« C’est comme une malédiction depuis mon adolescence »

André vit depuis son adolescence avec ce qu’il nomme une « malédiction » : son attirance sexuelle envers les enfants et les adolescents. Condamné une fois pour atteintes sexuelles, une autre pour détention d’images pédopornographiques, il explique que la prison, lieu de survie n’ayant plus rien à voir avec le monde réel, ne permet pas la prise de conscience, seule garantie contre la récidive. A 59 ans, il continue sa longue psychothérapie et tente de se reconstruire.

Vous pouvez expliquer votre vie avant de connaître la prison ?

Depuis mon adolescence, une « malédiction » m’est tombée dessus : j’ai une sexualité anormale, une attirance envers les enfants. C’est le genre de problème dont on ne peut pas parler à grand monde. Ce n’est pas une angine, pour laquelle il suffit d’aller voir un médecin. La seule personne avec qui je pouvais en parler était un ami au lycée, qui avait les mêmes attirances que moi. Lui, il a fini par se suicider.

N’êtes-vous pas allé consulter un psychologue à l’époque ?

Non, on se cherche des excuses, et cela demande du courage d’aller voir un psychiatre ou un psychologue. J’espérais toujours que tout allait redevenir normal. J’ai tenu jusqu’à mes 37 ans sans passer à l’acte, mais dans un contexte de graves problèmes familiaux, cela a véritablement commencé. J’avais perdu mon père, ma mère et l’un de mes frères en l’espace de six mois. Ils n’ont jamais su que j’avais ces attirances sexuelles anormales, et leur décès a précipité les choses. A cette période, j’étais éducateur, entouré d’enfants et d’adolescents. Là, j’ai vraiment déconné et commis des abus sexuels sur des enfants, ce qui a entraîné ma première condamnation. J’avais suivi une sorte de cheminement qui devait se terminer devant un tribunal. Je le pressentais, on est dans une sorte de spirale. C’était une situation paradoxale : le paradis et l’enfer à la fois. Je n’ai pas demandé à être ainsi, c’est comme une malédiction, je ne vois pas d’autre mot.

Pouvez-vous me raconter votre première condamnation ?

Les enfants ont parlé à leurs parents. J’ai été arrêté, interrogé, présenté au juge, puis placé sous contrôle judiciaire pendant trois ans dans l’attente de mon procès, à condition que je quitte la région. J’ai commencé à travailler dans un aéroport jusqu’à ma condamnation en 1994, à deux ans et demi de prison et 200 000 francs d’indemnités. Je n’ai pas été incarcéré dès la fin de l’audience, mais cinq mois plus tard.

Comment avez-vous perçu cette première confrontation avec la justice ?

Comme un point d’arrêt, un grand tournant. Les choses étaient enfin claires : j’avais une sexualité anormale. On prend conscience que l’on a un problème sexuel, et qu’il faut veiller à ne pas recommencer. Je n’y ai pas suffisamment veillé, d’où ma deuxième condamnation en 2005.

Que s’est-il passé ?

En dépit de mon interdiction d’exercer toute activité professionnelle ou de loisir aux contacts d’enfants et d’adolescents, j’avais trouvé un boulot de chauffeur de cars. Je faisais des transports scolaires car on commence toujours par ça quand on travaille dans cette branche. Et la juge l’a appris. Les gendarmes ont débarqué chez moi et ont tout saisi : ils ont trouvé sur mon ordinateur des images que j’avais téléchargées. Ensuite, j’ai été présenté au juge d’instruction, qui m’a perçu comme un grand prédateur et m’a mis en détention provisoire pendant un an. J’étais poursuivi pour consultation de sites pédopornographiques et non-respect de ma précédente condamnation, car je n’aurais jamais dû être chauffeur de bus scolaire. A la troisième convocation devant la juge, au bout d’un an donc, elle m’a dit être obligée de me relâcher dans l’attente de mon procès.

Vous étiez dans quel état en attendant ce procès ?

Je savais que j’allais passer au tribunal, mais je n’avais aucune date et finalement j’ai attendu un an. J’étais sous contrôle judiciaire, j’allais voir une très bonne psychologue, j’avais trouvé du boulot, déménagé de chez mon frère pour m’installer un peu plus loin dans la même région. Et puis finalement, j’ai eu la date de mon procès pour 2005. J’ai contacté une avocate qui m’a dit qu’ayant fait une détention provisoire d’un an, je ne retournerai pas en prison. Finalement, ça ne s’est pas du tout passé comme prévu puisque j’ai été condamné à cinq ans de prison ferme et emmené directement en détention.

Comment s’est déroulé le procès ?

C’est l’un des pires moments de ma vie. Il y avait une classe de gamins qui assistaient au procès et me regardaient comme un monstre. J’étais comme au Moyen-Âge, le gars qu’on va voir se faire pendre ou écarteler. On me posait des questions auxquelles je répondais. Mais j’avais l’impression de parler à des personnes qui ne comprenaient rien, qui se focalisaient sur une partie de moi et ne voulaient pas entendre le reste.

Avez-vous rencontré un expert psychiatre dans le cadre du procès ?

Oui, mais je ne sais pas comment il a pu passer de notre entretien de 25 minutes, très informel, au cours duquel je lui ai expliqué mon enfance, ma jeunesse, mon service militaire, ma passion des avions, etc. à ses conclusions, me décrivant comme le pire des pervers. En lisant l’expertise, j’avais même l’impression que ce n’était pas moi dont il était question, qu’il devait y avoir une erreur avec une autre expertise. Ensuite, la juge d’instruction a tout fait reposer sur cette expertise en me disant « vous voyez, j’avais raison, vous êtes pervers ». C’est pathétique de voir que la justice repose sur si peu.

Pouvez-vous raconter votre entrée en prison ?

On se dit qu’on a tout fait pour arriver dans un lieu aussi sordide, mais aussi que ce n’est pas une raison pour être traité comme un moins que rien. Sans compter les relations avec les autres détenus, car quand on entre pour des histoires de mœurs, on a intérêt à faire profil bas, plus que bas même. J’ai réussi à mentir et à passer à travers les mailles du filet en faisant croire que j’étais incarcéré pour une histoire d’homicide involontaire.

Dès lors, on peut dire que votre identité a changé au cours de votre détention ?

Oui, j’arrivais plus ou moins à me garantir une tranquillité au prix d’une manipulation, d’un mensonge. Et là, pour le coup, j’avais l’impression de devenir pervers. Se faire constamment passer pour quelqu’un d’autre, inventer une histoire en veillant bien à ce qu’elle soit plausible, apporter des preuves falsifiées aux autres détenus… J’ai dû créer un faux personnage pour me rendre acceptable et me protéger des autres détenus, qui veulent une seule chose : que les « pointus » – comme ils disent – ne sortent jamais de leur cellule et y crèvent.

Les surveillants n’interviennent pas pour protéger les détenus visés ?

Les surveillants veulent juste que règne la paix sociale : donc quelqu’un qui ne sort jamais de sa cellule, ça les arrange. En promenade, il faut vraiment faire gaffe car certains détenus n’hésitent pas à passer aux violences physiques dès qu’ils sont à peu près sûrs de leur impunité, c’est-à-dire quand il n’y a ni caméra, ni témoin. Je n’ai pas pu me résoudre à rester tout le temps en cellule, donc j’ai mis en place cette identité mensongère. Ce qui fut possible en l’absence d’article sur mon affaire dans le journal. Pour ceux dont l’affaire est médiatisée, c’est l’enfer, une double peine.

Avez-vous rencontré un psychiatre pendant votre incarcération ?

Oui, bien sûr. On a des entretiens. Ce n’est pas obligatoire, mais fortement recommandé. Mais en prison, on n’est pas en condition pour parler de soi et attaquer le problème de fond à la base. Il y a trop de difficultés liées à la détention qui englobent et bouffent tout. On a besoin de parler au psy du fait que c’est invivable, étouffant, il faut vider son sac. L’amendement ne peut pas se faire en prison, ce n’est pas le lieu pour parler vraiment à un psy.

Selon vous, qu’est-ce qui permet d’éviter la récidive ?

La prise de conscience de ce que l’on a fait, de la gravité de l’acte et de son problème. Le plus gros du chemin est parcouru une fois que la prise de conscience est là. Or, en prison, l’introspection est entre parenthèses. Il y a d’autres problèmes bien plus urgents : survivre, ne pas se faire emmerder, ne pas s’emmêler dans les mensonges, essayer d’en sortir dans le meilleur état possible.

Quels ont été les effets de la détention sur votre santé, et votre intimité ?

Déjà, on n’a plus de relations sexuelles, on redevient adolescent en pratiquant la masturbation, une sexualité basiquement hygiénique. Ça fait partie de la prison. On mange énormément, donc on grossit. On est complètement déphasé car on vit dans un monde à part, sans point commun avec la vie de la société. Il y a une isolation des sens aussi : il n’y a pas de plantes, pas de saisons. On tombe beaucoup plus malade, le corps dit qu’il en a marre. J’ai eu beaucoup de maladies de peau, des mycoses, des polypes dans le nez, j’ai dû me faire opérer. Ce que j’avais correspond exactement à la prison : plus de goût, plus d’odorat. Tant qu’on n’y est pas allé, on ne sait pas ce que c’est. On est à la fois dans une attention de tous les instants et dans un mode ralenti. On est « au congélateur », et on s’adapte à ce monde.

Dans quel état d’esprit êtes-vous sorti ?

Avec l’impression que la bougie se rallumait. Le retour à la vraie vie : les saisons, les sensations, les gens, les voitures… Ouvrir des portes soi-même, parler normalement, ne plus regarder derrière soi pour s’assurer que personne ne vient. La parenthèse se referme peu à peu. On se retrouve soi-même, mais il y a un temps d’adaptation.

Vous aviez peur de sortir ?

Pas du tout. J’attendais ma libération avec impatience, mais les deux demandes d’aménagement de peine que j’ai déposées ont été refusées, à cause de ma précédente condamnation. J’ai donc effectué ma peine en entier, avec les remises de peine. La prison n’est pas un lieu où l’on peut s’amender, contrairement à ce que nous disent les technocrates, car on y est pris dans un microcosme rempli de risques. Pour la réinsertion, il faut aussi se débrouiller tout seul. Pour préparer ma sortie, j’ai dû trouver moi-même une association acceptant de m’héberger et de me faire travailler. Les conseillers d’insertion et de probation font ce qu’ils peuvent, les pauvres. Mais j’ai vu beaucoup de détenus sortir sans rien, se retrouvant sur le trottoir. Et tout le monde s’en fout. Si l’on pouvait réduire ce qui est donné aux détenus à du pain sec et de l’eau, la plupart des Français seraient contents.

Continuez-vous une psychothérapie depuis votre sortie, où en êtes-vous par rapport à votre problématique ?

Je n’ai pas complètement réglé le problème mais je l’ai amoindri, dès avant ma dernière condamnation. Je ne suis pas en proie à des pulsions irrépressibles : les attirances sont toujours là mais je ne passerai plus à l’acte. Je ne côtoie plus aucun enfant, j’ai appris à vivre sans. Ce n’est qu’à l’extérieur que j’ai pu faire ma psychothérapie, et non en prison. Je la continue actuellement, j’ai une obligation de suivi psychologique pendant dix ans, mais cela ne me pèse pas, au contraire. Je dois aussi aller voir un psychiatre et le médecin coordonnateur deux fois par an. Il y a eu une évolution, heureusement. Mais pas de véritable explication, excepté quelques pistes dans l’enfance et l’adolescence.

Qu’est-ce que la prison est venue construire ou déconstruire en vous ?

L’enfermement, c’est un grand chambardement. Et la sortie, une renaissance. Il faut tout recommencer. Habiter quelque part. Nombre d’amis sont désormais aux abonnés absents, ça fait partie du « pack prison ». Les anciens détenus ont un tatouage bien imprimé qui ne se voit pas. J’ai failli trouver du boulot. Quand l’employeur m’a demandé mon casier judiciaire, je ne lui ai pas montré parce qu’il y a marqué : « condamnation pour atteinte sur mineur de moins de quinze ans, consultations de sites pédopornographiques et non-respect d’une obligation d’une condamnation précédente ». Je lui ai tout de même dit que j’avais un casier judiciaire pour affaire de mœurs. Il m’a répondu qu’il ne pouvait pas me prendre, alors que j’avais passé tous les tests, c’était impeccable. La prison détruit tout et il faut reconstruire en partant de zéro.

Propos recueillis par Jane Abad et Céline Reimeringer