« Être entendu pour changer le cours des choses »

Le peu de place dévolu à l’échange tout au long d’un parcours pénal et le manque d’accompagnement du justiciable pour élaborer ce qu’il a à dire de son parcours rendent sa parole difficilement audible. Une situation observée par Hélène Castel, psychothérapeute et ancienne détenue, qui explique avec Manuelle Borgel le projet de l’association qu’elles ont créée. La parole est à l’accusé (Lapac) vise à aider des personnes détenues à mieux communiquer pour mieux se faire entendre.

Quelle place le processus pénal laisse-t-il à la parole d’un prévenu ?

Hélène Castel (H. C.) : La loi dit que cette parole doit avoir sa place, que le prévenu doit pouvoir être entendu. Or, il apparaît souvent que la construction d’un dossier pénal ne le permet pas, ne laisse pas à la personne la possibilité de dire ou d’être entendue. Chez le juge d’instruction, le greffier écrit rapidement des conclusions dictées par le juge ; durant le procès en correctionnelle, le dossier écrit prend force de vérité, l’oralité n’a pas une place très importante parce que l’on juge assez vite et qu’il faut passer au dossier suivant. Durant un procès en assises, l’accusé dispose de plus de temps de parole, mais ne sait pas toujours comment s’en servir. En effet, il n’est pas facile pour un accusé de dire : « Attendez, il y a malentendu, je ne suis pas d’accord, j’ai une autre version. »

Nous avons assisté récemment à un procès en correctionnelle. C’était une affaire importante, dont l’examen durait déjà depuis plusieurs jours. Après la lecture des procès-verbaux des interrogatoires ou des transcriptions d’écoutes téléphoniques, le magistrat, tirant ses conclusions, disait très rapidement à l’accusé : « vous avez dit ceci et cela », en escomptant simplement qu’il confirme. A chaque fois, celui-ci répondait : « Attendez, j’ai déjà dit que ce n’est pas ma voix… Ce n’est pas le numéro de téléphone dont vous parlez… C’est une interprétation… » Cette personne avait la capacité de s’exprimer, d’interpeller le président, de parvenir à se faire entendre. Pourtant, son dossier avait apparemment été construit sur la base d’interrogatoires au cours desquels il ne s’était pas du tout senti entendu, si bien que ce qui était transcrit n’avait rien à voir avec sa vérité. En contestant l’interprétation du président d’une manière à la fois ferme et mesurée, l’accusé est parvenu à l’amener progressivement à prendre sa parole en considération.

Quelles difficultés rencontre le justiciable pour faire entendre sa voix ?

H. C. : L’enjeu, pour la personne confrontée à la justice, consiste à trouver la façon de faire comprendre son parcours, de devenir le sujet de son histoire au moment où elle va être jugée, en choisissant comment se positionner lors des audiences. dans le cadre de mon procès, j’ai pu exprimer beaucoup de choses. Certes, j’avais un parcours de psychothérapeute derrière moi, mais j’avais aussi beaucoup travaillé avec mes avocats, avec mes codétenues et dans la solitude de ma cellule à transcrire des bribes de mon histoire en vue de prendre en main ma défense. J’ai pu mesurer à quel point cela m’a aidée et a influencé l’attitude des juges à mon égard. Cela n’avait rien à voir avec la préparation d’une stratégie de défense, il s’agissait plutôt pour moi de susciter l’écoute des jurés pour qu’ils puissent comprendre ma démarche, tant d’années après les faits. durant mon incarcération, j’ai vu beaucoup de prévenues démunies, incapables de dire quoi que ce soit. Soit elles fondaient en larmes tellement le poids de leur histoire était énorme ; elles ne voyaient pas par quel bout commencer à en parler. Soit elles étaient dans un rejet total, y compris du travail avec l’avocat ; elles se sentaient chues d’avance et considéraient que ce n’était même pas la peine d’essayer. Il me semble que la difficulté majeure est de se percevoir comme « sujet » dans le processus judiciaire, ayant un rôle à jouer, capable de se poser comme interlocuteur, de prendre des décisions.

Que manque-t-il aux personnes prévenues pour y parvenir ?

Manuelle Borgel : Le sentiment de ne pas être entendu amène la personne à ne pas prendre en compte à qui elle s’adresse et donc à développer un discours inadéquat. Il est possible d’agir sur ce cercle vicieux. Il manque aux prévenus une préparation, un moment où ils sont accompagnés pour élaborer ce qu’ils ont à dire de leur parcours, mais aussi pour s’adapter à chaque interlocuteur. Le projet de notre association vise à proposer ce type d’accompagnement. Il faut apprendre à s’exprimer plus justement face à des personnes qui ne partagent pas le même langage, le même contexte et les mêmes préoccupations que vous. Car face à un juge, il faut essayer de faire comprendre des éléments qui pourront avoir un sens pour lui. Il manque aussi aux prévenus un contexte matériel favorable à leur expression, à la réflexion et au dialogue.

H. C. : Les personnes transférées de la prison au palais de Justice doivent partir à six heures du matin, s’entasser à plusieurs dans le fourgon, attendre pendant des heures et revenir à minuit, après que les dernières audiences sont terminées. On leur propose un petit sandwich, une cellule avec des W.-C. à la turque, elles circulent menottées dans des souterrains, escortées par des policiers… et d’un seul coup, elles arrivent dans le bureau du juge d’instruction ou dans la salle d’audience où va se dérouler leur procès. Je me souviens d’une amie qui était toujours transférée avec les mains menottées dans le dos, parce qu’elle était considérée comme dangereuse. Les fourgons cellulaires roulant très vite, elle était toujours malade et demandait à ce qu’on lui laisse au moins les mains devant avec un petit sachet. La surveillante lui répondait : « Oui, le coup du sachet, on connaît le truc. » elle arrivait donc systématiquement au Palais souillée par ses vomissements. Et c’était là, dans cet inconfort, qu’il fallait qu’elle règle les choses les plus importantes pour son avenir.

Et que manque-t-il aux magistrats pour permettre à la parole des prévenus de s’exprimer ?

H. C. : Pour les juges, « une vérité claire s’énonce clairement ». Quelqu’un qui ne répond pas clairement est donc forcément suspecté de cacher la vérité. Pourtant, une vérité ne peut s’énoncer que dans une co-construction avec l’autre: il faut se présenter et être reconnu comme une personne singulière, ayant à énoncer des choses complexes et propres à son parcours. Il faut savoir être à l’écoute de celui auquel on s’adresse pour savoir s’il a compris, et, sinon, reprendre. Si, par manque d’habitude, la personne prévenue n’est pas capable d’instaurer elle-même ce type de communication, elle risque de s’enfermer dans un monologue. Il arrive rarement que le juge cherche à établir un lien avec le prévenu. Le plus souvent, il interprétera sa non-expression comme de la mauvaise volonté, sa propre appréciation de l’affaire tiendra alors lieu de vérité…

La question de la parole des prévenus ou des condamnés se pose-t-elle dans les mêmes termes en détention ?

H. C.: Je me souviens d’une phrase qui revenait tout le temps pendant mon incarcération : « Mais, vous êtes en prison madame… » on vous signifie qu’étant prisonnière vous ne pouvez pas attendre davantage que le minimum que l’on vous donne. En maison d’arrêt, soit on est seul dans une cellule, et il n’y a pas de parole, soit on est plusieurs, et la nécessité de survivre dans une promiscuité insupportable s’impose: les échanges peuvent alors s’avérer extrêmement arides, stériles. C’est terrible de ne plus rien décider, d’être assujetti aux décisions prises par des tiers, de n’être plus que dans l’attente. Tous les détails prennent de l’importance, le quotidien est de plus en plus pauvre, il faut se protéger des agressions… une telle ambiance n’est évidemment pas du tout propice à la réflexion et aux échanges. et quand on visite les nouvelles prisons, leur architecture qui participe de la réduction au minimum des contacts – sans compter le développement de la visioconférence pour les entretiens avec le juge –, cela laisse présager que les échanges nécessaires à l’émergence d’une parole vont être de plus en plus limités.

Avec quelles conséquences à votre avis ?

H. C.: Comment développer son humanité quand on n’est plus vraiment en contact avec d’autres humains? Je pense à une citation d’André Malraux : « Quand les hommes sortent de prison, neuf fois sur dix leur regard ne se pose plus. Ils ne regardent plus comme des hommes. » Quand on n’a pas l’occasion de se poser comme un homme, comme une femme, avec la légitimité de ses actes et de ses paroles, on risque de perdre son humanité et d’être constamment sur la défensive. On se crée une forme de blindage, une carapace, que ce soit du côté d’une perte de vitalité ou du côté de la révolte et d’une augmentation des violences, puisqu’on subit de la violence dans cette forme de traitement. La conception et l’organisation du système carcéral appauvrissent et agressent.

Devant le juge, quelqu’un qui ne répond pas clairement est forcément suspecté de cacher la vérité

Quels sont les objectifs et les actions de votre association, La parole est à l’accusé ?

H. C. : Nous démarrons un projet pilote d’un an environ, à la maison d’arrêt de la Santé. La première session va durer quatre mois et compter une douzaine de rencontres hebdomadaires. Nous commençons avec deux groupes comprenant chacun six personnes. Chaque atelier est animé par deux intervenants formés à ce type d’écoute. Une équipe de recherche-action va suivre l’expérimentation et proposer un cadre pour qu’elle puisse avoir lieu à une plus grande échelle.

Nous sommes parties du constat qu’il manque dans le processus pénal un chaînon pour aider la personne à s’exprimer plus facilement au moment où « on l’attend ». Nous allons axer notre travail sur les questions suivantes : « comment se présenter à l’autre », mais aussi « comment réagir pour affirmer son point de vue ». Il s’agira d’expérimenter le dialogue, au cours duquel on parle, on se regarde, on guette les retours, on rectifie, etc. Si l’on demande à des détenus, avant l’échéance de leur procès, ce qu’ils pensent des juges, comment ils se représentent l’audience, on constate qu’ils ont des a priori qu’il est intéressant de regarder de plus près. Nous allons commencer en travaillant la situation du procès, mais nous pourrons aussi partir d’autres situations, apportées par les membres du groupe : un conflit en détention, l’entretien avec un expert psychiatre, et tout simplement ce qui se passe entre les personnes présentes dans le groupe…

Le fond du travail va consister à prendre conscience que nous sommes des personnes différentes, mais que nous pouvons entendre une personne différente – et nous faire entendre d’elle. Ce n’est pas une évidence dans le monde carcéral : on s’interrompt, on arrête d’écouter au bout de quelques mots seulement. du coup, on cesse soi-même d’être audible. Si je pars du principe que, lorsque je m’adresse au surveillant, il ne m’écoutera pas, c’est effectivement ce qui va se produire. Il faut en prendre conscience pour commencer à avoir une incidence sur ce qui nous arrive. Se donner la chance d’être plus audible peut aider à sortir de l’impuissance : être entendu pour que sa parole change le cours des choses.

Propos recueillis par Sarah Dindo et Barbara Liaras