La prison a-t-elle du sens ?

Quand le quotidien en prison est vécu comme « un dépérissement en cellule confinée et surpeuplée », que les besoins fondamentaux, de confort de base mais aussi d’affection, de sens, de justice, sont négligés, mis à mal, l’incarcération peut-elle avoir un sens ? Réactions… et propositions.

Comment peut-on parler de réinsertion ?

Certes il faut protéger la société de ceux qui lui ont nuit. Certes il faut que les auteurs d’infractions en paient le prix, c’est entendu. Mais quel est le sens d’une peine quand nous sommes enfermés vingt-deux heures sur vingt-quatre – voire vingt-quatre sur vingt-quatre pour ceux qui ne veulent pas sortir en promenade ? Comment peut-on parler de réinsertion quand on passe chaque minute à ne rien faire ? À regarder la télévision ? À se gaver de médicaments ? À s’insulter aux fenêtres ? À se mettre à plusieurs, dix, quinze, vingt pour frapper un homme au sol, lui donner des coups de pieds à la tête, sur le ventre, le dos, les jambes, lui sauter dessus ? Le laisser pour mort, sans aucune intervention des surveillants ? Comment parler de réinsertion quand il n’y a aucune activité ? Pas de scolarité, pas de formation, pas d’accès à la librairie…

Tout vaut mieux que l’oisiveté organisée. Que le dépérissement en cellule confinée et surpeuplée. Certes il y a une cour de « promenade », mais il s’agit d’une cage au ciel grillagé, mesurant 25 mètres sur 5. Certes il y a le travail. Mais seules 25 % des personnes y ont accès. Et encore… Comment peut-on demander à des personnes détenues de se réinsérer dans une société qui ne leur reconnaît même pas les règles du droit du travail ? Au service général, le traitement tourne autour de 200 € par mois. La législation du travail ne s’applique pas. Aucune reconnaissance pour la retraite, le chômage, pas d’arrêt maladie ! Si vous êtes malade ou vous vous blessez au travail, vous êtes « déclassé », c’est à dire viré ! Aucun jour férié payé, aucune indemnité, et donc pas d’application du SMIC. Et on nous parle de réinsertion ! – J. V.

« De la violence surgit la violence »

Ce n’est pas en enfermant des êtres humains comme des animaux – dans des cages avec des barreaux, des grillages aux fenêtres – privés de tout – de l’amour, de la communication, de l’affection, de soins, de nourriture normale durant des jours et des jours, des semaines, des mois, des années – que l’on peut espérer une société sereine et pacifique. De la violence surgit la violence, de la haine avec laquelle le détenu est traité au quotidien ne peuvent germer qu’haine et dégoût. Et encore, soyons rassurés de voir qu’il y a mille fois moins de haine et de violence exprimée qu’il y en a de subie. La violence pénitentiaire, c’est le système qui la produit.

Le mec a fait de la prison pour un délit ou un crime. On l’a enfermé dans sa cage. Dix ou quinze ans après, il sort sans soin, sans accompagnement, sans famille, sans moyens, et on lui demande d’être redevenu comme tout le monde. Il a été déconnecté de l’existence pendant des mois, des années… Qu’est-ce qu’on croit ? Qu’il est guéri ? La prison ne guérit pas. On ne guérit pas le mal par le mal. Le mal se soigne par le bien. Si on considère qu’il doit changer, c’est que l’on reconnaît une anomalie dans son comportement, une différence. Ce qui justifie un programme, des soins, des observations, etc. Or, il n’existe rien. Et celui qui récidive est doublement, triplement réprimé, puni, enfermé alors que rien n’a été fait pour l’aider à se soigner.

Et les victimes ? La prison va-t-elle changer quelque chose pour la victime ou sa famille ? Bien sûr qu’il existe des cas pénibles, douloureux, impardonnables… Mais le fait est là : la prison ne sert à rien. Elle détruit des familles toutes entières ; elle les broie, les pulvérise, les sépare en confettis, les torture. On ne met plus les animaux en cage. On lutte contre la souffrance animale dans les batteries de poules pondeuses. Les animaux ont une âme, des émotions, connaissent la souffrance, la dépression. Comment en serait-il autrement pour l’homme ? La rédemption, les regrets, le remord, le désistement de la marginalité sont les valeurs que l’individu reconnaît, ingère, accepte dans les deux ou trois premières années de prison, de privation de liberté. Après, les sentiments changent, les peines sont trop lourdes, trop inhumaines.

Les idées ne manquent pas pour rendre la peine utile, efficace, bénéfique aux deux parties, coupable et victime. Utiliser les détenus pour le développement d’un territoire, intervenir sur des catastrophes, assister gendarmes et pompiers dans certains exercices de recherche ou de sauvegarde, intervenir auprès des malades, des vieux, en accompagnement à domicile, etc. Avec les bracelets, il n’y a plus à mettre les boulets pour empêcher la fuite. Il y a besoin d’aide de partout. Ce n’est pas en construisant des prisons que le peuple vaincra la violence et la délinquance. C’est en passant par le pardon, la compréhension, la réinsertion et l’insertion au préalable, par l’école, la culture, la bonté, le partage. – F. B.

Ma place dans cette société, c’est de me battre, comme l’État me l’a appris en détention, même parfois violemment. – M. A.

Donner une chance

Quand on voit aujourd’hui que certains hommes politiques peuvent bénéficier d’aménagements de peine alors qu’un autre, pour un cas de recel, pour une première incarcération, on ne va pas lui donner sa chance, on comprend qu’il y a une justice à deux vitesses, selon les classes sociales. Et ça, maintenant je le vois mieux, avec un regard de l’intérieur, car à l’extérieur je ne le voyais pas trop. Je vois que la majorité des gens qui sont incarcérés ont 22-23 ans et sont issus des quartiers défavorisés. C’est choquant ! Car ces jeunes, il faut voir dans quel milieu ils vivent. Qu’est-ce qu’on offre à ces jeunes ? Quelles opportunités s’offrent à nous aujourd’hui ? À l’extérieur, ce n’est pas des questions qu’on se pose : qui est en prison ? Ça touche qui ? Quelle classe sociale ? Parce que ça ne nous concerne pas. Pourtant, il ne faut pas imaginer que c’est écrit « prison » sur le front du détenu et qu’il n’est pas du tout insérable. Il ne faut pas se dire des détenus : « Ces gens-là, il faut les laisser à l’écart de la société. » Il y a eu des erreurs qui ont été faites, mais un tournant, ça peut arriver à n’importe qui. Prendre un mauvais chemin, ça peut arriver à n’importe qui. Un moment de faiblesse. C’est un passage dans sa vie, c’est un chapitre dans son livre, mais le livre ne s’arrête pas là. Et le problème, c’est qu’on a cette image stéréotypée du détenu. Moi-même, avant d’être incarcéré, j’avais cette image du prisonnier. Mais franchement, quand on est en prison, on ne catégorise plus les gens. On n’est plus là à juger, savoir ce qu’il a fait et pourquoi. En fait, on est vraiment dans l’empathie, on est prêt à donner leur chance aux gens et à être bienveillant. C’est des adjectifs qui paraissent aujourd’hui un peu bizarres, mais on en a besoin. – Anonyme

Ce que devrait être la prison

Une prison, telle qu’elle est aujourd’hui, qui aurait du sens pour moi serait : des salaires décents, du travail et rémunéré, des formations qualifiantes ou non mais rémunérées, plus d’activités et variées (culturelles, sportives, etc.), des téléphones portables en cellule contrôlés (pour garder un lien social avec l’extérieur), un accès internet pour la recherche d’un emploi. Pour autant, on resterait enfermé et privé de liberté, ce que devrait normalement être la prison : une privation de liberté et « seulement » de liberté. – Anonyme