommes se vêtissent d’un jogging de façon à pouvoir accéder à la génitalité en un clin d’oeil. Leurs conjointes arrivent vêtues de jupes amples capables de dissimuler les ébats, et sans sous-vêtements pour permettre rapidement la connexion des corps, et la déconnexion si le surveillant intervient. Ce ne sont pas des conditions de dignité. Ni pour les détenus, ni pour leurs conjointes. Les femmes se sentent souvent humiliées, notamment par l’attitude de certains surveillants. Elles sont vues comme des prostituées qui viendraient tirer leur coup rapidement pour satisfaire leurs hommes.

En quoi l’absence de respect, en dehors des UVF, du droit à l’intimité est-elle néfaste pour les individus, mais aussi pour la société ?

A.G. : Non prévue par la loi, la privation sexuelle est vécue comme une peine injuste et provoque une colère à l’endroit de l’institution et de la société qui la mandate, alors même que la prison est là pour corriger les infractions à la loi. Plus encore, ce que l’on apprend en détention, c’est que pour faire exister ses désirs, maintenir une image de soi à peu près estimable et ne pas oublier le rapport à l’autre – y compris sexuel – il va falloir mettre en place des micro-stratégies de survie, qui passent nécessairement par la transgression, la désobéissance. Ce mécanisme de privation déstructure aussi le rapport à l’autre. Or, la question de la réinsertion, de l’être en société, est celle du rapport à l’altérité. Qu’est-ce qui fait que l’on peut percevoir la loi comme légitime, alors qu’il s’agit du texte qui édicte le respect de l’intégrité de l’autre et de ses biens ? C’est précisément le rapport à l’autre. Si l’on perd cette notion, la légitimité même de la loi et la pertinence de se réinsérer tombent.

Qu’est-ce que le traitement de la question sexuelle en détention dit de la conception de la peine en France ?

A.G. : Elle s’inscrit dans une philosophie très judéochrétienne selon laquelle la rédemption sociale adviendrait par la douleur. La privation de l’autre, de la sexualité et le contrôle des plaisirs en général sont, à l’image de la pénitence religieuse, censés apporter une rédemption. La prison reste toujours conçue comme un outil d’apaisement des désirs, collectifs et individuels, de vengeance. On a du mal à dépasser cette fonction, parfaitement archaïque. Or, elle ne laisse pas de place à la réinsertion, contrairement aux objectifs affichés. La finalité première est donc de calmer la société du dehors en lui assurant qu’une certaine quantité de micro-souffrances est infligée au condamné. Le supplice, défini comme une atteinte corporelle, est devenu illégal. Mais on continue de l’infliger, plus subrepticement, à un niveau psychologique.

Pour quelles améliorations plaidez-vous ?

A.G. : La première réflexion à mener concerne l’usage même de la prison. Que ce soit les institutions internationales et européennes ou les chercheurs, tous rappellent que la privation de liberté doit être envisagée comme une solution de dernier recours. Or, on va bien au-delà en France. Il faut aussi faire en sorte d’amenuiser la rupture entre le dedans et le dehors, notamment sur la question sexuelle. Je ne pense pas seulement au plaisir, mais à toute la dimension existentielle autour de la sexualité. Il faut organiser un territoire où puisse s’exprimer l’affect. Et aménager tous les dispositifs possibles, par le biais des parloirs, par l’effectivité des permissions de sortir quand elles sont possibles… Plus généralement, il s’agit de favoriser la rencontre avec l’autre dans le respect de la dignité. Juridiquement, il n’existe pour personne de droit à la sexualité. En revanche il existe un droit à l’intimité, et un droit à la dignité. Il serait temps de les prendre au sérieux et de les considérer réellement comme des droits fondamentaux.

Recueilli par Laure Anelli