« Redonner de l’air » aux détenus les plus fragiles : un partenariat dedans-dehors

Comment accompagner en détention les usagers de drogues les plus isolés ? Comment sortir du cercle destructeur rue-prison ? Depuis quelques années, des professionnels et des usagers proposent des solutions concrètes, quitte à bousculer un peu les schémas de l’administration pénitentiaire et du travail social. Un exemple à Marseille : l’initiative de l’association Nouvelle Aube et de Djamila Sirat, éducatrice spécialisée au centre pénitentiaire des Baumettes.

C’est un fait : pour les usagers de drogues les plus précaires, les allers-retours en prison sont souvent chroniques. Usage, détention, cession, transport… Aux Baumettes, les cellules sont pleines à craquer de jeunes hommes incarcérés pour une infraction à la législation sur les stupéfiants. Qu’ils aient une consommation addictive ou non, consommateurs et petits revendeurs sont abonnés aux peines de quelques mois – parfois un ou deux. Des incarcérations totalement vides de sens, devenues routinières, qui fragilisent toujours plus des parcours de vie déjà précaires. « Ce sont des personnes qui vont dire : « Laisse-moi, je ne te demande rien. Personne ne peut me comprendre, je veux vivre comme je veux et à la fin de ma peine je retournerai dans la rue » rapporte Djamila Sirat, éducatrice à l’unité sanitaire du centre pénitentiaire marseillais. Alors j’essaie d’expliquer qu’il y a des associations qui font autre chose que mettre les personnes dans des dispositifs contraignants. »

Joachim Levy et Djamila Sirat devant l’entrée historique des Baumettes © Nouvelle Aube

Dans la catégorie de ceux qui essayent de faire « autre chose », il y a Nouvelle Aube, une association fondée en 2010 par Joachim Levy et Julien Poireau. Comme Asud (1), Nouvelle Aube est une association d’auto-support (cf. encadré). Une démarche palpable dans leur local de l’avenue de la Capelette : ici, tout a été récupéré et aménagé par les membres de l’équipe – tous ont eu des étapes de vie plus ou moins similaires à celles des personnes accompagnées. « Un de nos objectifs, c’est d’aider la personne à révéler son problème et à faire en sorte qu’elle trouve elle-même la solution et les ressources dans son entourage », explique Joachim. Au quotidien, l’équipe sillonne les rues de Marseille pour aller à la rencontre de personnes isolées, leur proposer des outils de réduction des risques, des coups de main pour les situations d’urgence ou l’amélioration du quotidien.

Accompagner sans préjugés

En 2010, Djamila et Joachim décident de monter un projet adapté aux usagers de drogues incarcérés. Deux ans plus tard, le coordinateur de Nouvelle Aube entrait aux Baumettes pour tenir sa première permanence hebdomadaire dans le bureau de Djamila. Un partenariat qui permet d’échanger sur la situation des personnes suivies – un peu plus de 200, dont une centaine atteinte de maladies chroniques. Objectif : mieux les accompagner vers des soins adaptés et dans la préparation d’un projet de sortie qui leur convient. Sans exiger l’arrêt des consommations et sans jugement de valeur.

Le soutien commence dès l’incarcération d’une personne suivie par l’association. Joachim fixe alors un rendez-vous pour faciliter la détention : « Cela peut être essayer de la changer de cellule s’il y a une incompatibilité avec un codétenu, l’orienter vers une activité… », raconte-t-il. En plus des entretiens individuels et des actions de prévention, le tandem organise aussi des ateliers ou des petits déjeuners collectifs. Des prétextes pour « libérer la parole et redonner un peu d’air », mais aussi repérer les personnes les plus en difficulté, qui souffrent d’effets secondaires liés au traitement – et à l’enfermement. Des personnes particulièrement précaires, n’ayant plus de contacts avec leur famille.

Le soutien commence dès l’incarcération d’une personne suivie par l’association.

« Ils n’ont pas de produits d’hygiène, de change… Et quand ils commencent à aller mieux, ils ont parfois du mal à reprendre une vie sociale en détention, à aller au sport par exemple. La salle de sport aux Baumettes, si tu n’as pas de baskets, tu n’es pas pris » constate Djamila. Grâce au réseau « de dehors », les deux travailleurs sociaux leur procurent quelques produits d’hygiène, des vêtements, de quoi grignoter. Histoire d’atténuer les problèmes matériels qui augmentent une stigmatisation déjà dangereuse. « Ces personnes les plus fragiles sont souvent « utilisées » par d’autres détenus. On leur fait rentrer du shit ou d’autres produits mais en échange il faut qu’ils « coffrent » des armes blanches, des portables… Donc ils se remettent en difficulté. Parce que lorsque les objets sont découverts, c’est à nouveau une nouvelle peine », soupire Djamila. « Certains vont s’engouffrer dans les barbelés pour aller chercher des projectiles venus de l’extérieur pour quelqu’un. En l’échange d’une clope. Les gens sont prêts à faire des choses comme ça tellement ils sont en manque de tabac. Je leur en donnais un peu pour éviter ce genre d’évènement, mais ça a été remis en cause par l’administration. »

L’urgence : reconstruire une identité administrative

Autre urgence de cet accompagnement : lancer dès l’entrée en détention les démarches administratives, sans lesquelles l’accès aux soins et au logement sera impossible à la sortie. Et pour refaire une carte d’identité, une domiciliation, entamer un dossier pour une CMU-C, un RSA… Deux accompagnants ne sont pas de trop. Surtout quand on est « sortis du système » ou qu’on a perdu l’habitude de demander de l’aide. « Quand la personne rentre en prison, on fragilise une situation administrative déjà compliquée et on la fait ressortir encore pire. On peut travailler pas à pas sur l’addiction, mais sans ces choses basiques rien ne se fait » analyse Joachim. « Parce que si la personne n’a pas d’identité administrative, elle n’existe pas aux yeux de l’Etat et reste considérée comme une personne rebelle ou dangereuse ». Pour accélérer le retour aux soins, Djamila et Joachim s’appuient sur le bouche-à-oreille entre usagers et leurs liens avec les structures « de l’extérieur » – Caarud (2), Csapa (3), soignants spécialisés. Mais le principal défi du binôme, c’est peut-être préparer l’accès à un hébergement décent. Un préalable pour que les ex-détenus puissent penser à leur santé, tisser des liens et se reconstruire. « Aux Baumettes, il est convenu institutionnellement qu’il faut un an pour préparer un projet de logement. Donc c’est quasiment impossible pour les courtes peines… », dénonce Joachim. « C’est un écueil sur lequel on peut travailler, mais ça demande une grande coordination avec les bailleurs, le Spip, les services sociaux, l’addictologue, le service psy… La difficulté, c’est que quand on révèle leurs problèmes et leurs projets aux personnes, il faut être en mesure de procéder aux accompagnements dehors », analyse Joachim.

Djamila, « connue comme le loup blanc » depuis ses vingt-cinq ans d’exercice aux Baumettes, est parfois lasse de la suspicion de la pénitentiaire face aux mesures de réduction des risques. Ou des fantasmes sur les échanges de seringues. « Certains personnes auraient peur qu’ils se shootent tous… C’était pareil pour l’introduction des préservatifs : j’en distribue partout depuis plus de vingt ans et on voit bien que tout le monde ne baise pas au coin de chaque coursive ! ». En attendant que les clichés soient déconstruits et que l’administration se donne vraiment les moyens de réduire les risques infectieux, Djamila et Joachim se concentrent sur leurs nouveaux projets… Comme l’arrivée prochaine d’une éducatrice qui accompagnera les usagères de la maison d’arrêt pour femmes des Baumettes.

(1) L’Association d’autosupport d’Usagers de Drogues, créée en 1992, est pionnière dans la promotion de la réduction des risques et dans la démarche d’auto-support.
(2) Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour les usagers.
(3) Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie.


Autosupport : mobiliser les ressources du groupe pour se soutenir
Inspiré entre autres des junkies leagues néerlandaises et provoqué par l’épidémie de Sida des années 1980, l’auto-support à la française se développe dès 1992 avec notamment la fondation du collectif Asud*. Le principe : s’adresser à une communauté dont on est soi-même issu, mobiliser les ressources de ce groupe pour se soutenir mutuellement. « Se rendant compte que les uns et les autres devenaient malades, parfois gravement, des usagers ont décidé de laisser une action intuitive, directe, réelle, auprès de leurs pairs », raconte Joachim Levy. L’association Asud, qui dénonce la politique de prohibition de l’usage et la stigmatisation des usagers, a participé à imposer la réduction des risques à l’époque où les soignants prônaient seulement l’abstinence.


Ils témoignent
Incarcérés pendant quelques mois à la maison d’arrêt des Baumettes, Vince et Tom* sont aujourd’hui bénévoles de l’association Nouvelle Aube : « Ça m’a bien aidé d’être suivi au début de ma détention. Par exemple, je n’avais pas prévu que la deuxième cantine se fasse trois semaines après la première ! Et je me suis retrouvé sans tabac… À l’époque, je ne connaissais pas mes droits, par exemple le fait que j’ai droit à une aide spéciale sortant de prison. Ces rendez-vous m’ont permis d’être orienté vers le Csapa Casanova, spécialisé sur la question des hépatites. Ce que Nouvelle Aube fait en plus des autres structures, c’est aller à la rencontre de ceux qui n’osent pas passer la porte du médecin. Ils suivent des gens que personne d’autre ne voit. « Grâce au lien avec Djamila et Joachim, j’ai pu me procurer du tabac et quelques produits d’hygiène pendant mon incarcération. Pendant ma conditionnelle, le suivi m’a aussi permis de trouver un appart, une adresse, des papiers, des lieux pour les soins… Ils m’ont aidé, alors aujourd’hui je leur file un coup de main dans la mesure de mes moyens. »
* Les prénoms ont été modifiés.