Enseigner en prison, « c’est d’abord s’adapter »

Turn over chez les élèves, hétérogénéité des niveaux, contraintes liées au fonctionnement de l’administration pénitentiaire… Si enseigner est aussi affaire de passion, en prison, le maître mot, c’est « l’adaptation ».

« Notre cœur de métier, c’est l’adaptation scolaire. Et de fait en prison, on est tout le temps en train de s’adapter ! » S’il est un mot qui est revenu dans la bouche de chacun des professeurs interrogés pour cette enquête (une quinzaine), c’est bien celui-ci. Ces derniers, généralement spécialisés et rompus aux pratiques de l’enseignement inclusif, doivent non seulement s’adapter au profil particulier de leurs élèves, mais également composer avec les contraintes propres au milieu carcéral.

Prendre en compte le statut pénal des élèves

« Le rapport au temps et à l’apprentissage est très différent suivant la situation pénale des détenus, explique une enseignante. Les personnes prévenues sont dans l’incertitude, elles ont généralement plein de problèmes en tête et ont des difficultés de concentration. Elles ont du mal à s’impliquer dans le scolaire, à se projeter dans un parcours de formation parce qu’elles ont toujours dans l’idée qu’elles vont sortir vite. Il faut y aller par petites étapes, avec des objectifs rapidement atteignables. » Et si pour certaines personnes, la condamnation peut être synonyme de déclic, ce n’est pas toujours le cas pour celles qui écopent de très lourdes peines. « Ces détenus ont une date butoir bien sûr, mais elle peut être en 2030, 2040, parfois même un peu plus loin, rapporte un enseignant en maison centrale. Quand on a une date de libération si éloignée, forcément, on n’arrive pas toujours à se projeter en termes d’études. Les personnes se disent qu’elles ont le temps. » Tout le travail des enseignants consiste alors à réussir à les mobiliser.

Faire le grand écart…

« Des personnes analphabètes aux diplômes de l’enseignement supérieur, on a de tout ! », résume un professeur. Pour faire face à cette diversité, les responsables locaux de l’enseignement (RLE) organisent généralement l’offre de cours par niveaux. Mais même au sein d’un groupe, les besoins peuvent être encore très hétérogènes. Aussi, la plupart tentent d’individualiser l’enseignement : « Pour un groupe de huit gars, j’ai huit cours différents, raconte une RLE. C’est adapté à 100% à la personne. » « On a la chance de ne pas du tout être cloisonnés par les programmes, on travaille en fonction des besoins des élèves et c’est passionnant », complète une autre. Pour les plus hauts niveaux cependant, l’exercice est plus difficile. « C’est du bricolage au cas par cas. Le plus souvent j’essaie de faire appel à des professeurs spécialisés bénévoles (lire encadré page 38). Mais il m’est arrivé de devoir former moi-même des étudiants en droit au commentaire d’arrêt, alors que je n’ai jamais fait de droit », se souvient une RLE. Un exercice d’autant plus compliqué que les ressources pédagogiques ne sont pas toujours accessibles en milieu carcéral.

… avec des ressources pédagogiques limitées

Si de plus en plus d’unités locales d’enseignement (ULE) sont équipées d’outils numériques(1), il arrive encore que même les ordinateurs des RLE ne soient pas reliés à Internet. Ainsi, 12% des ULE sont totalement privées d’accès Internet et plus de 20% d’entre elles n’ont pas de ligne téléphonique leur permettant de passer des appels à l’extérieur – un obstacle de plus quand il s’agit d’accompagner un étudiant dans des démarches d’inscription auprès d’universités (lire page 35). Même en dehors de ces situations particulières, l’absence d’Internet est une épine dans le pied des enseignants. « J’ai un ordinateur dans mon bureau mais mon accès Internet est limité, confie une RLE. Bien sûr, il y a la bibliothèque mais ce n’est pas suffisant. Je passe donc chez moi un temps de dingue à compiler de la documentation pour l’apporter à mes élèves. » Et quand bien même l’ULE est équipée d’un accès à l’Internet, impossible de l’utiliser en classe. « Des fois on a envie de dire “Je vais vous montrer ça”, mais si tu n’as pas tout prévu à l’avance, fait une capture d’écran, mis sur une clé USB, tu ne peux pas », soupire une enseignante.

S’adapter à la temporalité carcérale en maison d’arrêt…

« Dans un schéma classique, une année scolaire commence à une date donnée et se termine à une autre. Ici, le temps est complétement dilué, avec des entrées et des sorties en permanence et des durées d’incarcération très variables. Tout l’enjeu est de structurer un enseignement à partir d’un contexte totalement déstructuré », analyse un proviseur. Traduction concrète ?« En maison d’arrêt, on travaille vraiment au jour le jour. Un élève qui était présent hier peut être parti demain et remplacé par un autre, alors chaque cours doit pouvoir se suffire à lui-même, apporter une notion à l’élève », explique une enseignante. « Et en même temps, il faut assurer une continuité pour ceux qui restent, complète une autre. C’est toute une gymnastique au niveau pédagogique : il faut avoir un gros projet, sur le temps long, et le séquencer en modules pour que des nouveaux puissent s’intégrer à n’importe quel moment. »

… et aux « aléas » de la détention

Les entrées et sorties de détention ne sont cependant pas l’unique cause de l’instabilité des groupes en maison d’arrêt. « On n’a jamais tous nos élèves. Parce que le surveillant n’a pas pris le temps d’aller chercher un détenu (lire page 22), ou parce que celui-ci n’était pas prêt à l’heure ou a refusé de descendre… », rapporte une enseignante. « Et quand ils arrivent, c’est souvent au compte-gouttes », regrette une autre. Il faut aussi « faire preuve de souplesse » quand un surveillant interrompt le cours pour venir chercher un détenu « parce qu’il est convoqué ou qu’il a un parloir avocat… » Et quand l’administration ne fait pas physiquement irruption en classe, les professeurs ne sont pas à l’abri que les problématiques propres à la détention « parasitent » les cours. « Si untel n’a pas pu prendre de douche, qu’il s’est embrouillé avec le surveillant d’étage… Les petits heurts du quotidien peuvent facilement prendre le pas pendant vingt minutes », rapporte une enseignante. « Parfois, on a même des cours annulés malgré nous. Il faut savoir accepter ça quand on est enseignant en prison, philosophe une RLE. Les contraintes carcérales primeront toujours sur nos cours. »

par Laure Anelli

(1) D’après le bilan 2018-2019 sur l’enseignement pénitentiaire, 98,6% des ULE sont équipées d’ordinateurs fixes, et 54% d’ordinateurs portables. 43% disposent de tableaux numériques interactifs. Et 65% offrent une salle informatique destinées aux détenus.


Une profession en mal de reconnaissance
Depuis six mois, un mouvement social agite le petit monde de l’enseignement pénitentiaire. En 2019-2020, 589 enseignants de l’Éducation nationale spécialement affectés en milieu pénitentiaire, renforcés par 1089 vacataires (qui interviennent plus ponctuellement, généralement pour quelques heures hebdomadaires), assuraient, au quotidien, la mission d’éducation en prison*. La plupart des enseignants à temps plein sont professeurs des écoles (PE), et ont souvent en commun de s’être spécialisés dans l’enseignement adapté**. Parmi eux, certains portent une casquette supplémentaire : celle de RLE, pour responsable local de l’enseignement. Véritables « couteaux suisses » de l’enseignement pénitentiaire, ces derniers sont amenés à évaluer les besoins des personnes détenues et les accompagner dans leur parcours quel que soit leur niveau, organiser l’offre de cours et les plannings, recruter et gérer les équipes, procéder aux inscriptions aux examens et organiser leur passation (convoquer les jurys etc.). « La surcharge de travail administratif est telle que les RLE ne peuvent plus enseigner », dénonce Bernard Valin, représentant du SNUIPP-FSU pour la Loire-Atlantique. Afin de les soulager, le syndicat réclame la création de postes d’assistants administratifs dans toutes les unités locales d’enseignement qui en font la demande. Une autre revendication concerne le volet statutaire et indemnitaire : « Nous endossons toutes les responsabilités d’un chef de service mais l’Éducation nationale ne nous en reconnait pas le statut. La seule différence avec nos collègues enseignants, c’est que nous touchons entre 30 et 45€ de plus sur la feuille de salaire, selon l’effectif de professeurs dont on a la charge », souligne un RLE. Au-delà de la situation des RLE, le syndicat réclame une revalorisation du métier d’enseignant en milieu pénitentiaire. En effet, bien que spécialistes de l’enseignement adapté, ces derniers ne bénéficient pas de l’ISAE, indemnité de suivi et d’accompagnement des élèves que touchent par exemple les enseignants de SEGPA (sections d’enseignement général et professionnel adapaté). « À la place, on perçoit une prime pénitentiaire qui n’a pas bougé depuis 1995, hormis pour les RLE. Si bien qu’aujourd’hui, un professeur en prison gagne moins que ses collègues au collège », déplore Marie-Pierre Valcke, RLE au centre pénitentiaire d’Aiton, avant de poursuivre : « Enseignant en prison, c’est un métier passionnant, mais on n’est pas du tout valorisés, au point qu’aujourd’hui dans certaines équipes, on a du mal à recruter. Des gens viennent une année, et puis s’en vont parce qu’ils gagnaient plus avant. C’est vraiment dommage. »
* Encadrés par dix proviseurs et dix proviseurs-adjoints au niveau régional, eux-mêmes sous la houlette du responsable national de l’enseignement pénitentiaire et de son adjoint, détachés par l’Éducation nationale auprès de la DAP.
** Titulaires du certificat d’aptitude professionnelle aux pratiques de l’éducation inclusive (Cappei).